Edgar arrive à la boîte, qui n’est d’ailleurs pas une boîte, mais un sous-sol de HLM particulièrement spacieux, arrangé en boîte on ne sait trop comment, d’une manière plus ou moins légale. Il vient parce qu’on est jeudi et que les cours du lendemain ne font pas l’appel. Il n’aime pas ce lieu ; ce soir-là François a insisté ; il a aussi le secret espoir de taper un peu de cocaïne à une tête connue. L’entrée qui se veut Art déco est entourée de clients blasés, obligés de sortir en bras de chemise en plein hiver parce que l’endroit n’a pas de fumoir. Edgar salue deux trois vagues connaissances dont le videur et un type qui a vomi sur son canapé la semaine d’avant. Il descend l’escalier, rejoint le vestiaire au sous-sol et trouve François qui drague l’ouvreuse de la boîte, adossé au comptoir du box.
En se voyant, ils échangent des sourires faux, lui parce qu’il n’a pas envie d’être là, François parce qu’il aurait préféré le voir arriver après la fin de son cinéma. L’ouvreuse est présentée à Edgar, Edgar à l’ouvreuse ; il n’écoute pas son nom, mais il la dévisage. Il se demande si son ami a une chance ; de ce qu’il a vu au loin, ce n’est rien de fameux en termes de proportions, de près le visage est étrangement serré, compact, comme s’il avait fallu y faire rentrer plus de traits qu’il pouvait en contenir et qu’on avait tapé jusqu’à temps que ça rentre. Cela dit elle ressemble vaguement à l’ex de François et Edgar l’a déjà saisi. Il dit quelques banalités et laisse l’autre à son substitut. Dans la salle, les préparatifs de la soirée sont en cours ; à son grand plaisir, il n’y a pas encore de musique. Au bar, Edgar commande le premier des cinq verres consécutifs qui doivent rendre ce lieu à peu près tolérable et préparer la C qu’il espère glaner quelque part ; la C seule est toujours ennuyeuse. Il regarde autour de lui ; il attend François. Il pense à Marie qui l’emmerde depuis des mois avec ses crises de nerfs. L’empathie n’est pas un sens qui lui fait défaut, mais elle fait tout pour s’enliser. Elle l’agace presqu’autant qu’elle le noircit ; depuis quelques semaines il la laisse crier, il ne répond plus rien à ses invectives, plus rien à ses sanglots. En commandant son deuxième verre il se demande s’il est assez patient pour une fille pareille ; il se dit qu’ils vivent mal ces derniers temps lui et Marie. Il ne se trouve pas assez complaisant pour vivre avec quelqu’un ; il se demande pourquoi les filles restent avec lui. Edgar commande son troisième verre quand François arrive. Il affiche un sourire plutôt modéré ; il ne donne pas l’impression de quelqu’un qui vient de s’assurer un coup pour plus tard, ni non plus de quelqu’un qui vient de se faire rembarrer.
« Tu tombes bien j’ai envie de fumer.
— Attends, je bois un verre. »
François commande un Spritz et se met à le siroter en expliquant lesquels de leurs amis les rejoignent plus tard et lesquels cuvent le concert de la veille. Il lâche quelques anecdotes un peu cruelles sur les plus mal en point d’entre eux et Edgar sourit ; au fond Edgar s’en fout et François le sait car lui aussi s’en fout.
« Martial, il vient ?
— Oui, Martial vient.
— C’est tout ce qui compte. »
François fait un geste pour montrer qu’il a compris ce qu’il veut dire, et enchaîne tristement :
« C’est ce genre de soirée ?
— Oui…
— Les gens se couchent de plus en plus tôt, c’est une calamité.
— C’est vrai. C’est plus vraiment les mêmes alcoolos qu’avant, nos amis. Ils boivent tout seuls, ils vous foutent dehors à deux heures du matin pour bichonner leur solitude, leur solitude dont ils n’ont jamais rien fait et dont ils ne feront jamais rien. Ils veulent pas qu’on sache à quel point ils sont mesquins quand ils se foutent en l’air… Et, avec ça, ça se donne des airs.
— Ils ont l’alcool bourgeois », conclut François dans un sourire.
« De plus en plus. »
Un silence de quelques secondes s’installe entre eux. François reprend :
« Comment tu veux t’organiser, comment tu veux sortir. Personne a assez de tripes pour murger comme avant et ça veut changer d’atmosphère en récitant son petit bréviaire de réticences, ça vient partout, ça prémédite sa défection mais ça se prononce pas avant les trente dernières minutes.
— Roland il murge comme avant, Ariane aussi…
— Oui… Sauf qu’eux ils deviennent glauques…
— Surtout elle…
— N’empêche qu’on a nulle part où aller en sortant d’ici.
— Ouais… on devrait pouvoir trouver un type ici qui a un salon et quelques binouses au frais, y a pas de raison de toujours crécher chez un mec du groupe.
François continue comme si il ne l’avait pas entendu :
« Je crois que chez Véronique il devrait y avoir de la place.
— Oui sa colloc’ est en vacances.
— Ça peut le faire alors…
— Je sais pas… Je veux baiser ce soir. »
On peut se demander si Edgar savait lui-même qu’il allait dire ça une seconde plus tôt.
En regardant son verre, François réplique :
« Si tu baises, Véronique finira bien par le dire à Marie un jour ou l’autre.
— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? »
Sur ce, Edgar se tait quelques secondes.
« Si elle m’en parle j’aurai qu’à lui rappeler les doigts du vieux Rimiskoff.
— Et ceux du cousin de Stéphane », pouffe François.
« Ça va sans dire. »
Edgar se rappelle la gueule avinée du vieux Rimiskoff, la complaisance de Marie. Il se rappelle son air perdu et chafouin quand il l’a tiré par le collet et balancé dans la cage d’escalier après y avoir jeté ses affaires. Il se rappelle les deux heures et demie qu’il a passé à baiser Marie en rentrant dans l’appartement, pendant que les autres invités s’affairaient dans le salon. De toute façon il n’a pas l’intention de la lâcher. Et puis il sent qu’il n’est pas d’humeur à tomber amoureux ; son désir est plus cynique que ça. C’est le froid qui le tire de sa rêverie. Ils ont eu le temps de s’acheminer jusqu’à la sortie et François est en train de s’allumer une des Dunhill Special Reserve qu’il a achetées la semaine d’avant, soi-disant pour les grandes occasions. Tout le monde savait autour de lui qu’il n’en avait aucune en vue, mais il l’avait quand même dit, comme ça, pour dire quelque chose ou bien pour se rappeler qu’il existait des grandes occasions. Edgar lui tape une clope et il lui demande du feu. L’alcool commence à se faire sentir ; le moteur est chaud. Il est prêt pour l’arrivée des amis, mais celle-ci se fait attendre ; ils engagent la conversation avec un groupe de gens qu’il trouve près de l’entrée. Ils s’expriment tous d’une manière très confiante, blasée, bien qu’aucun d’entre eux ne disent grand-chose d’original. De toute façon, Edgar est toujours content de parler avec des gens neufs et François aussi. Ils sont assez bien reçus mais à quelques minutes on peut déjà sentir qu’ils pensent à un rythme qui n’est pas celui de leurs interlocuteurs et que ce décalage ne leur permettra pas d’entrer dans ce petit cercle au-delà de cette interaction précise. Pourtant ils les amusent et il y a une certaine chaleur qui s’installe entre eux et les aspirants adultes en costume à l’entrée de la boîte. Ils ont cette suffisance des gens qui attendent leur destin du fond de leur siège avec une confiance sincère en des qualités innées et abstraites. Tout dans les discours d’Edgar et de François semble leur intimer que le destin, ils peuvent l’attendre longtemps.
Edgar et François passent à d’autres gens, puis à d’autres clopes, puis d’autres gens encore. François n’est pas mal ; il fait lever deux trois paires de sourcils, sans s’émou-voir, en tenant bien sa cigarette. Il a quelques arguments d’avance sur tout le monde et fait quand-même de l’esbroufe, comme ça, comme on claquerait son loyer sur une bricole ; ça n’a pas l’air de lui faire plaisir. Le froid finit par avoir raison de leur verve ; ils s’en retournent à l’intérieur. Ils se précipitent au bar pour commander quelques verres avant que la musique commence, mais trop tard. Ils obtiennent laborieusement deux verres ; François fait une blague qu’Edgar n’entend pas. Aucun des deux n’insiste ; ce lieu n’est pas fait pour parler. La pensée des afters travaille François qui regarde son whisky.
Edgar a déjà commencé à chercher des corps aux alentours ; de toute façon, ce n’est pas ici que son rut peut sévir ; cependant il s’agit de savoir de quel groupe se rapprocher lors d’une future pause clope afin de les ramener chez Véronique ou ailleurs. Souvent à l’after les jeux sont déjà faits, cela dit, dans un endroit pareil, quand on ne danse pas, qu’on a aucun capital muscle et à peine de quoi payer un verre ou deux, on se résigne à faire avec ce qu’on a ; ici, Edgar ne joue pas exactement à domicile. Il pense qu’il peut aussi se rabattre sur une fille de leur groupe : Véronique, Irène… Elles ne sont pas laides, loin de là et Irène au moins est largement assez vicieuse pour s’envoyer l’ami de son amie et de le faire précisément pour cette raison ; en tout cas de son côté il y a des précédents. Autour de lui il y a des décolletés, des nombrils, des collants à paillettes, des teintures pastel ou plus conventionnelles, des amis masculins dont on essaye de savoir s’ils ont eux-mêmes des vues sur celles qu’ils accompagnent. Des gros corps serrés dans des tissus infimes exhibant ainsi le moindre de leurs défauts ; des corps plus fins qui disparaissent sous deux couches de dentelles sournoises ; cachés sous les parures, des atouts silencieux, étonnants et des mauvaises surprises : des seins longs, plats et pointus, des strabismes poitrinaires tout à fait déroutants, des difformités plus ou moins mineures, parfois improbables, des vagins qu’un cheval ne sentirait pas ; des choses qui se découvrent avec la vague envie de retrouver les reçus de la boîte de nuit pour aller demander une explication.
Dans ce bal de devantures il y a des traits, des airs, des styles qui inspirent Edgar ; il y a largement de quoi se faire un film. Néanmoins, s’il s’en fait un, il sera trop engourdi pour arriver à quoi que ce soit. Et puis, encore une fois, il n’est pas d’humeur à tomber amoureux, il ne le veut pas ; un arrière-goût de Marie macère au fond, dans ce petit foisonnement de pensées lubriques qu’il laisse aller son train.
Ensemble, François et Edgar atteignent un second seuil d’intoxication qui est à peu près celui qu’ils visent pour cette première heure. D’un commun accord imprononcé, ils laissent leurs verres vides et le comptoir du bar pour quitter le sous-sol. Ils ne vont pas fumer, ils vont voir les couloirs, le reste du lieu qui s’étend bien au-delà de la boîte. Il y a quelques semaines de cela, ils ont commencé à s’aventurer dans les différents escaliers du bâtiment, lors des moments creux ; ils y ont trouvé un monde de graffitis, une compilation de pseudonymes stylisés et de mauvais haïkus, avec des blagues aussi, des conversations en différé qu’on retrouvait, chaque semaine, épaissies de quelques nouvelles entrées. Il y a quelque chose à trouver au milieu de ce magma de déjections asyntaxiques ; ils montent les étages pour venir consulter les murs, et ils les parcourent comme on feuillette un livre qu’on n’a pas l’espoir de terminer.
Le deuxième a beaucoup de nouvelles choses. Un marqueur rouge surtout et les réponses d’autres mecs ; il y a aussi un peu de noir indéchiffrable.
« La vie est belle » suivi d’un « Ta gueule » au stylo Bic noir. « Je sors d’une chatte et toi d’un cul. », « Ta mère la pute, jvé te chier dans la gueule » et, en dessous, au feutre : « cimer, mais j’aime pas le goût de mon foutre ». « Ne pas pisser sur la rampe » Et à côté dans d’autres couleurs « ou les poignées », « ou les boutons », « ou ta mère » ; de fait, il y avait désormais une croute de pisse sur l’interrupteur. Ça continue comme ça ; il y a des trouvailles et des facilités. Quelqu’un avait laissé un numéro de téléphone à côté d’un petit dessin de pin-up. En dessous il y a : « Karim, j’vé tenculé », et puis plus loin : « On va tous t’enculer ». Il y a trois autres messages qui affirment que le cul de Karim va se transformer en fontaine de sperme pendant dix jours, que ça va lui sortir par la bouche et lui couler des oreilles et qu’il en pleurera du foutre. Ça se termine par « on va te refiler le daz de ta grande sœur ». Edgar se dit qu’ils ont quand même un genre de fixation au deuxième étage, avec tous ces culs ; tout s’interpénètre ; c’est presque un motif. Les dessins, c’est moins riche. Un chat très stylisé, souriant avec un gigantesque bouquet d’armes à feu qui lui sort de l’anus. Un canon qui vomit une sorte de substance arc-en-ciel et grumeleuse. Des bites. Des seins. Des mélanges.
François est monté au troisième pendant qu’Edgar continuait d’inspecter. Bientôt ils redescendent.
« Ils ont repeint le troisième étage…
— Génocide culturel.
— On aurait dû prendre des notes.
— J’en ai recopié deux trois la semaine dernière, je t’enverrai. »
Un temps ils ne disent rien.
« Un peu faiblard quand même, ces derniers temps.
— Ils sont pas en forme ; un de ces jeunes clercs aura été rattrapé par la CAF, plusieurs peut-être. »
Ils ressortent fumer. Ils sont seuls cette fois-ci, ils regardent la rue et la nuit. C’est un coin où il n’y a rien d’autre à trouver que cette espèce de boîte ; il y a très peu de passants. Il y a un ou deux chiens qui rôdent encore. Les nids-de-poule sont pleins d’eau, le lampadaire du trottoir d’en face clignote. À la deuxième cigarette, Edgar a un peu mal au ventre, il a un peu mal au ventre comme à chaque fois qu’il fume trop. Bizarrement il se sent bien. Il caresse une pensée abstraite mais chaude qu’il oublie la seconde d’après. Il a comme le sentiment que Martial n’en a plus pour longtemps.
Ce n’est qu’à la troisième pause clope qu’ils le voient arriver. Il a son petit sourire d’ivrogne ; il est à dix mètres d’eux et il a déjà commencé à causer. Ils l’accueillent avec la gêne souriante qu’ils ont toujours à sa vue. Martial parle beaucoup, il écoute peu et cependant il est toujours entouré de trois ou quatre personnes. Il se balade toujours partout avec quelques types accrochés à son gramme. Les gens se laissent retenir par la gêne d’avoir tapé un étranger ; ils découvrent sa conversation ; on ne sait pas tout de suite que c’est vide, le ton est plein d’accentuations théâtrales, il y a parfois des blagues et elles sont parfois drôles ; il y a toujours un pauvre garçon qui ne s’en dépêtre pas de la soirée. Chaque fois qu’est sentie une petite résistance on lui propose un peu plus de C, et il monte et il monte, toujours plus haut jusqu’à ce que le sourire et les yeux de Martial finissent par ressembler à un masque démoniaque du théâtre Nô. Les mêmes tombereaux de phrases épineuses et lancinantes continuent de se déverser sur son esprit bouillant et il comprend que la cauque de ce démon se paye plus cher que les plus grands des grands crus des caves de Medellin. Son cerveau ressort tout imprégné de radotages autoritaires et pédants, de phrases malsaines dites sur le ton de l’humour, comme une pâte pleine de sable et de tessons de verre où les mains ne viennent plus sans s’écorcher ; le spectacle de Martial et de son obscénité involontaire a quelque chose de fondamentalement angoissant ; même en se libérant enfin, le meilleur du trip est passé et il ne reste plus que la descente et un souvenir hideux, inextricable, où toutes les distractions, viennent se diluer les unes après les autres.
Il s’agit de taper Martial et de s’extirper, de le lâcher sur quelqu’un d’autre. Dans une soirée ordinaire, les gens se le refilent comme une patate chaude jusqu’à ce qu’il se trouve une proie trop blasée pour se débattre, un inconnu un peu timide, ou bien jusqu’à ce que les mendiants reviennent pour une nouvelle dose. Autrefois il a eu un ami qu’il suivait partout et qui absorbait le gros de ses verbiages, la seule personne à l’avoir toujours fait en souriant, à en redemander. C’est à cette époque que François et Edgar ont d’abord connu Martial. Maintenant il dépend de son gramme. On ne sait pas ce qui s’est passé ; Martial n’en parle pas. Au fond c’est pitoyable mais personne n’a pitié de lui ; il est trop chiant ; les gens lui en veulent de tenir son gramme comme un hameçon et ils lui en veulent d’autant plus qu’ils sont incapables de ne pas y mordre. Il le sent bien, mais il le fait quand même, moitié par cynisme, moitié par désespoir — un désespoir d’insecte.
D’ordinaire, Edgar n’a pas la patience de taper Martial. Ce soir c’est différent : Martial aime danser. Ces sorties sont à peu près le seul genre de contexte où on n’a pas à faire d’effort pour se débarrasser de lui. Il n’y a qu’à le supporter une vingtaine de minutes le temps de combler ses sinus et la musique vous le reprend presqu’instantanément.
Martial leur demande de leurs nouvelles et fait bon accueil à leur laconisme ; il vient d’avoir une de ces semaines… À son débit, ils devinent qu’il est déjà plutôt chargé, ils déduisent d’instinct que la prochaine séance ne se fera pas attendre longtemps ; quelqu’un qui a déjà décollé ne se maintient pas sans battre des ailes. Ensemble, ils fument. Edgar et François ont la savoureuse tranquillité des gens qui tiennent leur soirée ; Martial déballe tout ce qu’il ne peut plus dire à son grand disparu. Ils sont tous assez contents ; ils ont tous ce qu’ils veulent ; ils pensent s’aimer.
Bientôt Martial leur imite le geste qui extirpe le poison du sachet et la moitié de celui qui l’achemine à destination ; ils approuvent de la tête. Chacun achève son mégot à raison d’une ou deux lattes, en dispose, rentre. À l’étage, dans le noir, Martial sort une clef qui commence à tourner entre eux trois. Et bien sûr il parle, mais Edgar ne l’écoute pas et François hoche la tête en regardant ses chaussures.
Ils redescendent ; leurs esprits sourient lentement à cet état nouveau où le moindre contour est un massage rétinien ; la musique d’en bas se laisse deviner, riche d’une puissance nouvelle qu’ils sont heureux d’approfondir pas à pas. La fraîcheur de la rampe, la musique qu’on sent pulser dans les marches, la texture d’une manche, l’odeur d’un sol humide ; les percepts perlent les uns des autres, avec une fluidité miraculeuse ; ils brillent de l’intérieur. Le présent se transforme en une cascade grumeleuse, bariolée de détails communs mais lumineux. Martial se perd, ils le saluent. Ils fument et se laissent aller, préparent une révérence à tous les carambolages possibles.
Leurs mouvements deviennent plus amples, traînards, comme s’ils s’alignaient sur le rythme d’une mélodie à faire fondre n’importe qui. Ils se parlent ; ils vont pisser sur le toit. Ils retournent boire. Ils retournent prendre quelques clefs avec Martial. François empile les envolées, fait parler son émoi ; Edgar est moins volubile ce soir, il ponctue. Il n’y a pas nécessairement besoin de faire grand-chose sous C. L’ordinaire est anormalement beau. On s’écoute penser, on en parle aux autres. Le plaisir devient grave, quel qu’il soit ; il est omniprésent, irradie tout ce que le regard vient effleurer ; il prend le caractère d’une urgence existentielle. La cocaïne vous fait croire que quelque chose va se passer enfin, que vous allez démêler quelque chose de central dans le présent.
Elle vous fait prendre votre environnement comme le symptôme d’un avènement abstrait et sublime, qu’on voudrait permanent. À la fin de la deuxième prise, on sait déjà que ça n’est pas vrai. On est déçu ; on en reprend. On entretient tout de même la conviction qu’on a les doigts dans la trame de l’existence, un accès exclusif à la moëlle du phénomène, tout impuissant qu’on est, qu’une sorte de savoir sublime sombre avec nous ; cette conviction qui est au cœur de toutes les vanités modernes. Ici elle redouble de sève, atteint son plus extrême degré. Pendant ce temps chaque minute de passée est une perte d’altitude, avec au sol une angoisse pure ; une sublimation extatique de sa petite odeur dans une montgolfière crevée.
Une certaine tristesse se fait déjà sentir chez eux. Ils se calment, ils fument ; les filles sont très en retard. François n’oublie pas son ouvreuse ; en termes de stimulation il doit commencer à freiner. De toute façon s’il continue de monter les escaliers avec Martial, la descente sera trop bourbeuse. La question des afters n’est pas réglée ; il a baissé les bras en attendant Martial ; l’alcool le rend moins ambitieux ; il prendra ce qui viendra. Pour se distraire du sentiment de vide qui menace de s’emparer de lui, Edgar pense à la logistique du coup qu’il espère tirer. Il serait plus simple pour lui de se retrouver en comité réduit, n’importe où ferait l’affaire. Qui Véronique allait-elle ramener de neuf ? Serait-ce exactement le même alignement de paumés que d’habitude, y aurait-il trois ou quatre personnes à qui donner le bénéfice du doute ? Il ne s’y attendait pas ; c’était là une précaution qu’il trouvait de plus en plus superflue.
Le coup devient l’idée fixe un peu macabre qui soutient sa descente ; il la laisse fermenter. Le moins il abuse à présent, le plus lucide il sera pour mener cela à bien. Avec un peu de chance dans une vingtaine de minutes il n’aura plus qu’à se focaliser sur son nouveau point de mire pour trouver un second souffle. Il a peur de la solitude effrayante qui l’attend peut-être s’il ne rebondit pas ; il se concentre. Il se commande une bière à boire lentement. L’absence de climatisation a rendu l’air irrespirable, la moitié de la salle est en sueur. L’odeur de petite tise sert d’arrière-plan au spectacle d’un gigantesque roi-de-rat gesticulant sur une cascade de notes sourdes et primales ; il n’y a pratiquement pas de personnel hormis les barmans, le DJ et les gars qu’on paye pour tabasser les fouteurs de merde. Personne ne s’occupe des mecs arrachés qui jonchent les bords de la salle ou des galettes qu’ils répandent ; ici les videurs et les barmans n’ont pas un mandat esthétique. À la fermeture ils balancent tous les évanouis sur le trottoir. Tous ceux qui fréquentent l’établissement savent qu’il ne faut pas faire partie de ceux qui passent la nuit sur ce trottoir ; personne ne récupère jamais son portefeuille ; deux trois mecs se sont déjà fait violer. Le M**** éteint plus tôt qu’une vraie boîte ; vers trois heures, ils virent tout le monde sauf les habitués, les amis des patrons dont François fait partie et Edgar et les autres par extension ; à partir de trois heures, le patron casse les prix qui sont déjà très bas — c’est à se demander ce qu’il met dedans pour continuer à faire un profit — et la musique est assez basse pour que les gens puissent parler.
Véronique se fait encore attendre vingt minutes. Elle est avec Inès et quelques types qu’Edgar ne connaît pas. Elle se plaint du lieu ; pourtant, d’eux tous, hormis François, c’est sans doute elle qui le fréquente le plus ; elle s’est même envoyée deux des videurs le mois précédent. Inès n’est pas exactement blasée mais elle a l’air contente d’enfin pouvoir éviter son amie une heure ou deux. Elle fume beaucoup ; on peut lui parler. L’œil d’Edgar traîne de son côté, revient périodiquement.
En clopant, ils décident de voir un peu ailleurs et de revenir un peu avant la fermeture ; cette boîte déprime Inès et c’est un fait : cette boîte est déprimante. À cinq ou six, ils commencent à écumer le quartier. Il n’y a pas grand-chose dans le coin, mais il y a un bar quelques rues plus loin. De loin Edgar observe la démarche d’Inès, ses sapes. C’est relativement pudique pour une sortie en boîte ; il lui a déjà vu des accoutrements plus osés. La conversation de François fatigue un peu ; ses semaines ne sont pas si riches et ses pirouettes verbales ont toujours une limite ces temps-ci ; il ne lit plus beaucoup. Parce qu’il ne se déploie que dans les improvisations qu’il vient broder autours des mêmes aphorismes, François a un répertoire ; tous les répertoires ont leurs redondances.
Quand un de ces orateurs de terrasses se tait, ce n’est pas qu’il a peur d’ennuyer son auditoire avec son numéro ; quand cette peur lui vient il trouve un moyen de surprendre, de transcender son thème, il se prouve à lui-même qu’il a toujours la main. C’est quand il se lasse lui-même qu’il commence à se taire, quand il n’arrive plus à goûter ses propres phrases et qu’il se trouve futile, irrémédiablement. Ce point, ces derniers temps, Edgar et lui l’atteignent si souvent qu’ils en ont l’impression d’être plus sincère en ne disant rien ; ce silence n’est pas seulement un détour par un mode d’existence purement pratique, qui se passe de langage, c’est le spectacle de la parole apathique, inerte, enfin vaincue par le réel, se reniant elle-même. Ce spectacle, ils le connaissent bien, ils l’acceptent ; ils se considèrent comme ses témoins privilégiés.
Mais, ce soir, Edgar a son idée fixe, il ne partage pas son abattement. Ce soir, il connaît la réponse physique qu’il souhaite faire au silence. Le groupe arrive au bar. Chacun commande quelque chose, sauf Edgar et François qui essayent de se faire à la lourdeur somatique de leur descente. La conversation prend sur des sujets qui ne les intéresse pas. Inès malmène gentiment deux de ses amis ; elle le fait avec cette taquinerie lasse qu’on peut généralement espérer d’elle en fin de semaine. Marie lui a dit une fois qu’en vacances elle était d’une gaîté incomparable, que son air languissant, ça avait quelque chose à voir avec son travail qu’elle n’arrive pas à quitter.
Edgar la regarde ; il faut que ce soit un boulot sacrément merdique pour changer le naturel de quelqu’un comme ça ; il se demande quelles pensées la font sourire sur les photos de Marie. Peut-être qu’elle n’a justement pas besoin de penser pour se sentir bien, dans les bonnes circonstances ; peut-être y a-t-il un mensonge qui protège ce sourire ; peut-être que tous les sourires les plus sincères ont une membrane de ce genre et ce depuis qu’il y a des visages à regarder. Edgar a toujours trouvé qu’en général les gens tristes se fourvoient moins souvent sur le plan esthétique, qu’ils sont moins laids et moins lourds. Il pressent le même genre de chancre dans la vie de cette jeune fille que chez lui et Marie ; une sorte de défaut de caractère empêtré dans un lot de mauvaises circonstances, ou un lot de mauvaises circonstances qui aggrave un défaut de caractère ; on ne sait jamais très bien quand on regarde les gens de loin.
En la regardant se lever pour se chercher un autre verre, il franchit un pas intérieurement. Il laisse son désir prendre racine en sa silhouette, dans l’idée d’elle et de ses dessous. Il a soudain envie de voir les airs qu’elle fait quand elle comprend qu’on la désire. Il veut savoir à quoi ressemble un soupir d’Inès. Il veut la voir se tordre sur lui comme une vigne, puis se répandre sur elle, sonder sa texture. Il s’arroge un droit sur elle mentalement.
Pendant un moment, discret, il continue de l’observer ; elle a l’air d’être à une certaine distance des autres ce soir. Il se souvient doucement qu’il a déjà vu Inès le regarder, plusieurs fois en soirée. Cela durait quelques secondes. C’étaient des interactions sans contexte ; bien qu’ils fréquentent les mêmes personnes, ils ne se parlent pour ainsi dire jamais. Dans ces moments-là, elle avait eu toujours l’air de se poser une question. Des regards fixes de sept secondes, à répétition, toujours de l’autre bout de la salle, cela laisse rêveur. C’est peut-être aussi là-dessus qu’Edgar vient enquêter. Cependant il attend le retour au M****.
Arrivés au M****, passée la pile de comateux devant la porte de l’immeuble, la musique a baissé et changé de nature. Inès est à une table. Edgar patiente ; il y a quelqu’un à la table qu’elle n’aime pas et son verre est vide. L’occasion se fait attendre, mais elle arrive.
Il s’avance vers elle, laisse tomber la première mue de son désir pour tâter le terrain. Edgar n’est pas un technicien. Cependant quelque chose dans son physique et sa manière d’être met les gens à l’aise, il n’a pas honte de ce qu’il veut et en général il sait inciter les gens à se faire plaisir avec lui. Il ne se s’acharnerait pas sur quelqu’un de froid et qui le demeurerait.
Pas de phrases enjôleuses, juste un peu de complaisance, un air triste et joueur. Il se laisse simplement parler de choses et d’autres, frôler parfois l’indiscrétion, gentiment. Il y a tout de même parfois un décalage entre la frivolité de ses mots et la gravité de sa voix. Ce soir c’est plutôt ce genre d’interactions qui semble caresser Inès dans le sens du poil. Après une trentaine de minutes, leur entretien survit au déplacement du groupe quand tout le monde sort fumer ; il survit aux trois ou quatre personnes qui le rejoignent brièvement avant de dériver ailleurs. Quand tout le monde redescend, ils retournent au bar. Edgar poursuit, se laisse baigner dans l’instant. Après un ou deux rires et des œillades, un petit contact, très discret, du genou au genou, contact qu’il maintient en la regardant dans les yeux. Il la dévisage sans sourire encore. Inès est assez surprise, mais elle ne se raidit pas, rien en elle ne se durcit ; comme si elle interrogeait sa propre peau sur la nature de ce toucher ; comme si elle ne savait pas encore s’il s’agissait là d’une source de plaisir ou de désagrément ; comme si elle-même attendait de voir. Les yeux d’Edgar sont fixes, ils inspirent quelque chose de calme, ils sont presque beaux.
Il tient le regard. Le mal est fait, il serait inutile de se retirer sans avoir eu de réaction. De toute façon il peut toujours aller ailleurs ; il n’a pas de patience ce soir. Tout à coup, elle serre ses propres genoux sur le sien. Ils prennent chacun un certain plaisir à rester stoïque ; la décision est là, onctueuse, avec un coup de chaud silencieux ; pour l’instant ils sont les seuls à l’apercevoir ; personne ne fait attention à eux, ils sont cachés par la foule. Les souffles ont déjà changé de rythme.
Reste à savoir où leur rut ira s’exprimer. Il pense déjà à la prendre sur le toit ou à quelque chose dans ce style. Les escaliers du dernier étage doivent être déserts à cette heure-là. Ça lui donne au moins quelque part où commencer. Doucement, il se lève de sa chaise, il lui prend la main ; il l’emmène du bar à l’entrée, de l’entrée aux étages. Au deuxième il n’y tient plus, il l’enlace tout entière. Les hanches, l’épaule. Suivent les bouches ; les soupirs sont bons, vaguement vocaux. Ses doigts se glissent sous ses vêtements, cherchent sa peau. Il découvre son dos ; il la sent qui sourit sous ses lèvres. Elle a bon goût, il lui dit ; elle glousse et lui en profite pour aller vers son cou. Elle a quelque chose d’ondoyant qui l’étonne, qui le sort un peu du désir brut qu’il veut exprimer. L’arrière-goût de Marie, cependant, paraît grandir avec chaque minute, non pas comme une entrave, mais comme une sorte de décor.
Il n’a pas l’inquiétude habituelle, la question de savoir jusqu’où ce corps se laissera porter sur la pente de son désir ; s’il y a vraie résistance ou s’il suffit d’y aller tranquillement pour amollir les digues. À tort ou à raison, il se dit qu’une fille ne succombe pas à l’amant d’une amie pour en rester aux lèvres. Il se demande si la question du lieu la gêne. Le carrelage boueux d’une cage d’escalier et dans ce quartier pourri… Il faut un minimum d’intimité pour faire quelque chose de sale.
Une porte s’ouvre en bas des escaliers ; les deux se raidissent quelque peu. La porte se referme et ils entendent quelqu’un descendre vers le premier. Ils ne reviennent pas tout de suite à leurs explorations tactiles ; ils ont comme perdu confiance en la cage d’escalier. C’est elle qui demande :
« Alors, où on va ? ».
Il ne dit rien pendant quelques instants ; il hésite.
« Dehors, dedans ? », hésite-t-elle également.
« Il y a personne chez moi, mais…
— Quoi ?
— Rien… je trouve ça glauque. »
Edgar se dit : « Intéressant… » ; il a envie de sourire.
« Ça t’ennuie dehors ? »
Elle fait non de la tête.
« Bon. »
Il se lève, elle le suit. Ils partent.
Dehors, il fait froid et il y a comme un soulagement thermique quand ils finissent par se toucher à nouveau. Le parc qu’ils ont trouvé est très tranquille, ils se sentent à l’abri des regards. Derrière les barreaux qui encerclent le square, une rangée de hauts buissons presque opaques les isole assez bien. Les passants des rues adjacentes ne peuvent pas les voir. Bien sûr il y a dans toute la ville des clochards qui grimpent ce même genre de barreaux pour passer la nuit, mais ils n’y pensent qu’après coup ou font semblant de s’en foutre par paresse, par cynisme.
Ils se disent plus tard qu’ils ont été sans doute observés. Dans le square, sur leur banc, leurs mains vont plus loin et plus vite, en partie pour voler un peu de chaleur au corps de l’autre. Il y a aussi qu’ils n’en peuvent plus de se désirer ; ils ont passé tout le trajet à reprendre périodiquement leurs embrassades et à se remettre en chemin. La poitrine d’Inès se laisse saisir, embrasser, Inès se laisse déshabiller malgré le froid ; elle ne sourit plus, elle frissonne. De froid, de désir ? De quelque chose en tout cas. Le collant est humide, ce qu’il y trouve est chaud. Une minute plus tard, son érection s’est évadée de sa braguette ; il s’abstrait complètement dans l’étau de ses cuisses.
Il a tout déchargé entre ses jambes, elle ne l’a pas commenté ; ils sont tous les deux frigorifiés, mal à l’aise, engourdis. Pendant toute la seconde moitié de leur baise, ils pensaient plus au froid qu’à leurs orgasmes respectifs. Ils sont au point où on ne peut plus penser qu’à rejoindre un intérieur chauffé et où on maudit je-ne-sais-quoi à chaque petit coup de vent. À mi-chemin de chez lui, il se rend compte qu’elle n’est nulle part aux alentours ; il ne saurait pas dire depuis quand.
La semaine suivante, il retourne voir Inès deux fois. Cette fois-ci, elle daigne le recevoir chez lui, mais quelque chose ne passe pas. Ils essayent différents supports pour le cul d’Inès mais ils ont tous les deux l’air de s’ennuyer. Quelques jours plus tard il lui ramène une robe de Marie, qu’elle ne reconnaît pas et qu’elle prend pour un cadeau ; elle est un peu étonnée. Elle lui demande si c’est une fripe, il hoche la tête. Dès qu’elle a terminé de l’enfiler il la prend sur son canapé. Pendant l’acte, il lui fait mordre les manches et elle rit. Ce jour-là, le désir y est, mais l’ambiance n’est pas bonne à proprement parler. À la fin de la soirée elle finit par reconnaître la robe et elle pleure ; lui la regarde en fumant. Plus tard il s’en va ; il passe le reste de la nuit à déambuler dans les petites rues de la rive gauche, où il a déjà connu quelques gens qu’il ne connaît plus.
La semaine d’après, la situation chez lui ne s’améliore pas ; il l’endure tant bien que mal. Les cours lui font une légère distraction. On l’invite aux mêmes bars, boîtes et apparts que d’habitude, avec les mêmes gens que d’habitude. Mais tous ces lieux le dégoûtent ; il les déteste presqu’autant que son propre appartement. Toutes les conversations le dégoûtent, les visages de ses amis lui sont insupportables, François étant la seule exception notable.
Ce dernier cependant a le cafard ; il y a un silence qui grandit en lui comme un bourgeon inquiétant. Ils ne se voient qu’à l’intercours, ou alors chez François, où ils s’occupent tant bien que mal en parlant gravement de choses frivoles, légèrement de choses graves, comme à leur habitude, mais laborieusement, sans entrain.
Un jour ils parlent d’Inès. Edgar n’a pas repensé à elle depuis son départ, la semaine d’avant. Il repense à ce qu’il avait eu envie de faire cette nuit-là et celles d’avant, il ne trouve pas de mots pour se l’exprimer. Peut-être que ça n’avait été que du dégoût, rien qu’un rut un peu vengeur ; peut-être était-ce la tentative velléitaire de mettre un coup de pied dans la structure de sa vie ; la plus grosse déception, ç’avait sans doute été de rentrer chez lui au matin et de voir que rien dans son essence ne l’empêchait plus que la veille de s’enliser dans ses habitudes. Il repense à Inès ; il finit par trouver moche de vivre en voulant quelque chose. Il se dit qu’il faudrait prendre les choses strictement comme elles viennent, sans attentes, désirer moins, voir plus du tout.
Soudain, la conversation prend le tournant du cynisme ; c’est surtout François qui insiste dans cette direction, mais il a un terreau propice en Edgar. C’est le moment où ceux qui ne sont encore qu’à moitié paumés jettent du sel sur la plaie jusqu’à se faire faire quelque chose d’absurde et jouissif.
« Quelqu’un que tu connais, il y a toujours quelque chose de sentimental ; en fait tu désires pas, tu essayes de trouver une traduction de toi-même dans le petit spectre de sa tolérance. Tout le long tu te dis, “Où elle s’arrête, celle-là ?” Quand tu touches une petite résistance, tu t’acquittes de ce que t’as trouvé. Et puis, au fond, on est trop pusillanime pour assumer notre laideur devant quelqu’un qui fait partie de notre quotidien ; on forcerait pas la main dans ce contexte-là.
— On n’est pas des salauds non plus.
— Il y a un petit peu de ça.
— C’est surtout l’ennui ; soit être hypocrite, soit s’engluer… Le cul, ou bien c’est moche, ou bien c’est mièvre ; c’est pour ça, je préfère encore aller chez les vieilles asiates. De toutes façons les vieilles asiates elles ont tout vu y’a pas moyen de leur faire écarquiller les yeux ; et puis là-bas c’est vraiment qu’une question de prix.
— Ferret il prétend qu’il y en a de moins vieilles, maintenant, là-bas.
— Ah bah, les jeunes asiates alors ; on n’est pas sur le même mode là-bas.
— T’as raison, c’est plus franc ; c’est plus rance aussi.
— Oui, il faut pas se faire d’idées.
— D’idées sur quoi ?
— Le fait de faire ce qu’on fait…
— Le fait d’aller aux putes avec l’argent de grand-mère ? », demande Edgar en regardant sa clope qu’il allume. En effet, François a perçu un peu d’argent lors de sa dernière visite chez ses grands-parents. Il sourit. Ce sourire ne lui fait pas que du bien.
Ce qu’ils appellent les vieilles asiates, c’est un lieu qui leur a été recommandé par un ami commun. Celui-ci s’était rendu une fois à l’adresse indiquée par un prospectus publicitaire particulièrement suggestif qui vantait les massages d’une certaine compagnie ; la jeune fille à moitié nue et la bouche entrouverte, en plan serré qui servait d’arrière-plan à l’annonce ne laissait aucun doute sur la nature du service. Ce que la naïveté de leur ami n’avait pas prévu, ce qui l’amusa énormément en arrivant sur place, c’était que derrière la sublime sangsue du prospectus, il n’y avait en fait qu’une petite équipe de vieilles putes fatiguées et une odeur de tabac froid.
Comme prévu, on lui proposa la main et la bouche à la fin de la séance. La troisième fois qu’il était revenu on lui précisa que s’il voulait aller plus loin il pouvait revenir à une autre adresse. Là-bas il y avait d’autres vieilles asiatiques en petites sapes, des chambres, des tarifs. Le personnel était assez jusqu’au-boutiste et moins blasé qu’ailleurs.
Introduit par son ami, François avait été tout de suite très réceptif à cette ambiance ; il appréciait entre autres le fait qu’on pouvait rester quelques heures avec la même femme et aller assez loin pourvu qu’on paie l’extra. Comme chacun le comprenait, il fallait trouver des petites grâces dans ces corps déconfits, des petites grâces qui vous faisaient aimer la perspective de les palper ; chacun s’échangeait ses trouvailles lors de la prochaine rencontre. Ils connaissaient le corps de leurs vieilles comme un vieux pêcheur connait les côtes de son île. C’était là un savoir accumulé sur plusieurs années ; ils avaient chacun passé au moins deux nuits avec chacune d’entre elles et les nuits de leurs camarades leur avait été racontées dans le détail. Ils reconnaissaient la fois d’après ce que leur ami avait voulu dire la fois d’avant. Parfois il s’y trouvait des plus jeunes, mais elles ne restaient généralement pas longtemps, entre autres parce que l’ambiance en pâtissait ; les autres n’aimaient pas les voir rafler tous les clients.
Quand il y en a des belles, le choix est vite fait ; comme en général il y va pour approfondir un souvenir, Edgar sait d’ordinaire de qui il a envie avant d’arriver. C’est quand il y en a plusieurs de jolies qu’il hésite ; il déteste se tenir là, devant cinq femmes, à faire son petit choix. Dans ces circonstances, il choisit toujours celle qui a l’air d’avoir le plus d’humour pour en finir rapidement. Il ne sait pas s’il a vraiment envie de celle qu’il s’est choisi qu’une fois dans l’escalier. Ce soir, c’est légèrement différent. Les deux jeunes sont très belles, mais une d’elles ressemble à quelqu’un qu’il n’aime pas et ça l’intéresse. François n’a pas le même rapport à ça ; il s’attarde, il attend d’être inspiré. Il fait lever son chemisier à celle-ci ; il inspecte le mamelon, les côtes, il recule, s’interroge, regarde une hanche, jauge, comme on tâte un bestiau qu’on considère pour l’achat. Aucune sorte de gêne, au contraire, méthodique. Edgar regarde ça en coin, tout en se laissant guider par sa ravissante élue ; au fond ça l’amuse. Ça l’amuse même beaucoup.
Il y a un long couloir entre le hall et l’escalier qui mène aux chambres. Elle le tient par la main, elle a toujours le même sourire, comme un sourire de fierté ; avec le peu de compétition qu’il y a, on la sollicite beaucoup, c’est très flatteur pour elle. Il doit être le quatrième ou le cinquième de la soirée ; en y pensant, il a cette impression qu’on a en entrant dans des toilettes publiques. Il se focalise sur son visage pour faire abstraction. Il lâche quelques phrases bêtes pour répondre à son silence ; elle les répète, un peu moqueuse, et ça le met à l’aise.
Une fois au bout du couloir, dans la chambre et la porte fermée, la gêne se dissipe quelque peu. Edgar est un homme pragmatique à ses heures : il s’abstrait dans sa figure, traîne un peu devant la porte, puis s’approche. Elle a levé sa main vers le haut de son vêtement, mais il l’arrête :
« Laisse-moi ».
Il lève la main, il saisit délicatement l’épaule du pull ample qu’elle porte ce soir-là, et tire. Il déballe ; il découvre. Il ressent la félicité d’avoir scellé son destin avec ce corps-ci pour une petite heure ; toutes ses particularités semblent saillir d’une manière des plus plaisantes et ce du simple fait qu’elles lui soient livrées. Ses mains s’en emparent, la rapproche de lui-même. Après quelques respirations profondes ses lèvres se précipitent vers son cou, mais soudain la main gauche de la belle se pose sur elles :
« Non, la bouche, non ! »
Il tressaillit, sourit mal. Il s’éloigne et part s’asseoir sur une espèce de lit qui ressemble plus à un comptoir qu’à quoi que ce soit d’autre. La pute, la semi-pute comme il se trouve apparemment, sourit toujours et continue le déshabillement. Edgar se prépare lui-même ; le côté “corps de location” rattrape un peu sa conscience. Il a comme un peu de mal à s’enthousiasmer. S’étant approchée de lui avec une démarche de couleuvre et lui mettant la main au pantalon, elle s’écrie, toujours rieuse :
« On est un peu sensible, non ? »
Lui sourit à moitié ; il a conscience de son ridicule ; une certaine gêne s’est installée entre lui et son propre corps. Quelques secondes se passent et comme en réponse au silence de la chambre, sa bouche à elle dérive brièvement sur le haut de son torse ; toujours muette, elle l’engage à reprendre ses caresses et serre ses testicules de la main qui lui reste ; toujours rien. Voyant qu’elle tourne en rond, elle s’arrête une seconde ; elle lui demande d’un ton plutôt doux, quelque peu maternel :
« Qu’est-ce qu’on fait
— Promène tes lèvres un peu… », puis voyant sa manière un peu mécanique :
« Mets-y un peu de toi… », ce qu’elle fait un peu, obséquieusement. Elle baise le bas de son ventre, ses hanches, le haut de ses jambes et, ce faisant, il lui échappe comme le quart d’un soupir, une sorte de bruit dégustatif ; l’effet est immédiat. La corrélation l’amuse et en se jetant sur le relief qu’elle vient de faire naître elle ne peut pas s’empêcher de glousser. Ses mains savent ce qu’elles font ; après avoir rapidement jaugé ce qui finit de grandir en ses mains, sa bouche se dispose et s’emplit ; bizarrement, tout ce temps-là son gloussement grandit. La chose se poursuit, malgré les va et vient qui sont pourtant zélés et bientôt elle éclate de rire ; toute sa gorge vibre sur son membre. Quand il a son premier orgasme elle ne rit plus, elle gronde.
Il se demande si on ne peut pas écrire quelque chose, comme dans le livre d’or d’un vieil hôtel. Il a envie d’écrire quelque chose, sur un support quelconque, sur un mur, ou bien sur elle directement. Un commentaire, ce qui lui viendra, comme ça, pour la postérité. L’absurdité de cette pensée ne se manifeste à lui que plusieurs heures plus tard, quand il y repense. Telle quelle, il l’aperçoit à peine, il pense à la rue, il se sent vidé, comme il voulait l’être. Il pense à attendre François. Il décide qu’il s’en fout. Il descend les escaliers jusqu’au hall, sort et se dirige vers le métro.
Il repense à ce prélude où elle s’était attardée un peu partout autour de ses hanches, il repense à son gloussement ; il sent qu’il vient de se faire un souvenir important. En y repensant il fait la suite du trajet ; il se dit qu’il faudrait le faire faire à Marie.
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