Ludmila quitte l’appartement de ses parents, boudeuse, laide. Elle ne voit son miroir que deux fois par jour ; deux fois par jour son humeur s’assombrit. Les bonnes journées deviennent maussades, les mauvaises, horribles. Bien sûr, entre ces deux rencontres elle a le temps de croiser son reflet de nombreuses fois. Il y a les vitrines des rues, les miroirs de WC, la fenêtre sale de la permanence ; le satyre sort des eaux, puis s’y replonge. Il s’agit de savoir si quelque chose vient la distraire ou non par la suite.
Ce matin, l’escalier de l’immeuble est plus sombre, l’ampoule de son étage est grillée ; la journée se profile en spéculations paresseuses, l’esprit hésite entre la complaisance d’un optimisme euphémisant et la complaisance certes moins mielleuse de la mélancolie. Annabelle aura peut-être ramené un petit joint, de quoi s’oublier un peu, cependant cela gâterait l’après-midi. Le froid dehors la rappelle au présent ; la mélancolie l’emporte vaguement, tempérée par la promesse d’un bus un peu chaud. La pensée de la dissertation bâclée dans son sac occupe un instant sa conscience ; elle a pourtant aimé la pièce, elle a même eu la brève impression d’y redécouvrir un pan d’elle-même. Elle n’espère pas plus d’un douze. Cela l’attriste sur un autre plan, plus désagréable que celui du pessimisme où elle se laisse quotidiennement macérer. C’est une tristesse coupable qui la dérange ; une distraction se profile, suivie d’une autre : nouvelle hésitation, moins instinctive celle-là.
Le bus est un soulagement, comme escompté, mais pas de place assise, une petite vieille qui sent mauvais. Il n’y a rien en elle pour prendre le dessus ; le début de dérive dont elle émergeait tout juste a débouché sur du vilain et elle n’a pas encore la volonté d’en sortir. Elle attend de se laisser bercer, de pouvoir se glisser à nouveau dans la saveur tragique de son déplaisir sans que sa conscience la gêne. Elle n’a peut-être simplement pas le talent d’écrire bien ; elle n’aurait pas pu faire franchement mieux. Elle sent qu’une telle passivité mentale n’a rien de consistant, mais c’est précisément ce qu’elle savoure ; c’est un très lent naufrage, imperceptible, camouflé par des allures de quotidien. Elle est la seule à le savoir, à le sentir, c’est son secret. Elle aime être une épave cachée dans une bourgeoise ; une épave à dîner, une épave sur les bancs, une épave dans le bus, mais une que personne n’a encore reconnue. Aussi, durant ses moments d’ennui, avant bien entendu de passer à autre chose, caresse-t-elle la fatalité de son destin, cette fatalité comprise d’elle seule. C’est justement cette conviction qui lui fait si royalement ignorer les moqueries de son père.
Annabelle n’a pas de joint, rien qu’une flasque, ce qui est déjà ça. Elles boivent quelques gorgées de cet alcool qui n’est qu’arrière-goût, puis rentrent en classe. Les dissertations sont rendues, des mots s’échangent un peu partout dans la salle sur leurs rédactions, semble-t-il, universellement catastrophées. Quelques minutes plus tard Annabelle pouffe discrètement et attire l’attention de Ludmila vers un des derniers rangs. Ludmila reconnaît quelqu’un. C’est là une personne qu’elle n’a jamais vue mais qu’elle identifie étonnement vite. Une amie commune lui a décrit le garçon qui l’a dépucelée l’été d’avant en lui racontant d’un air amusé qu’il était inscrit dans le même programme qu’elle à Paris-X. À la couleur de l’écharpe et à la longueur du manteau, qui lui ont toutes deux étés décrites au détour d’on ne sait quel ragot, il n’y a déjà plus vraiment de doute, mais les autres détails coïncident aussi. Chacune ressent la jubilation d’avoir identifié quelqu’un sans sacrifier son anonymat ; elles le connaissent, il ne les connaît pas, en cet instant c’est comme un ascendant qu’elles ont sur lui. Elles rient de cela et de sa bouteille de bière posée sur sa table dont il boit une ou deux gorgées à intervalles de dix ou quinze secondes. La conférence sur le théâtre post-élisabéthain a bientôt assommé la moitié de la classe ; le professeur pose des questions sans trouver personne pour le remarquer. Les conversations vont leur train, l’ennui se prolonge.
C’est Annabelle qui propose d’aller le voir. Ludmila trouve l’idée distrayante, même si elle ne voit pas trop ce qu’elles iraient lui raconter ; elle pense qu’Annabelle a sans doute quelque chose en tête, mais il n’en est rien. Il n’a pas l’air particulièrement surpris, il est même amusé ; on a dû lui parler d’elles. Ce sont elles qui se retrouvent gênées ; il porte la conversation à divers endroits avec une facilité intimi-dante ; elles en sont presque à la reconnaissance quand il leur offre d’aller prendre un pot. Ludmila n’a pas l’espoir de plaire, mais elle reconnaîtrait volontiers que les faveurs de son amie ne se sont pas égarées sur n’importe qui. Un regret lui vient, puis un sourire noueux. Que n’a-t-elle pas profité de sa bonne année ? Maintenant il est tard, très tard, dans sa vie si neuve. Il s’éloigne, les laisse à leur prochain cours qu’elles décident de sécher pour aller lire à la bibliothèque.
À l’heure convenue elles le rejoignent devant le portail, à l’entrée nord de la fac. Il les attend ; il a l’air plutôt préoccupé mais il sourit à leur vue. Ils se mettent d’accord pour un des six cafés du coin et Annabelle et Ludmila se laissent sortir de leurs habitudes ; elles vont d’ordinaire au J****, Quentin leur propose le S*** et cela les gênerait d’écarter sa suggestion.
Une fois les commandes prises, la conversation s’engage assez naturellement sur leurs connaissances com-munes, Quentin se renseigne sur le sort d’une telle et de telle autre avec un ton de voix plaisant sans être encore très familier. Après quelques silences, chacun y mettant un peu du sien, l’échange finit par trouver un certain rythme. Quentin est un interlocuteur divertissant et, curieusement, il s’adresse continuellement à Ludmila autant qu’à Annabelle bien que cette dernière soit plus silencieuse ; il insiste discrètement pour parler à elles deux et pas seulement à Annabelle. Cette attention appuyée fait plaisir à Ludmila, l’interpelle, l’ôte au récit angoissé des deux heures de procrastination qui l’avaient retenue à la bibliothèque avec Annabelle. Elle est tentée d’avoir une opinion sur les différents sujets abordés ; elle sait qu’on va lui demander son avis, ce dont elle n’a pas l’habitude. L’ambiance s’améliore justement du fait de la participation générale. Même Ludmila prend du bon temps. Sans non plus déborder d’idées et de remarques, elle prend plaisir à apporter ses réserves et ses nuances quand quelque chose lui vient. D’autant que Quentin sait rendre la conversation intéressante, ses idées font rire ; il dit beaucoup de choses simplement par humeur, on dirait qu’il ne pense que pour sentir le monde bouger, comme pour exprimer que la nature de toute inertie, même convenue, était d’être frappée à l’improviste d’une ivresse sauvage. Il parle comme quelqu’un qui a fait le choix de vivre dans une métaphore permanente. Partout où il a peur de voir de l’ennui il aime remettre en question, tourner en ridicule, imager, souligner tous les flagrants délits d’inconséquence que les autres étalent plus ou moins discrètement dans leur parcours quotidien, transformer le monde en une farce pleine de personnages grotesques qui se partagent une gloire plus ou moins absurde et assez peu joviale.
On sent une tristesse chez lui ; comme s’il savait malgré tout que l’inertie qu’il malmenait l’attendait intacte à l’issue de chaque blague, de chaque virée, de chaque souvenir et ce, indéfiniment ; que les gens n’étaient pas grotesques, juste prévisibles et assez vulgaires pour ne pas se gêner. Il se sait éternellement talonné par le monde décevant que ses sophismes dissipent ; il se doute aussi qu’un jour ce même monde aura raison de sa bonne humeur. Aussi son humour entre-t-il parfois dans un flirt périlleux avec un cynisme plus noir que ses sourires ne le laissent paraître.
Tout cela Ludmila le sent ou le pressent et cela raffine la douceur qu’elle éprouve déjà à son endroit. Sa visible croisade contre la fadeur des choses la touche plus qu’Annabelle qui n’est qu’amusée. Ludmila n’en oublie pas ses mornes soucis, mais elle se laisse accueillir l’idée de cette personne comme un nouveau sujet de pensée parmi ceux qui relèvent sa journée. À un moment donné de la conversation ils se découvrent davantage de classes en commun ; bientôt elle s’imagine qu’elle a peut-être quelqu’un à ajouter à la liste des gens qui atténuent la laideur de sa vie, cette pensée la réchauffe. Elle veut déjà penser à lui comme à la possibilité d’un ami sincère, et, qui plus est, beau.
La discussion accoste à des sujets mineurs qui ne retiennent plus l’attention qu’à demi, tandis que les esprits sont séduits pas des pensées trop intimes et donc indicibles, nées d’une des hauteurs dont ils redescendent tout juste. Ils en viennent au point d’une belle conversation où l’on veut être seul pour penser à ce qui vient de se dire et la soirée commence à être assez avancée pour que chacun soit rattrapé par la pensée du lendemain. Individuellement, ils com-mencent à méditer la petite phrase contrite qui doit entériner la préparation du départ. Bientôt quelques questions peu inspirées mais bienveillantes soldent la première rencontre et le métro renvoie tout le monde au bref quart d’heure de solitude qui les sépare du dîner familial. À sa façon, chacun reste un peu sur sa faim, regrette les mots qu’aucune audace ne leur a fait dire, les idées qui leur viennent trop tard, mais la pensée du lendemain et de cette semaine sans échéance est une assez bonne consolation pour ce mal précis.
Ludmila passe la soirée comme elle a passé l’après-midi, à rêvasser en lisant vaguement quelque chose pour ne pas trop avoir l’impression de perdre son temps. Elle repense à Quentin et sans aller jusqu’à l’imaginer comblant déjà ses chairs, elle repense tout de même à son nez fin, à la largeur de ses épaules. Elle repense à la manière qu’il a eue de la faire parler, de la forcer à faire partie de la pièce ; cela lui a plu. Elle rêve à la quantité de choses qu’elle se laisserait faire et découvrir sous l’égide de ce sourire-là.
Ludmila cherche la compagnie de Quentin comme Quentin cherche la sienne et assez naturellement car ils ont tous deux trop de temps à perdre et une solitude à éviter. Quentin a la procrastination coupable mais créative, et sa conversation est assez riche. D’autre part, comme ils ne se connaissent pas encore, la curiosité rend plaisante n’importe quelle discussion, elle en fait un prétexte pour étudier la personnalité de l’autre. Chacun fait parler sa mélancolie sans en montrer les secrets, ou bien agite son sarcasme sans toujours faire l’effort préalable de trouver quelque chose d’authentiquement ridicule avant d’ouvrir la bouche.
Passée une certaine heure, la présence de l’autre devient un catalyseur de vices, il faut boire, fumer, dire n’importe quoi parce qu’on n’est pas seul pour le faire. Toutes les pentes de la nature humaine sont comme facilitées par le groupe, les vices collectifs plus faciles que les individuels ; Ludmila n’a pas souvent le courage de boire ou de se droguer sans amis pour porter la faute avec elle. Quentin apprécie surtout de ne pas être seul dans les excès auxquels autrement il s’adonnerait seul. À leur âge, surtout, on a besoin des autres pour s’enivrer et cela devient vite un des principaux avantages de leur amitié naissante ; Quentin s’enfume compulsivement au-delà des limites de tout individu dont l’avenir n’est pas définitivement en danger, ce qui rend assez difficile d’avoir toujours quel-qu’un pour partager son ébriété ; Ludmila couve un début de nihilisme qui aspire à percer le plafond des demi-abandons de l’adolescence, elle est donc plus zélée que les autres, donc plus libre et plus endurante.
Comme tout individu amer et romantique ils sont tous deux habitués aux confessions de noirceur, au dévoilement de laideurs secrètes, raffinées en souriantes angoisses ; c’est pour ainsi dire le treizième sous-sol de leurs échanges nocturnes, un jeu laid à qui saura le mieux effrayer l’autre dans l’étalage de son ignoble intimité. À leur âge il ne s’agit jamais de grand-chose ; j’ai volé mes parents, mes amis, j’ai dit du mal d’un tel, j’ai commis telle ou telle sournoiserie. Mais ces faibles offenses à la morale font un contraste profond et atterrant à leur enfance qu’ils trahissent à chaque méfait et dont le souvenir leur devient paradoxalement toujours plus vif et douloureux. Ils contemplent ensemble les destins potentiels qu’ils ont déjà perdus, et ceux qu’ils perdent en ce moment même. Avec le temps, c’est un orgueil de plus d’avoir assuré davantage l’échec de son existence, et chaque anecdote est une sorte de triomphe. À chaque entaille sur le visage de leur âme, l’ombre de ce qu’ils défigurent devient plus saillante et plus triste, plus accablante.
Leur conversation montre une fascination pour la laideur morale qu’ils commencent à atteindre et qui creuse toujours davantage une douloureuse distance avec l’éden de l’enfance, les promesses innocentes et universelles qui illuminaient naguère leur individualité profonde.
Cela dit, ces deux amis ne partent pas du même seuil. Il reste un peu d’un espoir sentimental et facile chez Ludmila. Elle a à cœur le récit des deux âmes en peine qui s’aident à soutenir le poids du monde et de son horreur. Mais le cœur de Quentin, sans être arrivé à un grand niveau de sophistication dans son expression publique, est déjà singulièrement plus sombre dans son approche de l’autre et de la passion. Il ne peut déjà plus imaginer spontanément que deux damnés qui prolongent un suicide quotidien en s’adonnant ensemble à des plaisirs dont l’intensité et l’absurdité morale en font une parodie désespérée de la transcendance.
« Rejoins-moi dans mon suicide, damne-toi dans mes bras avec la généreuse et unique promesse de ne jamais te voir poser la moindre question, une mélancolie suprême sans contradicteurs enfin maîtresse d’elle-même, à la seule condition d’accepter l’atroce solitude, le paysage immonde et sans complice qui doit te rattraper quand l’autre s’évapore. » L’éthos du paumé, qu’il s’approprie chaque jour davantage, doit toujours se solder par un chacun pour soi et c’est bien ce dont Ludmila n’a pas moyen de se rendre compte.
Ils ne peuvent empêcher une certaine ambiguïté de voir le jour dans leurs rapports. Ils sont tous deux affamés de toucher, et toute amitié de cet âge est prompte à se teinter de sentiments divers. L’affection des parents s’est faite moins physique il y a de cela des années et rien n’est venu la remplacer. Ils sont intimement travaillés par ce silence qu’ils sentent sur leurs peaux. Ils mènent tous deux des vies sans réconfort, et leurs corps cherchent compulsivement quelque chose d’une altérité rédemptrice. Leur imagination est trop intelligente pour se leurrer aussi facilement, mais exige malgré elle cette chaleur qu’ils n’ont pas encore trouvée, l’exige assez fort pour confondre l’esprit. Ludmila est plus prompte à se réfugier en l’autre à l’issue d’une idéalisation hasardeuse et Quentin est prompt à s’abîmer dans le présent sans égards pour ce qu’il avale dans le mouvement de son mépris pour la vie, mais ils ont chacun cette solitude pitoyable qui perd pied pour un lambeau de tendresse dans un corps à moitié étranger.
Ludmila n’est pas belle, mais elle n’a pas besoin d’être belle parce qu’elle est ostensiblement charmée et cela seul a déjà un effet profond sur Quentin. Ce corps dont le sceau est apparemment levé constitue pour lui quelque chose d’inespéré et rare. Révéler malgré soi la possibilité d’actualisation du désir est un catalyseur de désirs plus puissant et plus érotique que la beauté. Avoir conscience d’être désiré est presqu’ineffable pour un homme jeune, tout à coup le monde s’adresse à la part souterraine de son être qui ne s’exprime jamais. Ce désir fondamentalement secret, comme une plaie qu’il serait impoli de ne pas cacher et parfumer, apprend dans une sorte d’affolement qu’il possède des échos dans le monde objectif.
Il ne sait pas ce qu’il pense de Ludmila elle-même, il la désire de tout le désir qu’il a pour la femme en général ; il sent qu’il serait peut-être gêné d’être vu en public avec elle, d’avoir à recevoir son affection devant les autres. Sa personnalité n’est pas nécessairement, du moins pas toujours, gênante. En plus d’être douce à son égard, elle a comme une hésitation constante qui la rend gauche sans attendrir. Son sens du paraître n’est pas assez précis, sa gestuelle n’est pas toujours juste, elle a comme des écarts de goût un peu trop flagrants. Dans cette amitié de circonstance, Quentin dispose d’un ascendant esthétique certain qui menace le pied d’égalité de leurs discussions. Dans la pensée de Quentin, Ludmila est une ombre agréable qui l’accompagne dans ses excès et qui, jusque-là, en comprend les règles, mais il ne sait pas s’il s’agit d’une personne qui brille particulièrement par elle-même. Il n’a pas nécessairement l’œil à s’attarder sur les qualités humaines qui ne sont pas fondamentalement esthétiques et la personnalité de Ludmila est encore trop secrète, et peut-être trop brute, pour être jugée. Il ne sait pas encore s’il y a grand-chose pour le séduire dans cette personne. Il ne sait pas non plus s’il est franchement nécessaire de se laisser séduire.
La tension suit son court, c’est-à-dire qu’elle monte, qu’elle flirte avec le point de rupture. Des pensées d’abandon flottent dans les consciences ; ils savent qu’au premier échange salivaire tout s’accélèrera, et que sans doute rien ne les arrêtera.
Aucun des deux n’a rien pris, cette sobriété est étrange pour deux personnes qui ont l’habitude de s’intoxiquer au moindre prétexte ; peut-être le trac… En un sens, rien ne vient perturber leur concentration, la découverte des corps peut avoir lieu, le toucher pur, nature, sans épice. Mais ils sont comme deux gens qui n’ont jamais fait un feu de leur vie et qui doivent pourtant faire quelque chose de leurs bûches et de leurs allumettes. Les caresses n’ont pas un flux particulièrement stable, le baiser lui-même est un peu lent. Ils essayent différents masques, s’en enthousiasment, se servent dans des attitudes vues parfois dans des films. Il y a des soupirs profonds, des baisers ardents, mais tout cela s’agence sans équilibre, trop de fougue ici, là pas la bonne réaction, et les petits moments de maladresse qui cassent leur rythme et les ramènent chacun périodiquement au plan de l’hésitation.
Ils ne savent pas toujours quelle suite donner aux mouvements aboutis. L’élan est là, presque palpable, puis se perd. Bien sûr, dans ce domaine plus que dans les autres, tous les chemins mènent à Rome ; les doigts de Quentin finissent par musarder sous ses jupes, au portail de sa chair. L’effeuillage s’accélère, les peaux se rapprochent encore, l’une sent l’autre. La main découvre un fin duvet. Un émoi vrai s’empare des souffles, des mots leur échappent. À un moment qui précède de peu la rencontre des sexes, Ludmila prend une petite voix :
« Tu ne m’abandonneras pas ? »
Quentin passe d’abord outre, réprime le soupir que lui inspire le mauvais goût de cette phrase ; il fait semblant de ne pas avoir entendu. Cependant, elle se répète.
« Non, non, je t’emmènerai au zoo… »
Il y a une pointe d’ironie qui peut passer pour de l’agacement. La jeune fille rit, de gêne ; elle ne comprend pas cette réponse, elle n’a pas envie d’avoir l’air bête. La question demeure chez elle. L’attitude générale du garçon ne présage rien de particulièrement sombre, elle hésite à ajourner le questionnement, à s’oublier dans cette pénétration qui débute. Elle a eu peur tout à coup, peur de ce qu’elle faisait, elle a eu besoin de se justifier à sa conscience, et envie de faire de cet acte quelque chose de fondamentalement rassurant ; maintenant elle sent la possibilité de saisir l’intuition contraire, de se détendre. L’appréhension est réelle cepen-dant. Il est plutôt doux de son côté, sans précipitation ; le début les émeut, forcément. Cependant cette phrase insupportable tourne aussi dans la tête de Quentin ; c’est vrai qu’il a bizarrement l’impression d’en faire plus qu’il ne le pensait ; avec cette gêne grandissante, le va-et-vient prend quelque chose de grotesque. Sa nonchalance se voit comme étrangement brimée, forcée à avaler et donc à intégrer la soupe du sentimentalisme crasse d’autrui, de cet autrui dont il prend en fin de compte le corps sans la moindre intention de payer une quelconque facture émotionnelle.
L’étreinte s’envenime ; une sorte de nausée morale contamine l’ivresse première de Quentin. Est-ce qu’elle s’imagine qu’il va rester, s’installer dans sa vie ? Est-ce qu’elle s’attend à plus qu’à une langueur éphémère et blasée, à des frottements mouillés et deux trois bouffées de mélancolie ? La tendresse de ses embrassades est-elle autre chose qu’une promesse implicite et fausse, lancée à cet étranger qui ne l’intéresse pas fondamentalement, qui lui sera relativement indifférent sitôt que son sexe aura fondu ? Lui n’a jamais rien promis, mais si elle mésinterprète spontanément l’atavisme de son rut comme la belle alliance des chairs, alors cela revient au même…
Une certaine lourdeur pèse sur ses mouvements ; le chantage émotionnel lui a toujours fait horreur et il semble pourtant intrinsèque à la créature qui l’enserre présentement ; qui lâche une phrase pareille à une seconde de l’immersion, quand a priori tout a déjà été décidé, arrache un serment en douce à quelqu’un qui n’est déjà plus qu’une bite depuis vingt-cinq minutes ?
« Donne-moi ton âme ou bien dissone à deux centimètres de mes muqueuses… »
Ou alors est-ce qu’il est idiot d’avoir pensé qu’on pouvait baiser sans suites, sans faire des concessions larges comme l’existence même ? Est-ce qu’en refusant le chantage il l’abîmerait dans sa chair ?
« Donne-moi ton âme ou bien dissone en moi ; donne-moi ton âme ou ruine la mienne. »
Est-ce qu’on ne peut être léger qu’au dépend des autres ?
À ses amis, quelques jours plus tard, il dira :
« Je ne sais même pas comment j’ai fait pour jouir » et, de fait, sous sa rumination, son expérience est strictement spatiale ; des masses sont en rapport, les unes sur les autres, contre les autres, dans les autres… Ici le mouillé lisse, le mou, là l’humidité rugueuse de quelques mèches en-suées, dans le glissement de ces peaux encore plus luisantes que l’intérieur de leurs bouches ; cet orgasme qui ne vient pas…
Cela fait un moment que leurs mouvements ont perdu leur onctuosité première. Ils ne sont pas exactement raides mais la régularité des cycles a quelque chose de fixe, comme un manège un peu blasé.
L’après-coup, c’est surtout l’épuisement physique, une fenêtre ouverte. Le courant d’air essuie deux poitrines humides ; les dos se rajustent sur la sueur refroidie des draps. Quentin évite un peu le regard de Ludmila, il a peur d’y trouver un sourire et d’avoir donc quelque chose à gâter avec son prosaïsme repu.
« Où j’ai mis mes cigarettes ? »
Elle le demande en fouillant les monceaux de sapes au pied du lit ; sa voix est gaie ; Quentin la trouve bête.
Une fois les clopes trouvées et allumées, Quentin espère de tout son cœur qu’une conversation fasse surface, sur un sujet banal, tranquille, un concert en vue, un film, quelque chose. Mais rien de tel.
« Tu es beau ; tu as de belles hanches. »
Le ton est badin mais comme enchanté ; elle fait glisser ses doigts sur différentes parties de son ossature, toute émue par son corps.
La peur de tout à l’heure se confirme dans l’esprit de Quentin qui ne sait pas quoi faire de cette douceur :
« Si tu le dis… »
Ce léger agacement, cette vague angoisse, sans tendresse aucune est la seule chose que Ludmila lui inspire présentement ; il a peur de sentir dans sa propre gestuelle comme un sous-entendu strident, le laconisme de celui qui en a terminé avec vous et qui veut rentrer chez lui. Sa tiédeur fait un accord si lugubre et si déplacé avec le reste de cette chambre ; elle dit :
« Ce qui nous a rapproché un instant s’est dissipé et à présent je ne me sens aucune envie de vous traiter comme autre chose qu’un étranger ».
La pauvre a l’air timidement heureuse, elle demande d’une petite voix qu’on la tienne dans ses bras, réclame à demi-mots toute la tendresse qu’il ne lui donne pas et il singe raidement ce qu’il devrait être en train de faire. Elle ne comprend pas encore l’étendue de sa froideur, même si elle repère déjà quelque chose qui n’est ni amour ni douceur. Elle ne l’appelle pas chéri, mais le ton de sa voix le fait pour elle, et chaque éclat de cette langueur amoureuse ajoute au malaise de Quentin.
Il se laisse reprendre le badinage cruel qu’il a avec tout le monde, il se moque, il souligne une tournure, cela le distrait de cette impression insoutenable d’avoir souillé quelqu’un. Cela fait un contraste réel avec la douceur de Ludmila, cela la déstabilise légèrement ; elle est un peu vexée que Quentin prenne ce détour, mais il lui en faut un peu plus pour se renfrogner.
Il n’y a que ces mots qui lui viennent, il est incapable de ne pas traiter la jeune fille comme un énième dépôt de sa verve, comme un jouet grimaçant. Il montre malgré lui sa préoccupation principale, il déblatère sur tous les sujets habituels sans parler d’elle, sans parler d’eux, sans s’attendrir, sans montrer davantage de lui-même qu’il l’aurait fait au café et sans plus d’intérêt pour elle que pour un interlocuteur lambda. Il évite soigneusement les sujets sentimentaux ; elle est trop timide pour les aborder toute seule et elle hésite à tirer des conclusions de sa conversation et qui est exactement la même qu’au premier verre.
Elle ne voit pas encore cette attitude comme fondamentalement incompatible avec une profonde intimité ; elle l’interprète comme un aspect de son caractère. Ses yeux sont encore visiblement éblouis ; son début d’amour s’est ré-axé sur le mode altruiste, elle l’accepte comme mystère pour réconcilier en elle-même les humeurs dissonantes. Elle enlumine intérieurement sa laideur, sans rien en dire. Quentin sent qu’elle cogite ; ce n’est pas ce qui le gêne. Il la trouve trop douce, il a peur d’avoir quelque chose de sale à faire avant d’être tranquille, comme de désherber verbalement la rêverie d’un autre ; pourra-t-il mettre fin au quiproquo sans piétiner quelque chose en elle ? Il n’a aucune envie de la voir triste ; la déception dans le regard des autres l’a toujours tétanisé. Il n’a pas encore pris l’habitude d’exorciser systématiquement les ambiguïtés de ce genre, il a encore l’espoir enfantin de pouvoir les laisser moisir sans consé-quence.
À ce titre-là, il serait plus simple de la dégoûter de lui, d’être désagréable, blessant, de la froisser suffisamment pour lui faire fuir sa présence. Il pense à tous les différents sujets qui irritent d’ordinaire les auditoires, qui réveillent les passions, il hésite à les aborder pour la refroidir.
Mais il n’a pas besoin de le faire. Au détour d’une brève diatribe sur le physique ingrat d’une chanteuse connue, il en vient à décrire un nez qu’il trouve ridicule. À mi-chemin de son dessin, il se rend compte qu’il est en train de décrire un nez exactement comme celui de sa seule interlocutrice. Il veut passer à autre chose, s’éclipser de ce sujet avant qu’il se transforme en insulte, mais comme par une sorte de sombre instinct elle insiste pour qu’il affine sa description, que les mots se précisent ; sa gêne lui donne envie d’élucider la question, par jeu. Tout en essayant de se débiner, il donne juste ce qu’il faut de mots et n’arrive pas à le faire sans qu’elle se rende compte de la comparaison qui s’est faite dans son esprit.
Pour Ludmila c’est cette remarque qui brise le charme ; elle l’informe qu’il la trouve laide et la relative froideur de Quentin, ses manières de copain, prennent pour elle un tout autre sens. La colère, le dépit, l’horreur de ne pas être aimée vraiment, cette sexualité piteuse, cette entrée dans son corps sans aucune réalisation du bon vieux rêve lui sont presque aussi amers qu’un viol ; qu’est-ce qu’on avait le droit d’attendre de la vie désormais, à cette heure ?
Quentin ne suit qu’en spéculation le parcours émotion-nel de Ludmila, il en devine un bout, il a peur d’en deviner un autre, il hésite en l’interprétant. La fatigue les rend moins bavards, et autre chose aussi de vague avec un goût de poussière.
Elle attend de sortir. Elle le regarde nettoyer la chambre. Elle pourrait partir maintenant mais elle n’en fait rien. Pourquoi ? Qu’attend-elle de l’au revoir, qui doit lui importer au moins un peu puisque par sa présence elle le rend possible ? Elle ne veut pas se sentir mendier autant d’affection que l’on puisse tirer de cette source sèche, mais c’est bien ce qu’elle s’apprête à faire. Elle a la petite conviction mesquine qu’il aura la faiblesse de la lui donner, cette tendresse équivoque et sentimentale de la séparation. Elle tente du mieux possible de cacher au monde l’avidité inavouée qui la garde immobile sur la table de la chambre de bonne. Les miettes, elle les prendra, elle en est affamée, elle n’y résistera pas. Elle veut aussi savoir jusqu’où il poussera l’insulte et la déconsidération, elle a l’envie morbide de contempler jusqu’à la dernière goutte de laideur dans cette nuit sale qui ne prend fin qu’une fois qu’elle ramène la sueur du mâle dans ses draps de jeune fille et qu’elle s’endort dans ses larmes. Quentin tente de sortir du silence étouffant de cette chambre. Quand il lui parle, elle ne répond pas toujours, et jamais grand-chose. Elle est à ses pensées, à son attente. Ils sortent de la chambre et Quentin n’a toujours pas trouvé de quoi les faire causer. Il tente depuis quinze minutes de retourner à une légèreté badine qui allègerait un peu sa conscience, qui lui donnerait le droit de penser qu’il exagère et qu’il n’y a rien de si grave. Le silence entretient une ambiguïté qui peut le faire basculer d’un bord comme de l’autre, et, si le voile ne se lève pas de lui-même, il y aura sans doute un détail pour lui faire croire que ses craintes étaient justifiées.
Dès qu’il retrouvera sa solitude, il aura beaucoup moins de mal à passer à autre chose ; deux trois cigarettes plus tard il s’habituera à cette nouvelle rayure sur sa conscience, il pourra commencer à dériver vers autre chose, à perdre son temps d’une manière plus gaie avec des gens qui n’ont pas son crime sous les yeux, des gens qui ne suspectent même pas l’existence de cette région de son âme. Mais cela, ce sera plus tard. L’escalier les avale tout doucement elle et lui. Il aimerait déjà connaître le protocole pour ces interactions, savoir quoi dire quand on n’a rien à dire. Il trouvera sans doute une formule pleine de tact dès qu’elle sera partie. Au troisième étage il est rappelé à cette partie de lui-même qui cherche d’abord à récupérer sa solitude et cet ennui teinté d’agacement raffermit ses mouvements ; de toutes façons il aura ce qu’il voudra, pourquoi s’inquiéter ? Il ne se passera rien, qui fera perdurer l’encombrement présent. Est-ce qu’il lui doit quelque chose, moralement, à cette fille ? Elle trouvera bien une consolation, une raison de ne pas se foutre en l’air. Délestée d’un hymen, la vie continue.
Finalement c’est la seule question ; quelqu’un qui se console lui-même, on peut lui faire tout le mal qu’on veut. Est-ce qu’il n’est pas beaucoup trop tôt pour savoir précisément l’étendue de ce qui est mort la veille, est-ce que cela ne dépend pas un peu d’elle ? Au premier étage, il ne sait déjà plus du tout ce qu’il en pense, il est bizarrement résigné à ne pas savoir et à ne pas pouvoir s’en foutre.
Dans cet escalier, c’est son silence à lui qui la fait souffrir. Elle voudrait qu’il fasse quelque chose de maladroit, de faussement sentimental par décence ou par gêne, ça serait déjà tellement plus que de cette absence de mots qui, croit-elle, dit tout. Elle goûte étrangement ce qu’elle croit constater. Elle devient presque jalouse de cette insulte contenue dans le mutisme ; le silence de Quentin affirme qu’il ne croit pas nécessaire de s’exprimer, donc qu’ils descendent après n’avoir rien fait, qu’il n’y avait rien dans ces larmes de sang noir qui lui coulaient des cuisses il y a quelques heures. Elle voit déjà l’indifférence de Quentin perdurant jusqu’au hall, puis se muant en paroles camarades et distantes avant la séparation. Est-ce qu’elle se sent capable de réclamer en dépit de toute fierté le peu d’affection qu’on voudra bien lui donner ? Est-ce qu’elle veut dire quelque chose, parler avant d’être seule pour toujours avec ce souvenir ? Elle a envie de l’interroger comme témoin oculaire de cet acheminement vers rien du tout, depuis le premier café jusqu’à cette nuit.
Cependant, parler implique de risquer découvrir pire que ce qu’elle voit dans son silence. Depuis le septième étage, leurs regards ne se sont pas croisés et ils n’ont pas suivi leurs trajectoires respectives. Ludmila est éberluée et il y a chez elle comme une colère abstraite qui ne sait pas vers qui se diriger ; Quentin semble à la lisière des limbes et il l’imagine, elle, découvrant des ruines sous son fantasme et les ornant sans rien dire des lambeaux de sa raison. Il ne veut même pas savoir quoi lui dire et résout d’être aussi méchant que possible par acquit de conscience. Malgré ce qu’il s’imagine, sa surprise est grande lorsqu’il constate le niveau de neurasthénie qu’exprime son visage. Ses doutes penchent du bord le plus sombre. Il demande :
« Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ? » Sa voix est hésitante.
« Je ne sais pas… » Elle est surprise, comme si elle sortait d’un rêve. « Je crois que je vois ma tante cet après-midi.
— La vieille tante sourde ? », demande-t-il avec un demi-rire surpris.
« Oui la vieille tante sourde… »
Elle rit elle aussi, étonnée de le voir se souvenir d’un détail intime comme si cela dissonait avec ce qu’elle se figure à présent de lui.
L’échange dure un temps. Quentin pose davantage de questions pratiques sur son trajet ; il a un ton de curiosité soucieuse. Il cherche à faire durer le dialogue ; il a envie d’un échange réel, ne serait-ce que pour savoir comment elle se sent ; il ne sait pas demander quelque chose explicitement. Mais Ludmila est déjà loin. L’évocation de cette journée qui vient et dont le registre est si loin des six dernières heures rappelle à sa conscience un mode oublié et elle se trouve presque charmée des perspectives qu’il déploie. Comme par un effet d’hypnose elle se sent naître une pensée sur le goûter de cet après-midi avec sa cousine et sa tante ; elle ressent pour l’évènement un intérêt réel et puissant, comme elle n’en a pas ressenti pour de telles choses depuis des années.
Elle entend Quentin parler avec une certaine émotion dans la voix, une douceur inquiète dont elle se délecte sans l’interpréter, tandis qu’une autre partie d’elle-même improvise des réponses distantes. Sa présence appartient déjà à un autre lieu, ce n’est qu’avec une seule oreille qu’elle accueille cette ombre de tendresse qu’elle espérait plus tôt. À présent, l’idée de creuser cette brèche ne lui vient même plus à l’esprit. Elle finit par faire un écho machinal aux trois syllabes de l’au revoir et se laisse flotter vers la rue et vers la journée qui l’attend. Quentin ne sait quoi penser ; comme prévu, il oublie bientôt de s’y attarder.
Cependant, plus tard, le souvenir le travaille assez pour qu’il en parle à son Edgar, manière de mentor, qui lui semble le seul qui aura quelque chose à lui dire ; la conversation aura lieu à peu près en ces termes.
« Tu l’as enculée ?
— Non…
— Tu aurais pu ?
— J’aurais pu si j’avais voulu, mais tel quel je me trouvais déjà un peu abject…
— Elle t’a fait les yeux d’idolâtre ?
— J’étais perclus de questionnements, je n’avais plus du tout l’impression de faire quelque chose de bien neutre, comme si un malentendu infâme était intrinsèque à l’acte même de… de… Enfin de… comme ça… Après coup j’avais atteint un tel niveau de gêne, j’aurais été bien incapable de m’insinuer dans son anus.
— Sentimentalité post-éjaculatoire …
— Je me sens pas capable de baratiner quelqu’un qui a même pas encore compris qu’elle vient simplement de se faire baiser… Encore moins pour lui trouer le cul…
— Tu manques de bonne volonté…
— Ta gueule.
— Quand il baise, le corps est en porte-à-faux sur le cadavre qu’il va bientôt devenir. Les gens qui copulent se sentent cadavres, autrement ils n’en feraient pas autant, on prendrait pas des gueules de gargouilles, on chercherait pas l’inexprimable avec un râle de possédé dans la sueur d’un autre. À cela s’ajoute que les femmes prennent la chose beaucoup plus au sérieux que toi, et qu’à moins de leur mentir tu es obligé de voir le geste comme fondamentalement lourd de responsabilité, un acte qui t’engage à peu près à tous les niveaux, profondément sérieux, glaçant presque. À ton âge, on ment. Soit tu jouis de l’abjection du geste soit tu t’enfonces déjà dans ta honte avant même d’avoir fini de patauger dans sa chair.
— On peut aussi s’en foutre…
— On peut, mais toi t’es trop sensible.
— Tu peux aussi avoir envie de l’endosser cette solennité qu’elle y met…
— À ton âge ça me paraît peu probable ; c’est pas un kiff d’adolescent.
— J’ai l’impression que si je l’avais aimée j’aurais pas eu un seul problème à le faire.
— Oui mais pour ça… pour ça faut pas niquer des thons…
— Ludmila c’est pas un thon.
— Oui, enfin, elle est pas belle non plus.
— Non… »
Un silence accueille cet aveu.
« Non, ça aurait pas pu être Ludmila… Après coup, la seule raison pour laquelle je ne me suis pas sauvé c’est parce qu’on était chez moi… J’ai même été tenté de la foutre dehors…
— Une femme dans laquelle tu as vidangé ta prostate ne fait pas nécessairement partie de ton intimité, ça n’a rien d’étonnant que t’aies eu envie de la virer presqu’instantanément. D’ailleurs t’aurais pu, elle t’en aurait pas voulu pour autant.
— Tu penses ça toi ?
— Si elle a bien fait les yeux dont on parlait, t’aurais pu faire beaucoup de choses avant qu’elle pense à s’énerver. Elle était bien trop occupée à chercher à te plaire. D’ailleurs t’as dit toi-même, t’aurais pu l’enculer, c’est que tu l’as bien senti.
— Je sais pas…
— Si si, tu sais.
— Pourtant, j’ai eu des moments où elle m’a intéressé, j’ai aimé lui parler, j’ai aimé ce qu’elle m’a montré d’elle-même.
— L’humeur profonde qui fait endosser la solennité du geste, tu savais très bien que tu l’avais pas au moment même où tu as commencé à la regarder. Maintenant, tu te fais douter parce que tu regrettes, mais soit un peu honnête, tu verras que j’ai raison. Tu étais mû par quelque chose d’autre.
— Pour ignorer la solennité de quelque chose, il faut en avoir conscience, or, moi, je l’ai découverte… sur place.
— Certes, mais enfin tu aurais pu t’attarder plus d’une seconde sur la personne que tu déflorais, ça aurait pu te venir à l’idée.
— Je l’ai fait…
— Au détour d’une conversation, en chemin, c’était accessoire.
— Quand j’ai pensé à le faire mieux, j’étais déjà à moitié envulvé…
— Et au lieu de couper court, tu as occulté toute la question pour pouvoir jouir.
— Justement non, je me suis embourbé dedans à n’en plus sortir… Je crois que j’ai joui que par accident.
— Mais pourquoi t’as cherché à jouir, pourquoi t’es resté assez longtemps pour jouir en dépit de cette question.
— La gêne, sans doute.
— Seulement la gêne ? Ou bien est-ce que, malgré tout, la logique de l’action présente n’avait rien à voir avec cette question ? Est-ce que tu pouvais pas justement l’accomplir aux dépends de quelqu’un sans que ça change grand-chose ? Est-ce que toi, tu ne désirais pas assez ton propre assouvissement pour l’obtenir aux dépends de cette question ?
— Si, forcément…
— C’est normal.
— C’est nul.
— Oui, c’est nul. Mais c’est normal. Tu peux traiter quelqu’un comme un sac à foutre, ou tu peux garder tes pulsions pour toi en attendant de plaire à quelqu’un qui t’intéresse fondamentalement. »
Le trajet de retour enchante Ludmila totalement, elle se projette à loisir dans la perspective d’une journée en famille. Le métro aérien exhibe chaque façon qu’a le soleil de flatter le contour de la capitale, elle se rappelle le pouvoir immense qu’à cet astre d’absorber le plus morne détail dans la splendeur de son éclat.
En rentrant chez elle, elle est si joyeuse que tout le monde en est comme surpris, c’est elle qui apporte le plus de gaîté à la petite compagnie de sa mère sa tante et sa cousine. Sa voix et la pensée qu’elle exprime sont toutes deux d’un optimisme sagace, ingénieux, convaincant. Son enchantement est comme contagieux. Sa tante qui ne sait plus franchement quoi faire de cette nièce maussade, apathique et laide par-dessus le marché, depuis plusieurs années déjà, est gaiment prise au dépourvu par l’éveil soudain d’une personne dans la figurante des dîners familiaux.
Personne ne perce à jour le parti-pris qui la rend si joviale ; personne n’y voit quoi que ce soit de maniaque ou d’excessif. Il faut dire que Ludmila sait éviter l’exagération ne serait-ce que par un instinct de pudeur qu’elle conserve dans l’espèce d’ivresse de nostalgie qui la meut au travers de cette après-midi, qui la fait approfondir les idées des autres avec un sincère entrain et manifester un intérêt authentique pour chaque personne présente.
En fin d’après-midi sa mère est si heureuse, elle improvise des maximes bourgeoises sur la qualité de son comportement et fait des compliments exaltés à sa petite fille chérie dont la soudaine et imprévue bonne humeur est si inattendue qu’elle prend presque un air de miracle. Ludmila insiste même pour passer le début de soirée avec sa petite maman, elle l’aide à préparer le repas, à faire la vaisselle. Le repas est vaguement alourdi par l’humeur du père qui n’est pas bien légère ; et puis la joie a fatigué la mère qui a tout de même hâte de cesser d’exister après le repas en s’absorbant dans un écran quelconque. La fin du dimanche soir s’apprêtait, seule journée de la semaine qui ne débouchât jamais sur une sortie, jamais sur un soulagement de sa solitude, soirée où les autres sont rappelés à leurs existences diurnes du lendemain et délaissent donc ceux qui n’en ont pas vraiment.
Mais, en ce moment, Ludmila a besoin de quelqu’un, d’une présence qui représente un avenir immédiat, d’une nostalgie inversée qui fasse glisser dans le futur comme dans la plus profonde des rêveries, un appel aussi mystique et aussi gratuit que celui de ce matin. Or elle voit bien que rien ne se profile à l’horizon pour lui épargner le cloaque intérieur magiquement ignoré depuis neuf heures du matin. La promesse d’un retour au monde premier des joies stellaires et sans projets, des sens entrouverts et des complaisantes incertitudes vole toujours plus bas, et de plus en plus lentement, comme un avion en papier qui s’apprête à toucher la flaque d’eau. Ludmila a peur quand elle voit ses parents effondrés sur le canapé du salon, quand elle voit l’appartement vide et quand elle voit la semaine d’insultants prosaïsmes qu’il faut maintenant traverser, ce quotidien pesant que rien ne pousse à soulever d’autre que l’absence d’alternative vraisemblable. Dans cette terre vaine, il manque désormais ce joyau fin comme un grain de sable qui, sucé interminablement, apportait seul un peu de saveur évasive à la longueur des jours, affirmant à lui seul un dernier semblant de subjectivité. Faute de pouvoir s’absorber dans un mirage de destin ou dans les charmes d’une présence étrangère il faut gâcher sa soirée : les passe-temps qui ensevelissent tout travail scolaire sous quinze spirales de procrastination la lassent au plus haut point. Pas un feuilleton ne débute, pas un livre ne s’ouvre sans l’horripiler presqu’instantanément. Elle n’arrive jamais à s’investir, mais ce soir elle n’arrive pas même à se dissiper.
À chaque tentative, elle se voit reprise par une vive angoisse, comme un vertige sans objet. La suggestion de penser à la veille lui vient presque comme une surprise. Elle se souvient qu’elle a perdu sa virginité la veille ; c’est un détail lourd qui ne s’emboîte pas très bien dans la projection présente de son état d’esprit ; elle reconnaît sa solitude comme celle qu’elle a quitté quelques jours plus tôt, mais quelque chose ne lui est plus accessible, comme si une couleur avait disparu du tableau et déséquilibré sa composition. Travailler à l’identification de cette perte mystérieuse la fait redoubler d’angoisse, sa perception est comme amputée, mais elle ne saurait dire en quel endroit, ni comment, comme si les muscles lui manquaient pour se déployer d’une certaine manière pourtant cruciale à son bien-être. Elle ne trouve plus son équilibre, il manque un rouage quelque part, inexplicablement, parmi peut-être un millier d’autres.
A-t-elle envie de penser à ce qui s’est passé la veille ? Peut-être a-t-elle envie d’une explication mais elle est horrifiée à l’idée d’en chercher une dans son souvenir. Elle doit bien pouvoir formuler une explication épigrammatique qui enveloppera toute l’histoire sous une appellation réduite et commode. Elle en trouve d’ailleurs quelques-unes qui s’effritent après quelques secondes d’éclat ; à chaque fois elle prend une petite bouchée de son souvenir. Elle en est bientôt si écœurée qu’elle n’a plus qu’à allumer cigarette après cigarette jusqu’à se sentir assez fatiguée pour dormir. Elle tente par deux fois de contempler mollement une ou deux impressions sans parvenir à y prendre goût.
Son père se plaint de l’odeur du tabac qui, semble-t-il, empeste jusqu’au couloir. L’heure du coucher approche, sans rassurer, comme un début de trêve.
Le lendemain commence lourdement. Veut-t-elle sécher ? elle n’en sait rien… Pour aller où ? Elle a un test mineur aujourd’hui. Cette pensée la met déjà mal à l’aise ; elle n’est pas prête. Les enjeux fonctionnels de la matinée l’accaparent normalement. Cependant elle ne fuit pas chaque échéance qui la rapproche du départ, ce qui chez elle est hors du commun. Elle ne se sent pas leur opposer de résistance spontanée, ce qui crée à son tour un étrange sentiment d’absence. Réémerge l’angoisse de la veille. Ludmila commence à s’inquiéter de son état mental que la nuit n’a apparemment pas arrangé. Les dysfonctionnements de la veille et les irrégularités présentes lui semblent de plus en plus étranges ; leur étrangeté s’ajoute à une réelle tristesse dont elle ne s’avoue pas encore le motif mais qui s’alterne avec le sentiment d’alarme et ainsi l’atténue. Sa réflexion se poursuit mollement en dépit des mouvements de son corps, lente-ment, en dépit de la douche, de la serviette, des vêtements qui s’enfilent sur elle.
Le départ a lieu d’une manière tout aussi détachée. Elle n’habite pas sa silhouette ; elle s’achemine éthérée jusqu’à l’abribus. Elle hésite à penser à l’avant-veille ; aucune alternative ne s’offre à sa pensée, elle sait qu’aucune ne viendra. Elle commence à se souvenir par à-coups. Chaque brève descente se solde assez rapidement par un vertige de dégoût et de rancœur. Pourtant, le sujet de sa virginité perdue finit toujours par capter à n nouveau son attention, elle ne parvient pas à en ajourner la digestion. Son manque de courage la renvoie toujours sur la jetée de son souvenir après une ou deux amorces de rationalisation, et le magnétisme du thème la ravale toujours après quelques minutes de répit.
Elle a si peur de boire la tasse dans cette bourbe qu’elle ne peut pas s’y immerger complètement ; n’y restant jamais suffisamment longtemps pour en comprendre davantage, elle n’acquiert jamais la stabilité d’humeur qui lui permettrait de penser à autre chose, et elle revient toujours chercher un haut-le-cœur dans sa mémoire récente. Pourtant elle est triste, elle sait à peu près ce qu’elle ressent, mais triste de quoi ? Est-ce qu’elle veut le savoir ? Est-ce qu’elle peut sortir de cet étrange marasme sans finir par l’apprendre ? Malgré la maladresse de l’acte, elle avait cru être comblée moralement, trouver l’autre en étant trouvée par lui.
La légitimité même de ce sentiment, de cette idée, a perdu de son évidence, y compris dans un contexte alternatif. Le paradis n’est pas un droit. Le paradis existe-t-il, ou n’existe-t-il seulement pas pour les femmes de sa sorte, les femmes comme elle ? Implicitement tout ce souvenir accuse une nouvelle essence de la réalité.
À chaque nouvelle étape de cette réflexion, elle décroche et regarde par la fenêtre. Ce rythme se poursuit en cours, à la cafétéria. Ses amies l’ennuient, la lassent. Ce n’est pas qu’elles l’irritent, simplement elle ne parvient pas à suivre ce qu’elles racontent ; son personnage est comme dévitalisé, comme si elle ne pouvait plus exister spontanément dans un groupe, ne sachant plus qui elle voulait être ou sembler être. Socialement, elle a toujours opté pour des rôles de second plan qui lui permettent de décrocher quand elle veut reprendre sa rêverie.
Cependant, quand elle participe à la conversation, elle aime bien feuilleter les projections de ses amies, redécouvrir encore quel démiurge elles deviennent dès qu’elles sont d’humeur à croire aux miracles. Elle attise les braises de leurs désirs et de leurs meilleurs souvenirs pour les voir exprimer l’essence de leur fantaisie, faire éclore les esprits, puis les écoutant cueillir des fleurs dans les jardins des autres. Elle a la conviction tacite que le rêve est ce qui donne au présent des racines dans le ciel, elle le cherche chez les autres. Or, sa curiosité est aujourd’hui minée, amoindrie. Sa dynamique sociale ordinaire l’afflige, l’écœure par certains égards, comme si un peu de l’avant-veille y avait dégoutté d’une manière indélébile et défigurante.
Le rêve le plus fort, le plus séveux, tacite et profond, est devenu moribond, et une partie d’elle-même ne peut pas l’accepter. La soirée est encore pire que la précédente, toute aussi longue. L’impossibilité de se divertir, ce souvenir qui tourne à l’obsession et dont elle tire toujours une nouvelle gorgée de fiel, la font osciller sans fin entre l’inertie et le dégoût. Le soir, la conversation de table la distrait un peu mais dès la fin de cet interlude le balancement reprend et s’ag-grave.
Que va-t-elle faire d’autre, n’a-t-elle pas déjà raté toutes les vraies opportunités de commencement ? Elle s’étonne de s’être trouvée si triste et si désespérée auparavant, dans ses discussions avec Quentin ou d’autres, avec elle-même. Elle découvre ce que c’est d’être authentiquement engourdie par l’absence d’horizon, vidée de l’intérieur. Elle comprend un peu ce que c’est que de souffrir. Elle ne souhaite pas voir Quentin, qui ne l’a d’ailleurs pas contactée. Elle repense à la gentillesse première de Quentin, qui semble si différente de ce qu’il a fini par devenir dans sa pensée. Elle repense à leurs conversations qu’elle voit désormais d’un œil bien plus dur et qu’elle pense plus lucide. Elle se dit que la posture de damné du garçon a quelque chose de monstrueux et de ridicule, comme un insecte risible mais mortel malgré tout. Elle réinterprète ses souvenirs, accumule les jugements accablants sans grand effort de cohérence, à moitié ivre d’insulte, à moitié horrifiée d’avoir donné sa confiance à ce qui n’était que des apparences. Elle voit là tout le mal qu’un simple changement de perspective peut faire à un visage, à des paroles osées.
Mais toute la colère déversée intérieurement ne lui rend pas son espoir, ni sa capacité de projection. Ses journées deviennent plus difficiles, plus longues. L’ennui de ses soirées passées à ne rien faire du tout la fait pleurer plusieurs heures par jour. Elle ne veut plus rien faire, rien dire, rien penser. La fadeur de ses activités ordinaires devient bientôt universelle. Bientôt elle n’a pratiquement plus le courage de se lever le matin, sa pensée est statique, flasque. Quelque chose en elle refuse de vivre avec ce souvenir. Elle pense à boire, à sortir, mais cette idée la lasse comme les autres.
Elle ne peut pas faire ce que font les gens qui ont envie d’être tristes, parce qu’elle n’a précisément pas envie de l’être, maintenant que la gêne et la honte ont ôté sa saveur au malheur, maintenant que le bonheur ne semble même plus une possibilité. La lourdeur de sa pensée est comme une prison dont son silence est l’écrou. Elle ne veut pas partager ce sentiment, elle ne veut pas lui donner des mots, elle veut être seule dans cette expérience. De toute façon, il y a plus d’incompréhension et de gêne que de compassion dans son entourage et, de manière générale, pas assez de curiosité pour trouver les causes de sa tristesse.
Après quelques mois de cours séchés, c’est un sentiment d’injustice qui vient s’ajouter au reste. Il lui semble qu’elle est la seule à souffrir de ce qui s’est passé, elle s’en révolte. Ça ne la remplit pas autant de cruauté que de mépris pour à peu près tout le monde. Elle trouve soudain étrange cette manière d’organiser une telle quantité de son être sur les autres là où eux se fiche éperdument d’elle et de son ressenti. Son mépris et son amertume authentique deviennent sa réponse immédiate à chaque moment où l’empathie, même familiale, ou le souci d’une norme, lui sont suggérés.
Elle se désinscrit de la fac, change de programme, se réinscrit ailleurs. Les réserves et les doutes de ses parents sont traités sèchement, parfois avec moquerie. Le sérieux de la jeune fille les dissuade bientôt de se mêler de ses démarches. La voie en question est plus ambitieuse et donc plus risquée et plus difficile, mais pour l’instant cela la fait sortir de sa chambre, alors ils gardent leurs doutes pour eux pour ne pas fragiliser l’ascendance de sa pente actuelle.
Un certain nombre de changements s’opèrent, elle se réaxe. Un certain nombre d’amis sont supprimés de ses contacts, elle se débarrasse d’un grand nombre d’objets.
Sa personnalité évolue. Elle est plus sèche et elle parle encore moins qu’avant ; il y a quelque chose d’étrangement dépassionné dans son attitude générale, de froid et de ferme. La plus grande évolution est qu’elle travaille chez elle. Ses distractions sont passagères, elle est très occupée, elle sort moins. La plupart des vœux pieux qui traînaient autrefois dans sa tête se sont déjà asséchés, et sa vie intérieure s’est violemment assombrie ; les ivresses anciennes ne se sont pas renouvelées ou transformées, elles sont simplement mortes.
Un jour, ce souvenir ne l’émeut plus du tout. C’est une ruine qu’elle croise, comme on en croise d’autres, un des nombreux vestiges d’une période distante et presque mystérieuse dont les formes détaillées sont certes encore visibles mais presque étrangères. C’était comme si cela avait été le fait de quelqu’un d’autre, comme si ça ne la concernait plus.
Quentin s’était avéré être l’ami commun d’un certain nombre de personnes de son entourage et pendant un temps ils se croisèrent régulièrement, d’abord avec gêne. Le souvenir évoqué par Quentin avait quelque chose d’un tertre pour un masque brisé. C’est un mauvais souvenir dont on ne sait pas où il commence, ni où il s’achève ; les mensonges des autres aux siens propres ennoués, le trop-plein de réel qui en avait jailli, le malaise éthéré, la bourbe au cœur dont ressort un soudain relent d’égout qui n’épargne pas un recoin de la conscience, l’âme pâteuse comme une langue sèche et sale, lavée à l’occasion, magiquement comme par une fenêtre ouverte à la vue d’une grâce imprévue.
À prendre ce souvenir comme une totalité, Quentin n’était pas particulièrement central, à peine majeur. La fin des larmes était venue d’elle, et à tort ou à raison il lui semblait que l’expérience était plutôt le fait d’un comportement global que d’un accident précis ; dans la grande mosaïque de ses quatre dernières années Quentin était certes l’évènement déclencheur de l’effondre-ment final, mais un évènement bref et étranger aux circonstances de son mal-être, à tous les vices de construction de sa personnalité soudainement affaissée.
L’assèchement partiel du marais s’était fait d’une façon trop noueuse pour qu’elle gardât déjà une certitude positive sur la nature du mouvement effectué. Elle avait mis beaucoup d’elle-même dans quelques intuitions heureuses ; l’investissement personnel avait été plus crucial que le prétexte dans l’amélioration de son humeur. Malgré sa confiance nouvelle, elle n’avait pas d’idées très claires sur la nouvelle stabilité de son état d’esprit et elle aurait craint de dissiper son début de bonheur en menant une enquête trop exhaustive. De plus, elle était lasse de ce sujet, elle avait soif d’oubli ; l’oubli passe parfois pour le calcium de la conscience.
Le blâme intime de sa longue misère ne tombait pas sur Quentin, mais lorsqu’elle le croisait au détour d’un salon familier ou d’un évènement estudiantin, son visage en devenait malgré tout comme le symbole. Aussi se parlaient ils cordialement quand les circonstances les y forçaient, sans mesquinerie et sans amertume. La première fois qu’il s’étaient recroisés, il s’était rappelé l’inquiétude réelle qu’il avait eu pour elle le lendemain de leurs ébats et il s’était étonné d’en avoir oublié la raison, d’en avoir perdu le sens au point de ressentir une authentique indifférence à sa vue présentement. Il se dit qu’il aurait fallu beaucoup d’hypocrisie pour prétendre se soucier du sort de cette personne dont il venait tout juste de se rappeler. Elle s’était dit :
« Ah ? Ah bon ? », puis :
« Pourquoi pas, après tout… », et chacun de son côté avait tenu à considérer l’évènement comme un prosaïsme de la vie parisienne, sans s’expliquer la gêne évidente de leur rationalisation.
Ils se sentaient gênés de ce qu’ils voyaient chez l’autre. C’était absurde et aucun contexte n’existait pour cela, mais il aurait bien aimé la voir pleurer, et elle aurait aimé le voir malade de honte et de remord ; ils n’auraient pas su s’expliquer pourquoi.
Illustration tirée du film Szamanka (1996)