Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Dédale de raccourcis

« Les gens comme toi devraient être attachés à un lit, sous perfusion et bourrés de sédatifs en attendant de crever ; ton corps tu sais même pas quoi en faire de toute façon : tout ce que tu sais faire c’est narguer les gens qui se débattent et ouvrir les cuisses. »

Il y a de plus en plus de haine dans son regard ; c’est quand cette verdeur touche à son paroxysme qu’il lui fait comprendre que c’est l’heure de baiser, qu’il se réaccorde à elle en la dégondant, en la laissant écumante au fond des draps, plus adorablement souillée qu’une professionnelle, inondée d’hormones éphémères, comme une bête enragée qui s’est trop convulsée pour bouger encore.

Il la porte jusqu’au lit, déjà léthargique mais lubrique tout de même ; elle s’écrit « oui, oui ! », lui passe les bras autour du cou, ravie ; du fond de sa dépression elle a encore des accès de sentimentalisme, elle trouve ça romantique d’être jetée dédaigneusement sur le lit et de se faire dévorer les lèvres puis les lèvres, d’être ballotée à droite à gauche dans un désir hargneux, désespéré, amer comme son sexe éternellement sale, un rossignol galeux étranglé dans le cyclone ; tout ça c’est de l’intérêt, n’est-ce pas, des preuves d’amour ?

Parfois elle touche un niveau de tristesse tel que son quotient intellectuel semble chuter plusieurs heures sous le seuil du handicap. Elle vagit alors en roulant sur son lit, sur son canapé, braillant des syllabes plutôt que des mots. Même la présence d’Edgar n’y fait plus rien, Edgar dont elle connait désormais la lassitude à l’endroit de ses problèmes. Il a tout écouté cent fois, patiemment, des années durant ; il connait toutes les paroles de sa chanson ; il sait qu’on ne les changera jamais. Cela l’a d’abord rendu triste, quand son optimisme a été vaincu, puis amer, puis haineux, affamé de méchanceté en dehors de ces explosions de stupre dont elle raffole, dont elle est la seule à ne pas voir la laideur.

Il faut dire qu’il s’enfuit de plus en plus souvent de l’appartement ; Marie reste là des jours sans se laver, sans bouger, sans manger parfois ; pas de projets, pas de loisirs, des nostalgies morbides, quelques joints sans joie, musique rance, séries bêtes ; le compte en banque est renfloué périodiquement par papa, donc les choses continuent ainsi. Elle ne doit sortir de chez elle qu’une ou deux fois par mois pour se traîner chez une amie et parler d’elle-même à des garçons qui l’écoutent mais qui ne l’attirent pas. Pourvu qu’elle boive un peu trop, qu’un évènement un peu brusque survienne, un mot trop dur, un quiproquo, elle fond, il faut la ramener chez elle dans les larmes, les sanglots, les délires.

Edgard demandait parfois : « pourquoi je me soucie encore d’elle ? Peut-être je suis convaincu malgré tout, périodiquement que nous sommes de la même essence ? » ; François répondait : « non, ça c’est toi qui fais rêver ta pitié. »

Il ne sait même pas combien de maladies il lui a déjà refilées depuis cette nuit au M*** ; ça fait des semaines qu’il l’encule pour éviter de rechopper ce qu’il vient de se faire soigner. Il a hésité à lui donner le reste de ses antibiotiques mais il a aussi très envie de faire une farce à ces quelques amis de circonstances qui ont des vues sur elle ; il aimerait bien ça d’en voir un rentrer chez lui après un sale coup et se réveiller le lendemain la bite pourrissante.

Il va à la fac de temps en temps, garder un œil sur un ou deux cours qu’il lui reste à valider dans cette troisième deuxième année de sa seconde tentative de licence. Est-ce que son échec à lui a contribué à cet affaissement chez elle ? Est-ce qu’elle serait devenue autre chose si l’homme qu’elle aimait n’avait pas stagné au stade de minable verbeux ? Le mal semble venir de plus loin. Est-ce que c’est son rôle de donner toute sa vie pour que mademoiselle survive à ses traumatismes ?

Mais qu’est-ce que ça change à présent ? Cinq ans de procrastination l’ont éloigné des inspirations premières qui devaient à l’origine justifier tout le temps qu’il passait à ne pas aller en cours. La spontanéité devenant dissipation devenant gâchis. Il n’est pas plus avancé qu’avant matériellement, et toutes ces intuitions si riches du début de sa vie adulte comme un minerai qui s’évapore, faute d’être exploité, à force d’être bafoué aussi peut-être. Mais il veut leur faire honneur à ces inspirations, retourner vers elles, faire plus que de lire cette fois-ci, penser dans l’encre, enfin écrire quitte à patauger toute sa vie dans la rature. Mais pour ça il lui faut d’abord de l’argent, de l’argent pour s’émanciper de Marie, ce marécage de femme, de l’argent pour avoir le temps de trouver quelque chose à dire et de dire cette chose dans des phrases justes et belles !

 Ce jour-ci, après s’être extirpé de chez Marie avec l’intention de ne plus revenir pendant au moins deux semaines et ruminant des velléités d’émancipation financière, il se rend chez François, dans son alcôve miteuse de la rue Ribéra. Il lui explique que tout cela ne va plus, qu’il faut que quelque chose change, que sinon cette malédiction de l’appartement de Marie va finir par l’avaler à tout jamais. François acquiesce ; il roule un joint d’une zeub synthétique qui viendrait apparemment de Chine ; ce n’est pas la première fois qu’il entend ce discours, il se dit qu’à moins d’un plan d’action, d’un projet, les résolutions, les prises de conscience ça finit toujours par se dissiper ; la meilleure manière de parler pour ne rien dire c’est de parler de choses graves parce que celles-là n’ont jamais d’autre solution que la patience, l’attente ou bien des ressources dont on ne dispose pas.

Tu as un projet, une idée de ce que tu vas faire ?

(L’autre soupire, et se cherche un salut quelques secondes)

Bon…

François allume son joint. Celui-ci circule, d’autant qu’il est très fort, on peut difficilement le garder pour soi. C’est une montée étrange qui a lieu pour la pensée des deux amis, une voguée sur des brumes liquoreuses puis une perte d’audition, une longue succession de bugs cérébraux assez alarmants qui s’apaisent finalement et laissent leurs consciences dans un doux état de langueur chimique, une barque en verre à la dérive sur un lac d’éther, un lac tel que ça n’existe que dans les limbes galants du souvenir, un monochrome bleuté, frais, fumant.

C’est fort ce truc.

Oui…

Plus rien n’est dit, des cigarettes s’allument, se consument, tout est calme ; ce qu’il est facile d’être serein tout d’un coup. Le présent digère le vide, lentement ; on ne pense à rien d’autre qu’à se sentir passer lentement au travers. On lit quelque chose de léger, on joue une musique, brièvement. On s’ennuie mais c’est presqu’agréable. Cela dure une heure, deux heures ; on finit bien par s’occuper, ce qui gâche tout. L’un va sur son portable, l’autre y finit aussi. Edgar défilant sur les vidéos d’un réseau social finit par tomber sur un type qui monte sans une ombre d’ironie un financement participatif pour sa liposuccion. Il se dit que c’est fou ce que ça a tendance à s’élargir ce genre de méthode, que n’importe qui se paye ce qu’il veut en chialant comme il faut ; il se dit qu’il doit quand même y avoir quelques règles, des limitations… Dans le doute il va vérifier la politique de certaines des plateformes connues ; il constate que c’est encore plus facile et encore moins régulé qu’il le croyait. Il se dit qu’elle est là la bonne idée… Il commence à cogiter. François qui a fumé jusqu’à l’écœurement et s’est lassé de son écran remarque que son ami a une pensée sérieuse qui fermente, que des calculs se font. Il le surveille.

Qu’est-ce que tu as ?

Ça parle encore des immigrants syriens à la télé en ce moment ?

Plus que jamais, l’Allemagne est supposée en bouffer deux millions…

Bon, bon…

S’en suit une recherche de plusieurs heures, sur tous les réseaux sociaux concernés ; Edgar retient tous les financements participatifs sur le sujet ; il se rend compte qu’ils ne sont pas si souvent personnalisés, ciblés sur une famille précise, sur un groupe, sur une personne ; il flirte avec l’idée de monter une supercherie, fabriquer des Syriens maison et monter son financement sur leur souffrance présumée. Il en parle à François qui se met à réfléchir. L’idée est bonne ; cependant pourquoi ne pas prendre tous les financements personnalisés et faire des doublons pour capter une partie de leurs dons ? Il suffit de s’emparer de tout leur historique sur les réseaux sociaux, de les copier mot pour mot et de les traduire en français… Oui mais l’on aura éventuellement des ennuis avec la plateforme ; il faut encaisser vite ; on facilitera la diffusion en demandant à une trentaine d’amis de partager la cagnotte en ligne et en leur demandant d’insister auprès de leurs proches pour qu’eux-mêmes la partagent. L’idée de fabriquer des faux syriens a donc son intérêt aussi ; même processus pour le partage, mais en plus de cela pas de concurrence gênante du vrai syrien de la cagnotte initiale.

Inspirés, avides, ils passent chacun la nuit à traduire les posts narratifs, les biographies de trois ou quatre financements anglophones puis à contacter leurs amis pour un lancement le lendemain vers une heure de l’après-midi. François a un doute ; est-ce qu’il est bien avisé de faire verser cet argent là sur un compte français, même de poster cette cagnotte d’une adresse IP française… Rien n’est moins sûr. Pour l’adresse IP un VPN fiable fera sans doute l’affaire. Pour le compte en banque il faut trouver quelqu’un avec des attaches à l’étranger… Mais il faudrait un pays bien pourri, avec une justice bien lente, un pays de l’Est de préférence. Ils envoient quelques messages à ce sujet, vérifient que tout est prêt pour le lancement de demain, le programme de posts et de reposts pour la semaine ; c’est approximatif, mais ce n’est pas leur genre d’être plus organisés que ça. Ils ont du mal à s’endormir ; est-ce que cela va fonctionner ? Ils reparlent de l’opération Syrien en carton-pâte. Edgar a une petite idée.

Tu connais Giuseppe ?

Oui, de loin.

Il a une grand-mère marante, une grosse tox bien laide qui fait de sales blagues. Je suis sûr qu’elle roulerait pour ce genre de connerie.

Je vois. Elle a l’air, euh…

Oui elle a l’air, euh… Méditerranéenne, hein ? (c’est dit avec un sourire)

C’est ça. (Edgar lui tend son portable qui affiche un photo d’elle trouvée sur les réseaux de Giuseppe) Oh, oui ! On dirait une plouc de Rabat dans les sapes d’une lycéenne des années soixante-dix…

Oui, il faut qu’on lui trouve un vrai accoutrement de bledarde !

Giuseppe est notifié ; il trouve déjà la chose très drôle. Au fond, les garçons n’ont pas la certitude que cela peut marcher ; ils n’en n’ont pas non plus l’espoir, ça semble trop facile. Au pire c’est pas très grave, ça se tente, presque par acquis de conscience.

Au réveil, l’idée de la veille semble très mauvaise, la lourdeur matinale aidant peut-être ; Edgar tente d’exhumer son enthousiasme en fouillant dans les recherches et les traductions de la veille. Il fait des ajustements ; il a juste envie de tenter sa chance et passer à autre chose, d’aller au bout de son idée et de son échec pour pouvoir se dire qu’il n’a pas lâché en cours de route. François a la tête plus froide. Ils boivent, ils bouffent, ils lisent deux trois articles. Après une petite heure ils créent les comptes de la cagnotte ; ils ne savent pas encore dans quels comptes bancaires ils vont pouvoir créditer l’argent. Ils n’ont pas encore besoin de cette information pour démarrer les financements ; ils laissent la chose en suspens. Bientôt, tout est prêt pour le lancement, les premiers posts.

Ils s’assurent de ne poster que sur des hashtags francophones.

Ils envoient des messages à des associations, à des groupes pour se faire relayer ; les gens avec qui ils interagissent sont étonnamment peu méfiant ; deux des cagnottes finissent par circuler assez bien ; les dons augmentent ; on a déjà atteint deux-cents euros sur ces deux-ci à la fin de la journée. Il faut suivre le programme de posts sur les réseaux et attendre ; les Insta et FaceB ont déjà des milliers de followers, mais si cela continue de progresser la probabilité de se faire prendre avant d’empocher augmente. La soirée est tendue.

Les jours qui suivent les partages s’accroissent ; après trois jours la première cagnotte est à sept cents euros, la seconde à cinq cents. Les autres doublons ont été abandonnés. Deux amis ont répondu ; le premier a un compte bancaire en Allemagne, le second en Pologne ; l’Allemagne semble plus risquée, cependant ils ne veulent pas vider les deux cagnottes dans le même compte, cela risquerait d’alarmer la plateforme. Ils finissent par assigner une cagnotte à chaque compte, une fois qu’ils ont récupéré les informations bancaires. La semaine s’achève. Ils décident de vider la caisse accumulée sur la plateforme dès qu’ils sentent les réseaux sociaux s’envenimer ; ils ont désormais dépassé les mille euros sur chaque cagnotte, mais les partages continuent de croître et cela les angoisse. Chacun des projets de financement est fixé à quatre mille, mais il faudra peut-être tout liquider avant d’arriver à ce point. Les projets gagnent de plus en plus en visibilité. Les jours passent. Ils décident de vider les cagnottes. Ils peuvent déjà vider les comptes de financement à raison de mille cinq cents sur la première et deux mille cinq cents sur la deuxième. Normalement ceci ne doit pas empêcher le reste de l’argent de s’accumuler si la supercherie n’est toujours pas dénoncée, mais ils ont du mal à croire qu’on va les laisser accumuler autant de pécule avant de se réveiller ; beaucoup de gens ont déjà commencé à se poser des questions, ils ont déjà eu à servir des explications fumeuses à quelques assoces qui leur ont envoyé des screenshots des originaux anglais. La plus grosse cagnotte part sur le RIB polonais, la seconde en Allemagne. Jerzy doit retirer l’argent là-bas la semaine suivante en rendant visite à sa grand-mère et leur ramener un gros sac de Zlotys ; Eugène qui est sur place pour son Erasmus les informe quelques jours plus tard qu’il est passé à la Sparkasse à Cologne et qu’il leur envoie mille euros par Western Union ; en tant qu’intermédiaire il a déduit presque le tiers de la somme en commission, mais ils sont déjà contents de ne pas s’être fait voler plus. Tout le monde ne peut pas être serviable comme ce bon Jerzy.

Cela leur fait cinq cents euros chaque et ce n’est pas franchement fameux, même pas un smic pour beaucoup de tracas. Ils frottent leur papier d’impuissance, le piètre fruit de leur fraude. Après une après-midi maussade, Edgar finit par se dire qu’ils ont confirmé malgré tout que le filon était bon. Il repense à la grand-mère de Giuseppe… Il en parle à François.

On touchera pas l’argent en Zloti avant la fin du mois, donc autant s’y mettre ; cette fois-ci on n’a pas à s’inquiéter trop, du moment que c’est crédible sur le plan plastique on n’aura personne pour nous dénoncer. D’ici à ce que quelqu’un vienne fouiner on sera sans doute déjà passé à la caisse.

Oui c’est bien possible… Il faudrait partir dans le sud tout de suite, trouver des fringues d’avant-guerre pour la vieille puis faire du repérage, chercher des lieux bien croulants dégueulasses avec une architecture digne du trou du cul de Villa Real, pour y prendre des photos.

Oui, j’écris tout de suite à Giuseppe.

Giuseppe a un caractère jovial, léger ; à l’entendre ils peuvent arriver le lendemain s’ils veulent. François et Edgar prennent des billets de train pour dans trois jours. Entre temps il demande à Giuseppe les tailles de sa grand-mère. Avant leur départ ils font les fripes. Ils achètent des gilets ternes, des jupes longues, passées, des laideurs pudiques. De retours chez eux ils froissent, ils tâchent, ils jettent de la terre sur leur tas de tissu, ils le piétinent. Mais il leur manque quelque chose. François appelle Omar.

Omar ? Oui, vieux, ça va ? Dis-moi ta sœur, son hijab ? Ah oui ? Ça aura pas duré longtemps… Elle achetait ça où ? Ya des boutiques pour ça ? Ah carrément ? Tu me sauves la mise mec.

(Après avoir raccroché) Il va nous les amener au café, nous faire un petit tutoriel.

Le jour du départ Omar leur livre des gros bouts de tissu qu’ils enroulent tant bien que mal à leurs tronches pour se pratiquer ce qui les fait rire. Les foulards de dix mètres carrés sont marrons, noirs, beiges, ce qui est très bien. À l’arrivée à Cagnes-sur-mer, la grand-mère qui a été briefée essaye les vêtements, mets des souliers miteux. Sur le conseil d’Edgar, elle se ratatine, exprime une résignation amère, balade un regard éteint. Giuseppe revient du jardin avec une poignée de terre et il la lui répand sur le visage avec quelques gloussements ; elle se laisse faire après quelques protestations ; c’est assez bluffant avec le voile par-dessus, la dentition pourrie de la bonne femme ; elle n’en peut plus de rire à contrefaire la mauresque : si son père la voyait, le caporal putschiste… On finit par remballer tout ça pour le jour des photos. À dîner Giuseppe leur explique que le voisin a bien voulu leur prêter sa voiture ; celle de la vieille est au garage.

La question de l’arrière-plan est plus problématique que prévu. Du Bouygues, du pavillon moyenne gamme à perte de vue, pas grand-chose qui puisse passer pour le tiers monde, ou bien des propriétés privées qui demanderaient trop d’entrisme, des alliances… Ils roulent toute la journée comme ça, Giuseppe conduisant. En s’éloignant vraiment de la ville, ils trouvent bien quelques criques, mais la pierre est trop rouge, elle contrasterait avec les images de presse qui montre dans les paysages syriens un ocre plus pâle et moins de végétation.

La seconde journée n’est pas plus fructueuse, François et Edgar commencent à se décourager. Il se sont encore plus éloignés de Nice cette fois-ci, ils ont remonté la côte en long en large et sur la fin ils ont même fait un tour au nord, dans les terres… Ils vont devoir étendre leur spectre de recherche et cela inquiète.

C’est à la fin de la semaine, alors qu’ils prennent quelques jours de repos, qu’ils rencontrent l’ami d’un cousin qui s’intéresse un peu à leur entreprise ; à son tour il cogite. Quelques jours plus tard il refait surface.

J’ai ton affaire. Un truc immonde, un genre d’annexe qu’une espèce de dégénéré d’oncle à ma mère a essayé de construire ; on croirait la baraque d’un cyclope tellement ça ressemble à rien ; matériaux pourris, structure bancale, des fissures partout, à peine charpenté.

En effet l’endroit est une sacrée masure. Terrain désolé, en pente contre de la rocaille, très peu de verdure. Après avoir obtenu la permission du gars, ils ramènent des sacs de sable pour recouvrir les rares lopins de pelouse ; ils vont voler ça sur un site de construction municipal pas loin de chez Giuseppe. À l’intérieur ils arrachent une tentative de carrelage et laissent un sol de terre. Ils y balancent un matelas à même le sol, un genre de butte à gaz sans gaz dans un coin avec une casserole cabossée en étain ; il n’y a pas vraiment la place pour grand-chose d’autre. Ils accrochent des sacs en plastique au plafond pour isoler et pas que la pluie passe au travers. Le matériau de construction ne fait pas très local et ils vont donc chercher de la glaise dans un cours d’eau pas loin du village. Ils en ramènent des dizaines de kilos et ça ne suffit pas pour recouvrir toutes les parois de leur bicoque ; ils font un deuxième et un troisième aller-retour.

Le résultat est vraiment triste, une image d’Épinal de tiers-mondisme. Est-ce crédible ? À peu près ; personne ne sait faire la différence de toute façon, même parmi les gens que la cause intéresse…

Bientôt tout est prêt pour accueillir Gisèle Ricci et sa gueule de pleureuse. On la place sur une chaise en plastique à l’entrée de la hutte, on lui empoussière le visage, on la voile. François a l’idée de lui flanquer une petite fille ; ainsi il ne s’agira plus seulement de venir en aide aux miséreux mais de sauver une enfance et même une vie. On retourne aux fripes, des petits gilets, des petites jupes ; on découpe un des voiles de la sœur d’Omar pour en faire une version enfant. C’est la cousine de Giuseppe à qui on donne le rôle. Le lendemain l’on reprend des photos, la vieille sur la chaise, la petite par terre à jouer avec un bout de bois. On prend aussi des photos d’intérieur : la vieille qui cuisine un ragoût informe dans la casserole d’étain, la vieille allongée avec un air de résignation angoissée sur son matelas sale, la petite dégustant le ragoût informe, les deux sœurs d’infortune qui s’ennuient dans leur intérieur tandis que l’eau se déverse du plafond dans un seau ; quelques vidéos, des haïkus de rusticité. Bien sûr il est hors de question de prendre des clichés en haute définition, c’est le portable le plus vieux de l’assistance qui sert d’appareil photo. En rentrant de la deuxième journée de tournage, les deux cerveaux de l’arnaque se concertent sur le narratif. Mariam Khalaf, veuve de soixante ans, a vu ses deux enfants périr dans les affrontements de la rébellion Syrienne. Après toute une vie de chasteté jalouse, les insurgés islamistes ont ruiné sa vertu en la violant à répétition, l’accusant d’espionnage. Tout ce qu’il lui reste au monde est la jeune Aisha dont elle a encore l’espoir de peut-être sauver la jeunesse en échappant à la guerre. Tous leurs mobiles sont nobles : la vertu, la tendresse, l’amour maternel, la quête d’une vie meilleure ; la passion, dit François.

Comment la passion ?

La jeune Aisha aime les mathématiques vois-tu… Bien qu’elle ne sache pas lire. N’a-t-elle pas droit à une éducation ?

Ah oui, les mathématiques, important les mathématiques.

Les détails s’accumulent, on prévoit quelques clichés complémentaires. Bientôt la campagne de financement est prête. On a promis un petit dix pour cent à Giuseppe et sa famille ; les zloti de Jerzy sont en chemin, il revient à Paris dans quelques semaines, après l’encaissement de la cagnotte, il est prêt à faire un autre voyage avec Edgar et François pour aller chercher le pécule du nouveau projet : il a un deuxième compte là-bas qui n’éveillera pas les soupçons.

C’est à Nice qu’Edgar et François commencent leurs posts, en anglais et en Français, une cagnotte bilingue fixée à un objectif de sept milles euros pour chaque femme, un prix qu’ils justifient par la présence de deux migrants, les tarifs de passages habituels et la nécessité de faire voyager la vieille femme et la petite dans des conditions aussi sécuritaires que possible, ce qui suscite des frais supplémentaires. Eux se présentent comme la famille distante des deux créatures ayant appris leur malheur et désireuse de leur venir en aide, des cousins. Ils font même un appel aux bénévoles, aux bonnes âmes qui aimeraient peut-être porter leur aide à cette cause : il faut traduire la campagne dans autant de langues que possible pour maximiser les chances de son succès ; ils ne tardent pas à recevoir les candidatures de plusieurs germanophones, hispanophones, toutes des femmes. Deux jours plus tard ils ont deux bénévoles à distance qui prennent contacts avec les associations de leurs propres pays, qui les relayent à leur tour. Avec cette triple campagne française, espagnole, allemande, les dons progressent beaucoup plus rapidement que la fois d’avant. Les neufs milles sont atteints en deux semaines ; ils ont pris quelques vidéos pour entretenir la flamme : la vieille émue aux larmes, la vieille émue aux larmes embrassant sa petite fille, la vieille qui tient des panneaux avec des remerciements en mauvais anglais par souci d’authenticité et parce qu’il faut à tout prix empêcher une situation qui requerrait une maîtrise quelconque de l’arabe dans sa forme dialectale syrienne. À la fin du mois, alors que l’objectif du financement a été atteint il y a déjà quelques jours, les fonds continuent toujours de s’accumuler. Il faut attendre encore deux semaines pour que la cagnotte plafonne autour des seize milles euros. Mariam Khalaf a été mentionnée dans plusieurs podcasts, elle a même fait l’objet d’un reportage pour la télé régionale de catalogne. Ça n’a pas explosé suffisamment d’un point de vu médiatique pour leurs poser problème, ils ont pu s’en tirer en ignorant les gens qui leurs posaient des questions trop complexes, il n’y a toujours pas de vrais signes de suspicion après un mois et demi de campagne ; il est l’heure d’empocher.

Ils sont rentrés à Paris à présent, ils toucheront bientôt les zlotis de Jerzy. Edgar lui demande son aval pour créditer le nouveau compte polonais. L’argent est envoyé ; les garçons sont aux anges. Après les deux milles euros de Giuseppe, il leur restera presque huit milles euros chacun ; il serait bon de dédommager le pauvre Jerzy pour tout le mal qu’il s’est donné et aussi pour le risque qu’il prend en faisant circuler leur argent sale. Ils comptent lui annoncer bientôt leur décision de le gratifier d’une récompense de deux mille euros, ceux de la toute première cagnotte qu’ils doivent encore récupérer. Ils comptent lui dire lors de leur prochaine rencontre. François lui envoie un message pour l’inviter chez lui le lendemain. À la tombée de la nuit Jerzy n’a toujours pas répondu, le lendemain non plus. On le relance ; le surlendemain toujours rien. À la fin de la semaine, Edgar et François commencent sérieusement à s’inquiéter ; est-ce qu’ils viennent vraiment de perdre dix-huit mille balles en faisait confiance à ce type ? De toute façon cela n’allait pas se passer comme ça ; tout de même ils ne s’attendaient pas à ça de Jerzy ; tout compte fait ils ne savent pas trop sur quoi reposait leur confiance en lui ; on attend toujours trop des gens drôles, sympathiques.

Comme ils commençaient à s’en douter, Jerzy a quitté Paris. Comment savoir vers où ? Si on se met à sa place, aucune banque non-affiliée n’accepterait de lui débiter seize-mille euro, même en Pologne, il a forcément dû aller spécifiquement dans sa branche ; il leur avait toujours parlé de Varsovie. Sur les réseaux sociaux ils trouvent une ou deux photographies ; il est très difficile de savoir ce qu’ils ont devant les yeux car aucun d’eux ne comprend le polonais. Edgar tape les descriptions sur Google-traduction. Ils finissent par savoir laquelle des vioques est la grand-mère, mais cela ne les aide pas car la photo est prise devant ce qui s’avère être un monument du centre-ville ; ils ne peuvent tout de même pas partir pour Varsovie sans avoir une adresse, finir à errer dans une ville dont ils ne parlent pas la langue pour chercher un appartement parmi des milliers d’autres sans même savoir où commencer. L’appartement appartient sans doute à la grand-mère ; s’ils parviennent à avoir son nom alors ils peuvent la retrouver sur un équivalent polak des pages blanches. Seulement son nom… Ce n’est pas la grand-mère qui est sur les réseaux, ce sont ses petits-enfants… Si l’on trouve son prénom, on pourra essayer de le combiner avec le nom de famille de Jerzy, ensuite celui de sa cousine, ensuite celui de sa mère. Cependant, même là on ne sera pas sûr d’avoir la bonne personne ; si la grand-mère est grand-mère paternelle, il n’y a pas forcément moyen de savoir son nom de famille. François s’intéresse aux commentaires des photos qui montrent la grand-mère. Il passe le tout au logiciel traducteur ; il y a un boomer qui s’exclame que « Grazynka » est belle comme tout ; il n’y a que deux femmes sur cette photo et celle qui n’est pas la grand-mère est tagguée Ludmilla quelque chose. On peut en déduire que la grand-mère s’appellerait Grazynka, à moins que ce ne soit un surnom ou une boutade. Il s’avère après recherche qu’il s’agit là du diminutif de Grazyna ; on a entendu parler de gens qui se font appeler par leur deuxième prénom auquel cas il pourrait quand même s’agir de Ludmilla, mais il y a des chances qu’ils aient trouvé le prénom.

Le nom de la mère, le nom de Jerzy, le nom de sa cousine : Czyzewska, Gorczynska, Majkowska… C’était tout ; seulement voilà, rien qu’à Varsovie quatre Grazyna Majkowska, dix Grazyna Gorczynska, deux Grazyna Czyzewska… Et on n’était même pas sûr d’avoir le bon nom de famille de toute façon… Ce n’était définitivement pas une solution ; ils n‘allaient pas vérifier quatorze adresses au risque de se retrouver sans un centime au beau-milieu de la Pologne…

Edgar est en street-view sur google-maps, il rôde, comme s’il s’attendait à apercevoir son Jerzy au coin d’une rue.

François hésite à aller mettre de la pression sur des proches de Jerzy, des amis à lui, mais il serait très vite mis au courant, il quitterait Varsovie et disparaitrait dans la nature ; le jour où l’on réentendrait parler de lui il ne resterait plus rien des seize-milles. C’est tout de même lui qui obtient l’idée décisive ; cela fait trois ans qu’Ariane fait tourner Jerzy en bourrique, qu’elle le nargue et se défile toujours après l’avoir grisé de sous-entendus des semaines entières. On pouvait se servir d’Ariane pour obtenir les renseignements qu’on voulait ; toqué comme il était, même s’il se doutait de quelque chose, il ne serait pas capable de résister. Seulement dès qu’Ariane entendrait parler des seize-mille, ils ne pourraient plus compter sur elle, elle irait à Varsovie toute seule pour traire Jerzy de son côté ; cela ne servait à rien même de lui proposer une part du magot, elle n’avait aucun intérêt à partager ce qu’elle aurait pu dévorer toute seule au prix d’une ou deux baises un peu blasantes par semaine. Mais si on ne lui disait rien de l’argent, on pouvait encore la convaincre de lui soutirer une adresse, par jeu ; elle était bien capable de le faire juste par méchanceté si elle ne se doutait pas qu’elle pouvait en tirer quelque chose de concret. Seulement comment ne le découvrirait-elle pas elle-même ? Dès qu’elle lui écrirait, il lui révèlerait quelque chose qui en dirait long sur sa nouvelle situation financière. Ils vont la voir, ils improvisent ; ils lui doivent une petite visite « depuis le temps ».

Tu ne nous parles plus de ce pauvre Jerzy.

J’ai rien à raconter sur ce pauvre Jerzy, j’ai d’autre chats à fouetter.

Il s’est sauvé à Varsovie.

Je croyais qu’il venait de rentrer.

Il est reparti.

Qu’est-ce que vous lui avez fait pour qu’il s’enfuie comme ça ?

On pensait que c’était toi, nous on l’a même pas vu !

(Elle y repense) On s’est un peu parlé ; ça fait un petit moment que je n’ai pas apporté de l’eau à son moulin…

Quoi, que tu n’as pas traîné tes appâts dans sa conscience ?

Il n’y a pas grand-chose à en tirer de Jerzy, pas beaucoup de ressource comme garçon.

Je ne suis pas d’accord du tout avec ton jugement.

Ah ?

Sans un Jerzy par-ci par-là, les boudins n’auraient plus jamais l’occasion de se sentir femme fatale.

Qui d’autre saurait les vénérer comme il le fait, sans la moindre ironie (ajoute Edgar).

Il faut bien quelqu’un pour transmettre les maladies des plus belles aux plus laides, c’est important pour la justice sociale ; Jerzy c’est la fin des privilèges. Je suis sûr que cela fait beaucoup de bien à l’ego de sa bovine Chantal d’avoir eu la blennorragie d’Apolline ; c’est sans doute la seule raison pour laquelle elle l’a pardonné.

Jerzy a couché avec Apolline ? (la surprise est authentique)

Un moment d’égarement.

Un Jerzy trois étoile de chez Castel donnera à Apolline la Blennorragie d’Eva Green, la flattant à son tour ; la boucle sera bouclée.

Il faudrait pouvoir poser des questions à chaque blennorragie, qui voyage de sexe en sexe depuis des siècles, ce qu’elle a vu, une généalogie des infections.

Oui, pour infecter Chantal, une blennorragie a dû traverser les âges et elle ne pouvait pas le faire sans un gîte, n’est-ce pas, sans de nombreux gîtes !

Vous êtes bêtes… (Cependant elle rit)

Jerzy est donc une petite main de la justice divine.

(Gloussante) Oh laissez Dieu tranquille, c’est sordide.

(François) Fais voir ce portable. (il s’en empare)

Eh, pour quoi faire mon portable ?

Ton code.

Pourquoi ?

Tu vas voir.

(Curieuse, après tout) 0225…

Jerzy mon lapin, ça va ? Tu es parti sans me dire au revoir, ce n’est pas gentil ça…

(Ariane éclate de rire)

Jerzy d’essayer de faire de l’esprit, laissant percer beaucoup de servilité tout de même…

Je n’ai même pas eu le temps de t’offrir ton cadeau.

Oh, non ! (Elle continue de rire, encore plus fort qu’avant)

On sent de l’intérêt dans la réponse de Jerzy, carrément de l’émerveillement.

Tu rentres quand ?

Il est évasif ; pourquoi ne viendrait-elle pas à Varsovie ?

(Ariane cette fois-ci rougit)

Varsovie tu es fou ! Chez ta grand-mère ? Sois plus sérieux…

Jerzy se désempare, il devient incohérent, sophiste piètrement.

Je peux toujours te l’envoyer ?

Il ne pose même pas de question, il envoie l’adresse et rempile par-dessus des phrases de caniche ; on met encore vingt minutes à achever la conversation.

Bon. Marrant votre petit jeu, on fait quoi maintenant ?

(François avec un sourire) Maintenant ? Maintenant on lui livre.

Livre quoi ?

À toi de voir.

Ariane réfléchit.

Ils ont l’adresse ; cela fait une semaine que l’autre fumier a leur argent. Ils doivent dépenser tout ce qui leur reste pour prendre un charter pour Varsovie et prendre deux lits dans une pension ; il emprunte un peu d’argent à droite à gauche pour leurs frais sur place et compte sur leurs découverts pour les billets de retour. En soi ils n’ont plus beaucoup de temps, ils sont bientôt à cours, ils ne vont pas pouvoir durer longtemps là-bas. François a même dépensé l’argent de son prochain loyer. Il faut aller vite, être expéditif, prendre une petite journée pour les épier puis frapper. Jerzy ne leur lâchera rien s’il ne se sent pas menacé dans sa chair, une vraie peur primordiale ; il n’y a pas dix manières de faire peur à quelqu’un qui ne possède rien.

En entrant dans l’immeuble, au fin fond de la rive droite de la Vistule, ils croisent la grand-mère qui descend ses poubelles ; ils échangent un sourire. Ils montent jusqu’au dernier étage, attendent, l’entende remonter jusqu’au troisième. Ils descendent eux-mêmes au troisième, écoutent à la porte ; de toute évidence elle est seule, on n’entend qu’elle. Ils sonnent. Elle ouvre le porte, gentille ; elle pense sans doute qu’ils vont lui demander un renseignement sur le retour de la voisine qu’ils venaient prétendument voir. François dans une même séquence de mouvements sort le couteau, le place sous la gorge de la vieille et pose l’index qui lui reste verticalement sur ses propres lèvres. Dans les même cinq secondes, il la pousse dans l’appartement, Edgar entre derrière lui, ferme la porte d’entrée ; ensuite Edgar passe derrière elle et la guide vers la première chaise qu’il voit. Arrivés là, Egdar lui intime de s’assoir et lui attache les poignets aux accoudoirs, les chevilles aux pieds de la chaise à l’aide des serre-câbles qu’il a dans sa poche. À voir surgir le couteau, elle a poussé un petit gémissement aux accents assez pitoyables, d’un désespoir qu’on sent assez viscéral ; ensuite elle est entrée dans une passivité silencieuse, une passivité d’angoisse ; elle est passablement tétanisée. Elle comprend à ne pas les voir s’activer qu’ils ne sont pas cambrioleurs. Dans la chambre qui a l’air d’être celle du Jerzy, il n’y a nulle trace de l’argent qu’ils viennent chercher. François va chercher un verre d’eau pour la grand-mère, il essaye de lui parler avec une voix tranquille, sympathique pour essayer de la calmer. Ce qu’il y a de surréaliste pour elle c’est que même avec leur arme blanche et leurs menaces physiques ils trouvent encore le moyen de se comporter avec la sympathie un peu espiègle qu’ont les adolescents bourgeois avec les parents de leurs amis ; ils sont étonnamment détendus en dépit d’une relative inquiétude d’ordre plutôt pratique, sur des questions de méthode ; comme s’ils n’avaient pas du tout l’impression de faire quelque chose de très grave. C’est vrai que de leur point de vu ils n’ont jamais eu l’intention de faire du mal à qui que ce soit ; ils prennent une mesure un peu forte vis-à-vis de quelqu’un qui les a lésés ; si l’angoisse venait à progresser leurs traits se durciraient monstrueusement, mais ils ont encore une confiance étrange dans la faiblesse de Jerzy. Leur calcul c’est que la panique ou l’inconscience va le précipiter dans l’appartement tête la première et qu’ils n’auront qu’à le maîtriser. Il ne faudrait pas qu’il prévienne la police ; comment écarter un tel risque ? François commence s’adresser à la Grand-mère, rassurant.

On est venu voir Jerzy. Jerzy ? Pas Jerzy ?

Je crois qu’en polak Jerzy c’est Yerzeu.

Ah oui, Yerzeu… Yerzeu ?

La vieille reconnaît le nom, mais elle demeure confuse.

On aimerait : parler : à Yerzeu. Speak, hablar, reden mit Yerzeu…

À reden mit Yerzeu, cette fois-ci elle comprend ; elle hoche la tête.

Ljdvzehfizfhuip,  zfhizerhviuzehp rfiuzh eviuhzp eiuhpiu.

Edgar qui essaye d’être gentil lui tend le fixe de la maison. Ça aussi elle le comprend. Lame de trente centimètres plus téléphone, plus prénom du bon à rien de petit-fils c’est une équation somme toute assez universelle. François donne deux trois autres instructions ; langsmam sprachen — kein Angst ins Stimme — Yerzeu hier kommen — sie brauchen ihn, Ja ? für… alltäglisch Zwickmühle, Ja ? — la vieille appelle ; elle parle à son Yerzeu, les yeux rivés sur le gros couteau que le bon Edgar à la voix douce agite avec une lente ostentation tout en gardant le sourire de complaisance très enfantin qu’il sert toujours aux personnels administratifs, l’air de s’excuser ; il hausse même les épaules, il compatit ; si elle avait parlé français il lui aurait dit « vous savez madame, on vous aime bien, ce n’est pas moi qui ai demandé à votre fils de partir avec mon argent ». Il lance tout de même un regard inquiet à François qui ne le remarque pas et le laisse mariner dans son angoisse ; en soi ils ne parlent pas un mot de polonais et si elle décide de lui demander d’appeler la police ils n’en sauront rien et là… la prison ? Polonaise qui plus est… Extorsion, menace de mort, prise d’otage, ce sont ça les définitions légales de ce qu’ils sont en train de faire… Soudainement, dans le doute et parce qu’il est déjà trop tard pour rebrousser chemin sur ce plan hasardeux, il approche le couteau de sa gorge, applique une légère pression ; son visage montre une angoisse menaçante, panique, celle de quelqu’un que le désespoir des circonstances pourrait pousser très loin dans l’irrationnel ; une donnée qui rend la spéculation assez futile : l’imprévisibilité des gens qui viennent de se rendre compte qu’ils sont déjà dans le crime jusqu’aux coudes avec un plan qui n’est qu’à moitié solide. Ce geste et l’expression qui l’accompagne font leur effet sur la pauvre dame ; elle se tait quelques secondes ; elle recommence à parler ; elle a visiblement beaucoup plus de mal à garder son calme ; elle est au bord des larmes et lutte pour stabiliser sa voix ; elle a visiblement très peur d’eux ; on espère que cela l’a rendue moins téméraire. Elle semble dire « à toute à l’heure Jerzy » en polonais ; il a l’intuition que c’est ce qu’elle a dit même s’il n’a compris que Yerzeu ; cela rassure un peu Edgar : il se dit que ça n’a pas l’air du genre de chose qu’on dit quand on a prévu de faire venir les flics.

S’il se pointe avec un oncle ou un cousin aux gros bras on est mal…

C’est vrai ça… Yerzeu allein (elle le regarde confuse) Yerzeu muss allein sein wann er kommt hier… (elle hoche la tête)

Putain ton allemand vieux…

Oh, si tu crois que la vieille elle fait la différence…

Oui mais moi tu me fais honte…

Mais la grand-mère a déjà raccroché ; ce serait suspect de lui faire rappeler Jerzy ; et puis comment dire à quelqu’un de venir seul sans que cela paraisse louche ? Dans leur état normal l’un d’eux pourrait sans doute trouver une tournure pour le faire, mais leurs cerveaux surchauffent, la cortisol a appauvri leurs facultés et ils se laissent aller à une espèce de paresse morbide. Ils attendent Jerzy ou la police, ou le commando de prolos slaves qui doit abattre la justice divine sur les immoralistes.

Pendant qu’ils attendent la vieille se met à pleurer, d’abord un peu, puis beaucoup, en crescendo ; bientôt des gros sanglots bien gras, bien laids, un affaissement total, plus une oncette de dignité, et puis doublés d’un long râle traînard, profond. Ils n’ont jamais vu un adulte pleurer comme ça ; les larmes dégoulinent, coulent lentement sur la chair molle et flasque de son visage fondu par l’âge ; ses rides sont pleines de larmes.

Ce spectacle dissipe le peu d’empathie que l’angoisse leur avait laissé ; la faiblesse ce n’est beau chez personne ; ils se désolidarisent complètement de cette créature. Après quelques minutes, une nouvelle inquiétude germe chez Edgar.

Si elle continue de brailler comme ça, ça va alerter les voisins, ou pire Jerzy va l’entendre en montant l’escalier.

Oui tu as raison.

François va chercher une paire de chaussettes qu’il lui fourre dans la bouche ; il lui fait un bâillon avec un torchon qu’il trouve sous l’évier.

Parfois des pas dans l’escalier, en amont ; pas toujours d’une seule personne. L’anticipation, la peur ; puis les pas continuent leur chemin vers l’étage d’au-dessus. Ils ne regardent pas l’heure, ils stagnent dans le silence rance, devant la porte d’entrée, leur pensée prise dans une paralysie de fatigue. Après deux ans de Schéol, un des bruits de pas s’arrête enfin devant le palier. Une clef s’introduit dans la porte qui s’entrouvre. Jerzy pénètre, François se rue sur lui, parvient à se mettre derrière lui. Jerzy se débat au début, puis il sent la lame sous sa gorge, il s’immobilise.

Tout doux Jerzy, ça va bien se passer.

Edgar lui attache les bras dans le dos avec les serre-câbles, les chevilles aussi. Ensuite François et lui le traînent dans la cuisine avec la grand-mère, ils lui prennent son portable. François se sert un verre d’eau.

On va pouvoir parler, par quoi tu veux commencer ?

Ce ton détaché, ce ton de toute ses conversations parisiennes sonne très faux dans cette pièce, dans cette situation affreuse dans laquelle ils sont tous. Il s’obstine à le garder cependant, une sorte de motif apotropaïque dans cette salle horrible. Mais Jerzy ne répond pas. Il a sans doute peur de ce qui l’attend quand ils découvriront tout ce qu’il a déjà claqué ; cette appréhension dans son regard mine Edgar comme François.

Il reste combien ?

Soixante mille.

C’est-à-dire ?

Treize mille.

(soupire équivoque, puis) Où ?

(Hésitant d’abord) Sous les lames de parquet, au fond à droite dans ma chambre.

Edgar part chercher la planque ; il met un peu de temps à trouver ; il finit par revenir avec un sac de toile. Passer toute la somme au peigne fin prend une heure entière. Quand François a terminé de compter il donne en effet un chiffre autour de treize mille euros de zlotys. Il retourne dans la cuisine où Edgar l’attend sans rien faire ; ils n’ont même plus le goût de fumer. 

Bon. Qu’est-ce que tu suggères pour combler le déficit ?

J’ai rien.

Comment t’as rien, t’as été aux putes avec cet argent-là ? Comment il peut ne pas te rester un seul machin qu’on puisse revendre ?

J’ai payé des dettes.

Et y’a pas un truc ici qu’on pourrait revendre ?

(François réfléchit) La vieille, là, elle a pas de l’argent ?

Soyez sympa…

Non.

Jerzy, accablé, parle à sa grand-mère qu’on vient de débâillonner. Ils échangent quelques instants.

Alors ?

Elle a dix-mille en tout de côté, sur une épargne.

Dix-mille en euros, hein, pas en zlotys ?

Oui.

Bon. Tu nous as déjà mangé cinq milles, heureusement qu’on est arrivé à temps… Et comme on est gentil on va te prendre six mille, hein ? Les cinq milles que tu nous dois plus le prix des billets d’avion ; (Jerzy pleure en silence, mortifié) c’est pas si grave, t’aura qu’à faire chauffeur Uber, avec ton permis de conduire… (Edgar glousse) Tu proposes quoi pour retirer cet argent ? On va pas t’accompagner à la caisse d’épargne le couteaux à la main…

(Jerzy agacé) Tu vas en ligne…

(Edgar faussement surpris, narquois) Ils ont ça en Pologne ?

De toute évidence…

On fait cracher les mots de passe à la vieille et au petit fils. Une première manip saigne le compte épargne ; une deuxième envoie les trente milles zlotys du compte courant à Edgar personnellement, en Pologne, par Western Union. Bientôt celui-ci part recevoir la somme en liquide à une branche du centre-ville. Une heure plus tard il revient.

Le compte est bon.

Alors très bien.

Ils rebâillonent le voleur et sa grand-mère ; ils prennent des billets pour le lendemain en ligne. Ils passent la nuit sans trop faire attention aux deux inertes encore attachés ; une ou deux fois il faut quand même les faire pisser, ils insistent pour être dans la pièce avec eux, le dos tourné, mais quand c’est au tour de la grand-mère ils n’y tiennent plus, ils lui enlèvent ses liens brièvement : il faut bien qu’elle s’essuie et puis elle ne risque pas de se sauver par la fenêtre. Ils se font à manger, boivent un coup. La nuit est bonne, bien meilleure que les précédentes ; ils ont le calme de l’argent retrouvé, l’argent qu’ils avaient presque oublié depuis qu’ils avaient déboulé chez la vioque, l’argent et tout ce qu’il ouvre comme perspectives. Ils vont vivre pour au moins six mois avec ce pécule ; c’est bien. Mais cela ne parvient pas tout à fait à diluer l’angoisse qui leur est restée. Parfois ils croisent le regard mauvais des deux minables dans le coin du salon ; qu’est-ce qu’ils vont faire une fois que les deux gars seront rentrés en France ? S’ils portaient plainte pour extorsion ? En soi, Jerzy devrait alors expliquer ce qu’il faisait avec seize mille euros caritatifs en zloty sur son compte en banque, directement versés d’une cagnotte pour l’aide aux réfugiés ; cinq ans de prison minimum ; c’était peu probable qu’il les poursuive. Cependant le ressentiment pouvait le pousser à sacrifier beaucoup rien que pour les voir tomber avec lui. 

Le lendemain, Edgar et François les laissent les pieds et les mains bandés aux serres-câble, la vieille sur sa chaise, Jerzy attaché au radiateur ; il ne faudrait pas qu’ils envoient quelqu’un les emmerder avant le décollage. Ils enverront un petit message explicatif à la cousine en arrivant Rue Ribéra, ayant laissé les clefs de Jerzy sous le paillasson ; ils n’ont pas envie d’avoir deux morts sur la conscience, ni un double homicide involontaire sur le dos.

C’est atroce ça ; quand j’ai de l’argent je ne fais plus rien. Et puis un jour je n’en ai plus.

L’angoisse met longtemps à complètement se dissiper. Cependant pas une descente de police, pas un courrier inquiétant. Ce n’est pas avant quelques mois qu’ils se sentent enfin convaincus que la crainte d’être poursuivi pour escroquerie a bel et bien dissuadé Jerzy de les dénoncer à la police. Le corps se souvient de ses habitudes parisiennes devant lesquelles les souvenirs de Varsovie semblent appartenir à un autre monde, à un rêve distant de leur chair. Quand la peur ne les saisis pas aux entrailles à une heure du matin, c’est comme si tout cela n’était jamais arrivé ; l’argent est la seule trace restante de cette petite idée qui est allée trop loin, jusqu’à bon port, étrangement. Bien sûr en faisant un effort on les retrouverait, on peut tout retrouver aujourd’hui, en dépit des VPN, des comptes étrangers ; la seule chose à espérer était qu’on ne demande jamais de nouvelles de Mariam Khalaf et de la petite Aisha, ce qui n’était pas si probable ; en tout cas eux refuseraient de s’y intéresser tant qu’une véritable polémique ne viendrait pas les mettre en danger. Savourer à nouveau la caresse du rayon errant qui fend la pièce morte, révèle la poussière flottante dans l’air stagnant de la mansarde, laisser son essence s’orner de ressemblances, la floraison d’une myriade de lueurs, son avant, son après qui s’écrivent en rêve, les synthèses miraculeuses, les intuitions magiques, nouvelles sutures des paysages.

Et maintenant, écrire… Qu’il est difficile de ne pas fuir sa page blanche dans tout ce que le monde offre de divertissant, en se disant qu’un effort autre est au moins salutaire, lisant un livre plutôt que de regarder des vidéos, difficile de ne pas s’évader cent fois de la table de travail. Edgar ne sait pas se convaincre qu’il a quelque chose à dire, se forcer à avoir quelque chose à dire. La tâche d’écrire dissipe ses pensées comme un vent dissipe un brouillard, arrache sa saveur, sa vivacité à l’idée, la rend lourde, moins facile à faire danser, lui donne une gravité mortelle pour son agilité d’esprit, son éloquence. Il est comme l’archer virtuose de Lie Tzeu, jonché sur le promontoire du précipice et qui ne saurait plus bouger le moindre muscle ; la parole donne au langage une légèreté complètement factice ; il est mille fois plus simple de faire un numéro d’équilibriste entre deux murets qu’entre deux falaises ; l’écrit est périlleux et il l’est d’autant plus qu’on le vénère plus profondément.

De toute évidence le courage de bazarder sa vie sur un coup fourré n’est pas le même que celui de se jeter corps et âme dans une inspiration laborieuse au prix peut-être de se découvrir une essence beaucoup plus pauvre que prévue. Tout écrit de sa main pâlit devant ses impressions, ce dont il se souvient de ses impressions, il désespère de jamais pouvoir capturer l’empreinte de cette jungle lumineuse de symboles, ces luxuriances de sensations, de signes, ces instants immenses qui font fleurir la chair, ces ambitions dantesques qui embrassent le monde tout entier pour traquer les paradis où qu’ils se cachent et créer des palais à leur image, harmoniser les hommes en tintinnabulantes cohortes d’exaltés, une polis sumphonia ! Orchestrer des passions massives en d’immense ballets de souffrance et d’espoir, des cataclysmes festifs, suicides par le plaisir !

Bientôt Edgar reprend la rue, chercher des sensations à coucher sur écrit ; avec ses sept mille euros il n’est plus coincé chez Marie ; la pitié et la nostalgie le ramènent de moins en moins chez elle. Cependant ce qu’il trouve dans cette rue n’est pas ce qu’il y a connu il y a dix ans ; cela devient un travail en soi de ne pas désespérer continuellement du dehors, de croire à des trouvailles dans ce qui ne l’émeut qu’à moitié.

Le soir, quand son esprit somnolent divague tout seul, fond en idées étranges et douces, l’envie d’écrire lui vient, mêlée d’une sorte d’angoisse, de la culpabilité de ne pas avoir écrit plus tôt. Dès qu’on lâche la plume, même cinq minutes, la reprendre est un combat, il faut lutter d’anxiété trois heures pour écrire une heure et demie. Tard le soir il n’est pas souvent d’attaque pour prendre à bras le corps les incohérences de son inspiration, la tâche laborieuse de trouver son chemin entre les personnages sombres qu’on éviscère au moment de saupoudrer un peu de pureté, les phrases ésotériques qui deviennent vagues au point de ne plus rien vouloir dire ; au bout de sa première lancée, quand le premier souffle ou la première idée est couché sur papier c’est la tentation du sommeil qui l’emporte sur la peur de stagner pour toujours dans des ébauches de récits, des débuts d’essais, des aphorismes péremptoires.

Illustration tirée du film Szamanka (1996)