Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Amphigouries

I

Oui, ce butin de soie, qui trônait sur mes peines

Ce félin de fumée, qu’irradiaient mes deux yeux,

M’a fondu dans les mains ;

Ton visage me coule entre les doigts

Et cette glaise immonde où je le vois encore

N’existe pas autant que ce moment de trop qui gâte le possible.

Je n’ai plus de désirs,

Mais ne m’éloigne pas de ces empreintes molles,

Symboles altérés d’une idée bien vivante

Qui survit à mes peines, glissant entre mes phrases ;

Je la regarde en elles

Et je le fais d’un air que j’ai toujours vécu

Mais qui vient d’un visage que je n’ai jamais eu.

II

Le temps s’émiette sur notre silence ;

Les minutes d’attente deviennent des heures perdues,

Un amas de soupirs, l’œuvre de nos deux souffles.

Un songe tortueux encombre notre étreinte

Qui dure, puis se tasse sous les corps anguleux.

S’il te prend de voir en ma vie

Les braises qui te viennent, saisis t’en,

Mais n’oublie pas, au point d’assouvir ton envie, 

Qu’en y mettant ton âme, ton avenir et tes dents,

Tu ne toucherais pas encore à ce piège de givre,

Crispé sur mon être. Mais je me vois bien ivre

De ces quelques caresses et de ton inquiétude…

Cela siéra peut-être à la morne attitude

Qu’à force d’affecter j’ai laissée en ce cœur,

Qui l’avait mise à l’aise, et qu’elle a remplacé.

III

Tu t’es laissé berner par le violent destin ;

N’est-il pas plus cruel que mes petits desseins ?

Laisse un monstre plus juste consumer ta douceur,

Sans jamais t’égarer, ni redouter d’erreur…

J’arrive, je suis là, tiens, un seul morceau.

IV

Ils grattent déjà vos os

Pour mieux signer vos restes,

Le sillon de leurs ongles

Laisse une nervure longue.

C’est pour faire bon emploi

De leurs explications,

Qu’ils colmateront cette fêlure

De la vermine sèche

Des médiocrités pensives.

Quand ces futurs hérauts

Auront raclé sans fin

Votre carcasse béante,

Quand grillons et cigale

Auront quitté leur antre,

Une demi-plaque flétrie

De vos « meilleurs ouvrages »

Servira d’exercice

Aux baisers d’une femme

Que vous n’auriez pas eu.

On brandira vos côtes,

On dira que leur hôte

Conjurait la poussière.

Talismans futiles,

Souvenirs de prophéties

Desséchées

Inutiles.

Illustration tirée du film Valérie au pays des merveilles (1970)