Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Les Tambours de Rhéa

Son ivresse était maintenant telle que toute sa silhouette semblait lui échapper. Le sens de l’équilibre était si engourdi que son corps semblait toujours osciller entre deux chutes ; son centre de gravité devenait glissant. Il était désormais trop ivre pour tout le monde sauf pour ses amis, une loque bruyante et bavarde, susceptible et goujate, le genre de type qu’on évite de croiser de trop près, dont on ne veut pas retenir le regard ; au demeurant Lucien n’était pas un violent. Il prenait les gens à témoin plus qu’il ne les invectivait. Une colère confuse lui échappait des lèvres, des grincements de voix désarticulés et, semblait-il, sans grande cohérence, adressés à des gens qui n’étaient pas là pour l’entendre, des lambeaux d’intentions verbales, éructés dans le désordre. La moitié restante de sa raison manipulait à pleines mains les morceaux d’un souvenir cruel comme autant de bouts de verre.

Les gens l’évitaient, suivaient leur cours en le contournant consciencieusement, comme un écueil qu’on voit venir de loin. Ses amis le regardaient vaguement, se disant qu’ils pouvaient encore le laisser seul un moment ; ils iraient le ramasser à moitié désossé à la fin de la soirée. Ils ne supportaient pas son râle mais ils l’escortaient une fois que sa voix s’était tarie, essoufflée ou simplement assommée d’alcool, de fatigue.

Ce groupe avait la particularité suivante que chaque personne en son sein se sentait de plus en plus claustrophobe dans son petit cloaque de destin. Quelque chose se refermait sur eux ; c’était le moment ou jamais pour se sauver avant de couler avec le navire, mais personne ne bougeait. Pire, les gens prenaient leurs aises, s’enlisaient davantage. Lucien soutenait le fardeau de sa passivité de plus mauvaise grâce que les autres. Chez eux les laideurs intimes rendaient suffisant et peu curieux. Ils se faisaient une idée assez abstraite de ce qui le tourmentait ; ils s’imaginaient présomp-tueusement que le fond de son âme devait ressembler au leur, les conséquences prosaïques et mal contenues d’une médiocrité que le temps avait transformé en une sorte de difformité maladive. Dans le récit larmoyant et asémantique de sa douleur, chacun ne voyait que le soliloque public d’un damné de bas étage, chose somme toute trop commune pour qu’on la relève.

Edgar, contrairement aux autres, passait le voir de temps en temps, prenait la température, s’enquérait de son état. Lucien réveillait chez lui une sorte de bienveillance sentimentale. Il y avait chez Edgar le parti pris que Lucien était un pauvre diable sans grande méchanceté, entortillé dans un nœud d’habitudes délétères qu’il n’avait pas la force de démêler. Il ne savait pas où avait commencé cette générosité d’interprétation à son égard, mais il était évident que Lucien était une créature assez inoffensive, un peu vague, plutôt dépourvue de qualités positives, qui se démarquait par des excès nocturnes récurrents et de rares, occasionnellement mémorables, traits d’esprit. Edgar avait un peu de tristesse à voir l’air entendu avec lequel leurs amis parlaient de lui une fois qu’il s’enfonçait dans son vin. Cependant il ne s’était encore jamais vraiment demandé ce qu’il devait méditer dans ses beuveries somme toute assez solitaires, ce qu’il chiquait dans sa conscience comme souvenir aux saveurs éternelles ; si quelqu’un le savait, le groupe s’en désintéressait suffisam-ment pour que les ragots n’en fassent pas mention.

Edgar l’avait déjà vu passer une dizaine de minutes à faire des récits à des étrangers pendant que les amis ricanaient de l’autre bout de la boîte en se le montrant les uns aux autres. Edgar avait toujours cru que Lucien disait simplement ce qui lui passait par la tête, les soucis de sa dernière journée, des banalités, le genre de choses idiotes qu’on raconte bourré à celui qui nous passe sous les yeux, soit par cynisme soit par bêtise. Ça avait d’ailleurs sans doute été le cas certaines fois, comme ça l’est parfois même chez les ivrognes tragiques qui gardent un secret. Pour Edgar, Lucien n’avait alors pas une tête à cacher une douleur. Bien sûr, Edgar avait déjà lui-même été le réceptacle de sa verve flasque, sans rien y comprendre ; jusqu’à présent, il ne lui était jamais venu à l’idée de se demander ce que son ami voulait dire, l’intention de ces mots qui mourraient avant même de trouver un sens.

Ce soir on voyait pourtant une certaine résignation dans le regard de Lucien ; il avait l’air de comprendre que personne ne l’écoutait et il avait l’air de parler justement pour ça, comme si, se confessant à des sourds, il pouvait enfin dire ce qu’il voulait. C’était comme un plaisir malsain qu’il s’offrait en dépit de lui-même.

Peut-être qu’au fond, cela lui permettait de réfléchir, de s’entretenir avec lui-même, d’avancer dans sa réflexion. En tout cas, il n’avait aucune peur du ridicule et cela avait quelque chose d’admirable.

Edgar n’avait qu’une inquiétude réductrice et discrète, enrobée dans un ton de relatif détachement. Une main sur l’épaule, une ou deux questions insignifiantes, une sollicitude caduque et presque muette de peur d’être mielleuse, puis, aucun des deux ne renonçant vraiment à sa solitude, un départ. Pour chacun, l’ajournement des grands choix, des questions qui serraient leur étau sur leur chair morbidement tranquille. Une vie d’horizontalité totale faite de projections myopes et de sarcasmes, pour l’un comme pour l’autre. Edgar demeure malgré tout moins extrême. Cependant il doute. Peut-être que ce n’est pas une question de goût, peut-être que lui-même n’a pas suffisamment de consistance pour être triste comme un Lucien et réaliser une séquence comporte-mentale authentiquement absurde trois fois par semaine. Peut-être qu’il n’est pas assez humain, qu’il n’a pas assez de moelle dans les os pour avoir une véritable pulsion de mort ; pas en ce moment du moins. Il regarde François qui se tient au même comptoir que lui, au fond de la salle ; puis une phrase lui revient d’on ne sait quelle année ou d’on ne sait quelle page.

« Des gens sans certitudes qui butinent aux enseignes… c’est de qui déjà ?

— On n’est pas tous des paumés pour les mêmes raisons.

— Est-ce qu’il y a des bonnes raisons d’être un paumé ?

— Qu’est-ce que c’est une bonne raison ?

— Est-ce qu’il y a des paumés qu’on peut ne pas considérer comme tout à fait responsables de leur sort ?

— Ah, tu veux dire des paumés qui n’ont pas eu le choix des armes, des paumés qui méritaient mieux que d’être paumé ?

— C’est ça, des paumés de bonne volonté.

— Je crois que quand on est paumé on mérite rien. Si on mérite mieux on est un brave type, si on mérite moins on est une ordure, mais à être paumé je crois qu’on n’est jamais rien de bien défini.

— Le paumé serait donc fondamentalement ambigu, ni brave ni sale ?

— Ou la possibilité double de l’un comme de l’autre, quelqu’un qui n’est pas encore devenu et qui flirte avec les deux par-delà le moment du choix et qui deviendra l’un des deux un jour, comme en dépit de lui-même.

— Mais il y a des paumés qui ont plus souffert que d’autres…

— Certes… Et alors ?

— C’est-à-dire “et alors” ?

— Eh bien, ça donne des droits, de souffrir ?

— En quelque sorte…

— Et tu connais quelqu’un qui n’est pas convaincu de souffrir plus que les autres ? »

Edgar montra Lucien à François.

« Qu’est- ce que tu crois qu’il leur raconte ? »

Lucien, en effet, un œil à moitié fermé, balbutie quelque chose dans la direction d’un couple au regard gêné, assis à l’autre bout du bar.

« Les secrets pornographiques du cosmos…

— Tu crois pas qu’il médite quelque chose à leurs dépens ?

— Peu importe ce qu’il médite, je crois que ça peut difficilement s’appeler un projet.

— Quelle étrange manière de s’amuser…

— Quitte à boire en telle quantité autant se droguer. »

Revenant à la conversation précédente Edgar ajoute :

« Moi je crois que même chez les paumés il y a des hiérarchies.

— Encore ta souffrance…

— Oui ma souffrance. Il y a des gens qui ont des croix objectivement plus difficiles à porter que les autres.

— J’entends, mais enfin je crois que tu sous-estimes la mollesse.

— Tu l’as dit toi-même, on n’est pas tous paumés pour les mêmes raisons.

— Oui, on vient pas des mêmes endroits, la chose n’a pas germé partout de la même manière, la vocation n’a pas partout les mêmes nœuds. Mais enfin, de toute façon l’autobiographie d’un paumé n’est jamais qu’un monceau d’excuses. »

La conversation de François n’est pas rassurante, elle n’est elle-même qu’une manière de se désennuyer ; c’est son loisir principal d’avoir des opinions. Il offre un curieux spectacle en cela qu’il n’espère à aucun moment se distinguer, ou s’octroyer l’estime ou le respect des autres ; il n’espère jamais plus que de passer le temps, peu importe le degré de sophistication du propos. Bien sûr il n’est pas plus intéressé par l’autre qu’il n’est compétitif, il parle de ses amis les plus proches avec la distance panoramique avec laquelle il parlerait des personnages d’une pièce ; quand ils vont bien ou qu’ils passent trop de temps sans se laisser rattraper par leurs défauts, il leur reprocherait presque de l’ennuyer.

Edgar connait la légèreté de parole de son ami. Il est toujours étonné par sa capacité à faire des affirmations autoritaires sans avoir jamais disposé d’une expérience franchement plus riche que la sienne ; à moins que cela soit une question de prisme ; peut-être que seuls ses yeux à lui sont fades et secs et qu’il est le seul à s’ennuyer. Il en doute cependant. Les gens qui ne s’ennuient pas ne se droguent pas et il a quatre grammes de D dans sa poche dont la moitié ne lui appartient pas personnellement.

Il se souvient d’ailleurs que ce soir n’est pas n’importe quel soir ; ce soir on espère en quelque chose de vague qui doit changer la donne, faire aboutir le paysage. La vie doit subir ce soir une transformation, théoriquement ; ils y croient. Ils s’en veulent d’y croire, mais ils n’y peuvent rien. À quoi servent les artistes sinon à générer les certitudes mystiques qui nous font triompher du néant ? Le vide les ronge, il va continuer de les ronger, « la grande fatigue » comme qui dirait, la vie est si pauvre, l’avenir l’est encore plus et eux sont déjà des clochards dans l’âme, des amoureux amers du grand gâchis, des frustrés hargneux qui voudraient au moins une chance de vivre leur nihilisme comme des Sardanapale visionnaires plutôt que comme des mouches sans ailes.

Chez Marne ils ont vu les étincelles d’autre chose, une chose plus grande que les rêveries d’esthètes ; ils avaient en eux un certain messianisme culturel et, du fait de leur âge, plus de désespoir que de véritable néant. Cette soirée était le premier concert de cette nouvelle figure si parfaite. Quelque chose devait se concrétiser ce soir, Dieu savait quoi, mais quelque chose. Et pourtant la banalité inextricable des interactions hebdomadaires de leurs amis le leur avait fait presque oublier ; c’était un marécage que ces gens, chaque fois qu’ils leur retournaient, désormais, ils se sentaient condamnés à s’éteindre en eux définitivement, enlisés. Avec eux, rien ne semblait assez fort pour jamais vous extirper de la stagnation, il semblait abstrait d’avoir cru en Marne. La seule solution pour ne pas se noyer dans tout ce dégoût que les autres leur inspiraient était de s’insuffler un mépris nouveau. Il fallait qu’ils retrouvent assez de mépris pour croire à des choses délirantes et magiques, comme le salut par Marne, par une soirée bride abattue vers la bouffée d’inspiration qui leur durerait tout le reste de leur jeunesse, une grande bouffée d’Ubik qui les régénère, qui donne un sens au reste du monde. C’était là une autre chose qu’on attendait des artistes.

Départ bientôt alors ; départ de ce putain de bar et de ces putains de gens ricaneurs, mesquins… Edgar voyait Lucien assis au bar à débiter ses onomatopées, sa petite musique atonale de grognement et de complaintes gémissantes ; dans n’importe quel autre bar on lui aurait déjà demandé de rentrer chez lui il y a au moins une heure ; qu’est-ce que c’était que cet endroit dans lequel il venait depuis cinq ans déjà, avec ces êtres décevants qu’il continuait à fréquenter, dont la laideur était virale ? Il soupira.

François le regarde loucher dans cette direction.

« Tu veux l’emmener ?

— Dis pas de conneries… et puis t’es pas drôle.

— Je ne rigole pas. Ça peut être intéressant de trimbaler un zombie dans un squat. T’imagine quand il va reprendre conscience ? Aucun souvenir et pourtant on lui aura fait traverser un moment historique…

— Il nous faudrait une laisse.

— Détache un lacet de ta chaussure.

— C’est pas assez long… »

Ils ne savent pas vraiment pourquoi ils finissent par le faire. Ils le poussent vers la sortie du Bar après avoir pris congé des autres.

« Réveille-toi, putain, qu’est-ce qu’il faut qu’on te fasse ! »

Il est à peine conscient, il va où on l’emmène. Il titube entre François et Edgar qui lui servent alternativement d’appui. François n’a qu’une cruauté hilare en le poussant dans la voiture ; Edgar est plus curieux : est-ce que Lucien penserait quelque chose de Marne ? Est-ce que ça lui arracherait une réaction, des mots ? Il se projette dans les différentes possibilités de résultats ; il regarde Lucien avec une intensité qui serait gênante si celui-ci n’était pas pratiquement dans le coma. La voiture et le paysage de reflets sur le béton mouillé de la grande ville enflamme son imagination qui se hâte dans une dizaine de directions successives. Il passe discrètement le pochon à François qui commence à préparer les parachutes ; il faut prévoir de monter à peu près vingt minutes après l’entrée dans le squat ; le moment est venu.

« On en donne à Lucien ? »

C’est à moitié une plaisanterie.

« Tu crois ?

— Ça le réveillerait…

— Ouais, Lucien ? Lucien ? » — il le pousse un peu — « Lucien, tu veux te droguer ? »

Il n’insiste pas cependant ; l’idée passe, flétrit, n’amuse plus. Mais Lucien se met à ouvrir la bouche et la garde ouverte. Ils y insèrent un para légèrement plus léger que les leurs. Ils avalent leur petit sac de papier et attendent que l’usine apparaisse au loin. Elle ne tarde pas. Il y a du monde.

Ils mettent quelque temps à se glisser au travers des fumeurs et pénétrer dans l’usine. À l’intérieur c’est une jungle étrange et spacieuse. Une foule entière de semi-clochards phosphorescents, un curieux mélange de punk, de rasta et de Décathlon ; des lunettes clignotantes ; des danses bizarres ; des danses de drogués. La lumière aux couleurs pastelles donne des airs spectraux à des visages parfois très jeunes, à des sourires de vieux adolescents, à des rides de trentenaires. Les tatouages, les collants déchirés les, t-shirts de groupes forment un syncrétisme bizarre de toutes les esthétiques vaguement contestataires des trente dernières années : reggae, punk, techno, grunge ; ganja, amphétamines, MDMA, cocaïne, héroïne, tout se retrouve ici. Ni François ni Edgar n’a l’air particulièrement dans son élément ; le paisley y est sans doute pour quelque chose. Par contraste ils finissent par avoir l’air de deux petits décadents neuilléens, ce qu’ils ne sont pourtant pas tout à fait. Ils ont l’air d’intrus ; la bourgeoisie qu’ils donnent l’impression d’incarner est ici dissonante. Ils s’en accommodent. Pour la musique qu’ils viennent entendre ils sont prêts à assumer n’importe quel seuil de ridicule. Et puis, comme ils le savent bien, on ne boude jamais longtemps ceux qui viennent les mains pleines.

Ils se retournent, se font une place à la sortie, dans la foule des fumeurs.

Pour l’instant tout ce qu’ils entendent n’est qu’une drum and bass assez standard avec des échos d’acid house. Ils se rapprochent vaguement d’un groupe qui cause à l’entrée. Celui-ci se compose de trois jeunes filles et de deux hommes d’âge moyen en plein numéro de charme qui font l’étalage d’expériences qui se veulent pittoresques sur un ton d’artificielle simplicité. Les deux jeunes filles approuvent le récit laconiquement avec des adjectifs qui, s’appliquant à mille choses différentes, n’ont aucune signification particulière. La première règle à suivre pour avoir l’air au fait est de ne jamais s’impressionner de rien, de ne jamais s’émouvoir davantage qu’un léger sourire, de toujours traiter tout le monde comme si on n’avait pas encore terminé de les jauger. Elles ont les airs distants et froids de deux examinatrices, de deux jurées, ni pour ni contre, mais souriantes.

Tout le monde contrefait l’avant-garde, a sa minutieuse négligence, la nonchalance ostentatoire, tout le monde s’imite, cherche à faire croire qu’il n’a pas étudié sa pose plusieurs années pour justifier sa suffisance. Cela n’émeut pas Edgar ; tous les milieux se ressemblaient à cet égard, tous les demi-mondes avaient leur petite collection de signes. Et c’était bien tout ce qu’il y avait à y trouver dans ces soi-disant undergrounds, des signes, plus ou moins neufs, plus ou moins rares ou discrets, tous stériles. Ces tresses de motifs ne cherchaient jamais autre chose que la séparation des initiés et des non-initiés et à quoi bon suivre une initiation qui ne révèle rien, une initiation sans sagesse, purement esthétique ? D’ailleurs le rapport des gens aux signes de chaque milieu est à moitié ironique, tout le monde dans son cercle en est soit désabusé soit légèrement distant, soucieux de ne pas en être dupe ou de ne pas passer pour tel. Commencer à montrer des signes c’était s’enfoncer dans la paranoïa des apparences, paranoïa dont Edgar se désolidarisait.

François a l’idée de libérer Lucien sur les gens, de le laisser vivre une aventure à lui ; bientôt la èmdé lui montera à la tête, ce qui risque d’être une réaction chimique prometteuse. Cela sera sans doute divertissant ; François se félicite de l’avoir emmené.

L’anticipation de la musique à venir enchante quelque peu cette salle hostile ; François et Edgar sont sincèrement exaltés, presque fervents, naïfs malgré eux. Ils cherchent autour d’eux les autres phalènes attirés par cette flamme historique qu’est Marne ; ils cherchent qui doit se rendre compte de la portée de l’événement, qui n’en a aucune idée, qui est un touriste de l’histoire. Mais cette salle est si normale, si typique, si anodine, ils en ont vu mille autres comme elle et les gens sont tout aussi prisonniers de leur solitude qu’un autre soir ; on ne fait pas plus de rencontre que dans un autre lieu, que dans un autre moment, ce qui aurait pu se prévoir mais qui les surprend quand même, eux les zélateurs endimanchés.

Bientôt, un groupe de jeunes filles débarque qui sans être en rupture avec l’habillement général s’en distingue par un usage du maquillage qui va vers la fluorescence et le motif, par des textiles plus légers, comme des gazes moulantes. Leurs danses sont plus belles, plus gracieuses, plus fines, un tourbillon continu et faible de membres ondulants, une vingtaine de spirales sémillantes, impatientes d’embellir le monde. Elles ont l’air de faire partie de la cosmologie du lieu, bénéficient d’une sorte de supériorité ésotérique dans la hiérarchie de la nuit. Elles sont souriantes, tout le monde les accueille avec un certain enthousiasme ; elles sont reconnues par les teuffeurs ordinaires ; les intrus en déduisent qu’elles sont une sorte d’institution souterraine, qu’on les attendait. Ils se demandent si elles viennent pour Marne.

François donne un léger coup de coude à Edgar.

« Regarde-les, les dryades du béton… »

La drogue commence clairement à se faire sentir, elle a rompu une digue. La drum and bass commence à prendre une texture plus riche. Elle est comme un fruit dans lequel leur corps attend de mordre.

La pulsation pénètre au plus profond des murs ; l’esprit fait des conjectures sur les effets mystiques des coups qu’elle bat dans ses organes, tout ce qui peut abonder dans le sens des narrations de grandeur et entériner son extase naissante, l’esprit souhaite que tout l’altère profondément, la musique, la drogue, l’amiante de l’usine, le sourire d’une jeune fille ruisselante à l’autre bout de la salle. L’incandescence intérieure, aperceptive, voit dans chaque note de basse une injonction, un ordre universel dont le corps meurt de faire l’exégèse au hasard à travers la chaleur humide de la salle.

Ce collage d’instants déchiquetés sur un métronome guttural est une fringale pour le corps à fleur de nerfs, irradié, qui sent déborder de joie son plus intime paradoxe, un noyau fêlé qu’il faut submerger de mouvements comme on s’immerge dans un bain de phosphore. Bientôt la faille de son être se dégorge sur l’espace, immerge sa silhouette dans toutes les directions. Celle-ci se noue à elle-même et à des vagues invisibles que le bruit lui révèle. Carambolage continu de gestes, indigestion de son dans le corps convulsé.

La basse est comme un bélier contre les portes de son âme, et chaque battement les fragilise. On va se forcer à révéler l’essence de son être, la moelle de sa raison.

Bientôt les voilà tous deux dansant comme seuls les drogués savent le faire, sans jamais reprendre leur souffle, dépensant plus d’énergie qu’un marathonien désespéré, comme des singes dans un feu de forêt. Ils ont chacun leur rôle d’atome dans le petit maelström de mouvements brassés par les basses.

La musique élargit leurs veines. La promesse d’une cigarette finit par les attirer jusqu’à l’extérieur. Le trottoir les accueille avec un air particulièrement frais ; la sueur sur leurs corps est aussi glacée qu’une rosée matinale, elle s’étend sur leurs peaux comme pour refroidir la caresse de l’air. Ils aiment cette nuit humide qui n’attendait que leur regard pour faire briller les brisures de trottoir, laissant un parfum céleste apporté par les pluies leur percer le nez. Le calme relatif de cette rue de minuit trempe leurs esprits d’une quiétude étrange qui semble faire contraste avec le rythme galopant de leurs poitrines respectives. Le bruit ambiant se sublime à souhait, comme une poignée de lueurs granulées cliquetant dans leurs os.

La cigarette comble leurs souffles quelques instants ; elle les rassasie. Les cigarettes de ces heures-ci ont toujours quelque chose de gourmand. Au loin la conversation des autres leur vient par bribes, comme des lambeaux flottant commençant une errance longue dont ils n’étaient que la première étape ; ces mots semblaient montrer tous les nœuds, les limites, les fautes intrinsèques d’un certain destin et leur légèreté même semblait condamner leur anonyme pronon-ciateur à une ultime déception.

Les deux âmes qui goûtent la texture de l’instant s’insufflent une mélancolie inédite qu’ils prennent brièvement pour une élévation. Edgar s’en veut d’avoir besoin de drogue pour sentir de telles choses ; c’est aussi son privilège de capter comme un fragment éphémère une conjonction unique d’êtres bêtement damnés. L’entropie dissoudra celle-ci comme elle dissout les autres, sans le moindre retour ; c’est le genre de chose qui doit se célébrer intimement, sans mot dire, où la tristesse est si profonde qu’on ne lui répond que par la joie.

À leur retour l’arrivée de Marne a déjà eu lieu ; il prépare son set. Il a l’air d’un petit informaticien ; dans son ordinateur, sous les touches de son Moog, des larmes de djinns bientôt déversées sur les cordes d’Israfel. Tout le monde n’a pas l’air prêt pour le contraste qui s’apprête. Bientôt la violence binaire et primitive de la musique précédente ne sera plus qu’un souvenir. Pourtant, dans la conscience des gens qui viennent pour lui, Marne est la concrétisation de cinq années d’une gestation artistique et culturelle mondiale. À une époque où l’avenir est aussi étrange et merveilleux que l’Inde le fut au Moyen-Âge, Marne est l’étrange annonciateur d’un futur abyssal et baroque ; dans sa musique il fait s’unir le futurisme avec ce grand tissu de fragments qu’on appelait l’Asie avant de la connaître. En privé à Edgar, François aime parler de « cyber-orientalisme ».

La marée de joie inouïe dans le système corporel des deux danseurs hallucinés et moites approche de son apogée. Leur corps a perdu toute notion d’essoufflement, leurs sourires et leurs yeux écarquillés au-delà de toute norme naturelle, leurs paupières rougeâtres leur donnent l’air de deux morts-vivants. L’inquiétude les gagne de voir le pic de leur intrusion chimique sur le privilège des saints ne pas coïncider avec la musique de leur prophète. Edgar se sent comme Capanée sur l’échelle de Jacob ; avec une avidité quasi-écumante il contemple l’orfèvre des harmonies bidouiller sa sono. Il est dans un état d’énervement émotionnel qui dans la nature n’existe qu’au moment où les destins tout entiers se jouent, au bord des crises de nerfs. François est plus simple dans son attente. Il regarde ; il a l’air d’un idiot de village qui contemple un buisson de roses comme si celui-ci allait se mettre à chanter.

Des effluves lumineux envahissent chaque lacis de méninges, déposent à fleur de nerf une rosée de sons, enrobent la matière qui est esprit dans un duvet d’échos stridents. La pensée haletante se voit pénétrée, une myriade de concordances suppure entre ses fibres et les idées latentes de trois rubans d’accords scintillent sous des torrents de velours vocal. L’âme se désempare gaiement. Une brume lourde où le phosphore s’insuffle descend lentement dans les organes où la poursuivent des arpèges de grincements, un bruit d’eau saturé. Des brasiers géométriques de hurlements suaves donnent des vertiges à leur moelle ; chaque syllabe transperce le corps, la scandaleuse prière des harmonies, le rouge au front, s’éructe dans un clavecin gorgé de foudre ; le psaume de la machine distille le silence.

Dans l’esprit, déversoir affolé d’ichor utopique, une pensée éclot sourdement, gigote implicite dans les sensations, se débat ; la technologie a accéléré la rapidité de pensée moyenne de chacun, agrandi les quantités de connaissances au point d’étendre les consciences au maximum de leur souplesse, l’esprit du temps se déploie à toute vitesse dans les havres de l’esprit que sont les espaces virtuels et les conversations ; la tresse de circuits et de neurones s’allonge indéfiniment, toujours plus serrée vers un lieu qui ne peut être que l’Éden, un monde d’aventure éblouissante où tous les précipices sont des puits de lumière et de devenir. Des lendemains sublimes dans toutes les directions, un destin universel qui seraient la parfaite expression de notre chair, la dépense parfaite de toutes les énergies vitales les plus souterraines, une éclosion mirifique de l’essence la plus profonde des êtres dans un crépuscule continu, un jour gelé dans sa dernière agonie ou dans sa renaissance, pour toute l’éternité. Toutes les consciences, empoignées par une houle de musique et de phantasme, hurlent à l’unisson :

« Révélez-nous, montrez-nous le miracle latent qui sommeille en chaque homme et donc aussi en nous, arrachez un enfant à nos rêves et faites-le nous devenir ! Épuisez le possible avant de nous dissoudre ! Un alliage de cobalt, de cuivre et de chair transcendera toutes les limites de l’espèce dans une arabesque temporelle infinie et mystique jusqu’à ce que le ciel lui-même se joigne enfin à notre sang. »

Par instants brefs mais visibles ils ont l’air prêts à se ruer sur les autres sans le moindre scrupule, comme des satyres au rut inépuisable, prêts à rassasier à tout prix toutes leurs soifs les plus laides ; le courage n’est plus même une donnée car le phantasme comme un sylphe prend toute la texture d’une réalité. Il n’existe plus pour eux qu’une cueillette plus ou moins violente, un déploiement sans frein dans le zeitgeist augmenté, dans un tournoiement de signes immédiats et grisant de rapidité. Chaque blessure au monde pourra bien s’infecter : chaque corruption sera noyée dans l’éclat mystique des toutes dernières transgressions.

L’alliage d’ivresse et de bruit fait voir de nouvelles couleurs qu’aucun œil ne peut concevoir seul. L’ivresse s’accroît encore et frôle presque le délire ; ce n’est plus que la drogue, c’est autre chose. Le souffle s’approfondit et devient soupirant, les sons aigus s’épaississent, se doublent de sifflements rauques. La conscience se sent prête à savourer le mal, tous les bienfaits de la création à cueillir en une seule soirée, en quelques mouvements, dans une danse subliminale, accidentelle, récitée mais jamais apprise. Le phénomène augmenté, enrichi, plein de ciel, de mythes et d’une sève idéale qui déborde l’appétit infini du regard. Les jambes se sentent tituber, mais chacun de leurs gestes personnifie la grâce.

Leurs pensées s’allégorisent dans le paysage, ils voient des choses d’un rouge profond filer sur les murs, dessiner mollement les objets de leurs pensées ; ils se laissent captiver. Ou bien ils assistent à des interactions complexes entre des créatures inconnues mais familières qui paraissent illustrer leurs émotions par des scénettes énigmatiques. Ces visions n’interrompent pas longtemps leurs préoccupations initiales, bien qu’elles traînent encore à l’arrière-plan de celles-ci ou s’y mêlent carrément. La spéculation sur les femmes, les considérations sur la musique deviennent elles-mêmes hallucinatoires : des idées d’approche, d’écoute et de désirs leur apparaissent magiquement qu’ils sauraient à peine exprimer sans vertige. Ces cadeaux de l’hallucination embrasent le fond de leur âme d’une manière qui les pousse à l’action. Bientôt ils sortent de leur passivité : ils veulent fermer leurs paumes sur quelque chose de ferme sans quoi l’apothéose se dérobera. La réalité se plie à leur volonté, se soumet aux sentiments qu’ils projettent ; leur rêve séduit le réel, le fait obéir.

Une boue mauve se creuse sous leur pas, dégorge un liquide doré aux reflets d’azur qui bouillonne autour de leurs chaussures. Les murs se couvrent de nervures nacrées et de veines rouges. L’air a des nuées soudaines et grouillantes, pleines de lueurs blanches.

Edgar et François ont l’air calcinés d’extase, comme un matériau révélé par l’usage, dont la gangue s’est consumée en une nuit. Ils sont considérablement plus débraillés qu’à leur arrivée. Leurs visages sont creusés par les émotions extrêmes que les drogues ont tirées d’eux, creusés et luisants. Tout le monde vient de les voir danser les mêmes motifs des heures entières et leurs expressions démentes donnent l’impression d’êtres qui ramènent dans le creux de leurs cerveaux toutes les richesses de la quatrième dimension. Ceux qui les méprisaient ont désormais légèrement peur d’eux. Seules leur sourient encore (et combien largement !) les « dryades du béton ».

Elles se déploient autour d’eux, font de leur démence gestuelle le point de convergence d’une spirale de jeunes femmes étranges et joyeuses. La piste devient un bal circulaire autour des deux drogués, où les nymphes chthoniennes viennent noyer des hommes angoissés, damnés par leur rut. La salle se structure autour d’Edgar et de François ; ils ont la danse la plus monotone, la plus simple de tous les autres, comme un cœur qui pulse a le mouvement le plus simple, le plus monotone de tous les organes : ils sont le carrefour de tous les flux.

Mais leur avidité de chair devient bientôt une préoccupation par trop insoutenable pour ne pas réagencer leurs mouvements, redéfinir leur priorité. Leurs flirts sont fluides et muets, les dryades sont tentatrices et dociles, semblent émues par leurs mains qui se posent sur elles. Le monde se donne à leurs paumes, elles n’ont plus qu’à se tendre. Ces femmes qui sourient dans leurs bras servent d’avatar aux déesses abstraites issues de leurs souvenirs en perpétuel réagencement ; la douceur de cette peau, la saveur de cette bouche sont l’adhésif des mythes parcellaires qui leur trainent en l’esprit ; la salle derrière elles devient un bosquet d’arbres stylisés, un condensé de couleurs froides au clair de lune, un lagon aux reflets d’or bordé d’une flore sanguine, traversé par une douzaine de cygnes agonisants et mauves, une abside orientale inondée de lumière, logeant de puis-santes reliques qui bénissent chaque geste du contemplateur.

Le prêtre officie à l’autel électronique, traverse effrayé le labyrinthe du rituel et libère les harmonies qui hurlent comme des anges immolés. Les disciples le regardent avec une anticipation fiévreuse.

Entre deux baisers, l’attention d’Edgar s’égare sur la salle, hors du rêve éveillé qu’il traverse depuis le début du set. Soudain il aperçoit Lucien ou quelque chose qui y ressemble. Il s’était vomi dessus dans les dix premières minutes de leur arrivée. Comme il avait éclaboussé un type, il s’était fait casser la gueule. Après une heure à déambuler, le type qui l’avait déjà cogné plus tôt l’avait reconnu et en avait remis une couche. Il erre désormais dans la fosse avec une immense tâche de bile sur le torse ; il sent. On ne le remarque pas franchement.

Parfois il les regarde eux avec un regard vide, sans colère ni reproche, pas même interrogateur. Cependant Edgar et François n’ont pas vraiment la tête à philosopher sur son sort. Ils ont l’esprit en marmelade, ils n’ont pas envie d’écouter leurs sens s’assombrir, ils n’ont pas envie d’une réalité empirique, eux dont le plaisir semblait s’être fait démiurge jusqu’à ce que leur esprit remarque quelque chose plutôt que de rêver.

Leur rut les préoccupait puissamment. Il leur montrait au loin comme la synthèse promise de l’événement tout entier, une conclusion pour la sensation d’imminence abstraite devant l’artiste qu’ils venaient voir et pour l’étrange transcendance, ce fantasme magique de tout à l’heure où l’esprit avait exhalé son essence à la lisière d’une dimension nouvelle tout en refermant sa main sur tous les trésors du réel immédiat, ces deux femmes étranges et désirables comme des vestales de leur dieu.

À quel genre de piétons anonymes est-ce que la ville se met soudainement à donner des tributs, des richesses pourtant si bien gardées ? Est-ce que ce n’est pas grisant d’être élu par la nuit sans raison apparente alors même que son cerveau brasse des mosaïques de symboles inédits ; est-ce que leur pensée a enfin touché cette puissance alchimique dont elle a toujours rêvé, est-ce qu’elle peut apprivoiser la nature par un mélange de signes, peut convoquer le destin dans le présent, forcer le monde à mêler son cours au sien ? Ils ont comme l’impression de léviter. Est-ce que c’est bien permis d’être aussi heureux ? Mais le solipsisme doit bien prendre fin à un moment donné ; est-ce que la réalité va rester docile ?

Les jeunes femmes ont un étrange maquillage d’épaisses lignes noires et leurs yeux y brillent, reflètent les néons pastel de la salle. Un instant Edgar ne sait pas quoi désirer ; il ne se souvient plus de ce qu’il veut exactement ; est-ce que les détails à venir vont gâter la belle harmonie du présent ? Chez qui va-t-il l’amener, cette fille ? Sa propre chambre est si miteuse, ce serait déjà une défaite que d’y retourner. Il aimerait que cette fille lui montre une chambre dans ce squat où prolonger son évasion, son illusion d’une nouvelle ère… D’ailleurs il n’y a pas de raison pour qu’elle n’ait pas quelque recoin de béton où accueillir leurs ébats. Il la tire vers l’extérieur.

Il ne comprend pas ce qu’elle lui dit ; il ne comprend pas ce qu’il lui dit non-plus. Est-ce qu’il est en train de devenir fou ? C’est comme si le langage se noyait dans ses sens et ne lui arrivait qu’encrypté. Si c’est de la folie c’est agréable ; ce qu’il lui a dit devait bien avoir un certain sens puisqu’elle le regarde désormais d’un air complice. Il fait confiance à son sourire. Peut-être est-ce là la chose à faire, se laisser inspirer vers l’infini. Ce n’est pas difficile, un être si onirique le guide à travers la nuit de cette symphonie sauvage dont son cerveau ne se remettra peut-être jamais ; tant mieux. Et voilà qu’elle l’emmène vers Dieu sait où. Et il convoque un palais de lueurs pures à l’horizon, si bien qu’à le regarder on croirait presque qu’il guide la marche ; la lumière l’aveugle, les formes qu’il voit se succéder sur leur passage se laissent faire mais ne lui rappellent rien ; anywhere out of this world… out of this world… this world…

De retour en bas le set est terminé ; le lieu ressemble au terrain désolé d’une victoire sanglante. Le sol est jonché de détritus, la foule est ébranlée, les trois quarts des gens titubent, ils boitent comme des blessés. La salle est comme une faille sismique que les gens doivent fuir avant de chuter définitivement dans l’inframonde, une faille dans le présent par laquelle un avenir terrible commence à faire irruption. Il ne faut pas que d’autres entendent ce son, ce son primordial, ce son d’avant l’histoire dont la violence pourrait briser des astres ; il faut partir loin, vérifier si on est bien capable de l’oublier ou s’il est comme le début d’une gangrène pour notre mémoire. Les gens regardent les deux bourgeois dépenaillés accrochés à leurs succubes, souriants après avoir soutenu tous ces rythmes, s’en être imprégnés jusqu’à la difformité la plus flagrante. Toute la salle est glauque, immonde ; toutes les saveurs dont les corps se sont imbibés révèlent un arrière-goût de boue infecte. Tous ces corps aux voluptés confiantes tremblent aux genoux ; ils ne fuiront jamais assez loin pour ce qu’ils viennent d’entendre, ce qu’ils viennent d’aimer, malgré eux, jusqu’au vertige.

Lucien qui se balade encore, souillé et boiteux, suit vaguement le sillage de ses deux guides ; de toute évidence il est encore capable de les reconnaître. Il a une manière de respirer très fort, et avec de nombreuses interruptions qui évoque une semi-crise d’asthme. Cependant il sourit et il poursuit sa route.

Ce sont les deux jeunes filles qui guident leurs amants hallucinés à travers la salle puis vers une sortie qu’ils ne connaissaient pas ; ils traversent ensemble des espaces pierreux, des terrains vagues vraisemblablement. Ils sentent sous leurs pieds une caillasse inégale et parfois herbée ; ils ne voient pratiquement rien : elles rient, alors ils sourient. Le fait est qu’elles ont dû leur dire où ils s’en vont, mais Edgar en tout cas n’en a rien saisi : il est au-delà des mots. Son esprit évolue comme dans une autre dimension sémantique, la dimension pratique dans son ensemble ne lui semble rien de plus qu’une étrangeté atavique.

Son angoisse est inextricable ; la barrière linguistique entre lui et les autres l’a complètement enfermé en lui-même. D’ailleurs il a toujours peur de gâter ce qui se déploie devant lui, de hâter la fin du rêve ou de dissiper le nuage sur lequel il flotte depuis quelques heures ; mais d’un autre côté il veut désirer plus qu’il ne s’est jamais laissé désirer, vérifier si un nouvel état de conscience ne peut justement transformer le réel en rêve lucide, comme il en a eu l’impression plus tôt ; il veut mettre Dieu au défi de l’exaucer ; cette idée spontanée le remplit de terreur. Mais il ne faut pas reculer quand le voile des sens s’entrouvre et laisse voir un début de puissance devant les plus grandes des questions, « ou bien l’on n’est pas digne d’être disciple à Saïs ». Il évoque intimement à lui-même et au monde un Alhambra gothique, avec un ostensoir pour tous les fruits les plus puissants de son rêve, une projection authentique qui ne saurait s’obtenir qu’à un prix très grave, la mort d’une âme ou bien d’un corps, une projection irréversible, qui pousse l’individu au-delà du point de non-retour.

Mais la destination semble poindre au loin. Sur la forme distante qui se rapproche de lui les détails se démultiplient à une vitesse insoutenable. Il voit un relief de béton si complexe que tout son regard en a comme un vertige ; sont-ce des motifs qu’il voit à l’intérieur ? Il continue de se rapprocher et sa pensée est désormais silencieuse, assaillie qu’elle est par cette forme mirifique et menaçante qui n’en finit pas de se révéler. Une fois à l’intérieur de ce bâtiment d’un seul étage, les dimensions sont beaucoup trop profondes, les couleurs trop diverses, cette intensité n’est pas naturelle ; l’angoisse latente mue à moitié en urgence, une urgence sans objet et totale.

Au milieu de cette joaillerie liquescente, anguleuse, la jeune fille qui est la seule forme qu’il parvienne encore à comprendre, qui devient donc le nouveau point de fuite, son point d’ancrage. Elle a l’air de comprendre ce qui se passe en lui, en sa pensée, en son regard, l’affolement perceptif de vouloir exister, vivre immédiatement au nom de toute l’éternité. Ce n’est pas qu’elle le console, ou qu’elle promette un apaisement, au contraire : elle exacerbe, jette de l’huile sur le feu, éperonne l’ambition sacrilège, s’en fait la terre promise.

Ce qui le libère de son angoisse c’est bel et bien le désir. Il ne l’en libère pas autant qu’il s’en nourrit, il dévore son angoisse et se met à l’adorer comme une ambroisie. Fermer les mains sur ce corps repaît sa faim d’infini, sa faim d’avenir, sa faim de surpasser l’Éden en jouissance. Blasphème triomphant que cette chair qui suinte l’azur, cet écrin d’au-delà. C’est un délice de possession, il exulte de sentir sous lui ce corps fondre en caresses, s’entrouvrir.

Bientôt sa silhouette se dévoila. Son épiderme était une jungle. Toutes les fleurs sauvages et tropicales s’y retrouvaient dans un entrelacs de tiges et de feuillages sombres et bleutés. L’hibiscus s’enroulait sur son sein, puis l’iris et le magnolia s’étalaient sur l’épaule et sous la clavicule. Sur son ventre, quelques fines feuilles de fougères bleu marine s’amassaient finement, puis de chaque bord de ses hanches, des branches de plumeria montraient la ravissante forme de sa figure avant de remonter le long de ses côtes. Son dos était constellé de couleurs innombrables dont les formes allaient du chrysanthème japonais à l’orchidée, sur un tapis de verdure bleuâtre. Un eucalyptus arc-en-ciel montrait brièvement sa merveilleuse écorce entre deux amas de lianes et de feuilles, s’enracinant dans le rognon gauche. Ses fesses et ses jambes laissaient s’ennouer des plantes comme la glycine et le paulownia, avant de laisser les fleurs des champs s’emparer des mollets, des tibias et des pieds.

Le tatouage était fait si finement qu’il évoquait une estampe ; il devait être récent.

Le galbe de la femme et la forêt qui respirait dans ses mouvements s’alternaient d’abord puis se mêlaient dans une impression de menaçante féérie ; l’image était une merveille éclatante et vive mais d’une noirceur évidente, comme un miracle de mauvais augure qui précède de peu l’arrivée d’un monstre. Le visage défiant et avide de la jeune femme aggravait l’inquiétude de la proie ébahie, conférait quelque chose de lubrique à toute la nature représentée sur sa peau ; pour Edgar c’était comme si la jungle et tout ce qu’elle symbolisait s’apprêtait à le violer. Ses yeux ne semblaient pas assez grands pour le phénomène qu’il croisait en ce moment même, et il avait comme peur d’interpréter mentalement cette merveille d’une manière complètement maniaque ; et pourtant comment ne pas délirer quand on vit l’expérience plastique qu’il s’apprête à vivre ?

Sa sexualité devenait un véritable rituel, surtout si la jeune femme mêlait l’habileté au spectacle d’elle-même. Elle était comme féline et lui sentait l’envahir la peur totale et omniprésente des existences animales, le sentiment de la mort toujours imminente compensée par le rut, suggérée partout, un éperon dans ses organes qui les fait déborder de vigueur.

L’enlacement reprend, se poursuit, atteint sa conclusion intrinsèque. Par le toucher, les corps deviennent des astres, s’illuminent, ils voient loin, très loin au-delà d’eux-mêmes. Un principe cosmique se grave dans leur peau, un vertige lourd qui les enracine jusqu’au noyau de la terre. Ils ont peur, ils le refusent, leurs visages le reflètent, mais le vertige les possède, les tient, les envahit infiniment, creuse leurs âmes jusqu’à les transpercer.

*

Le plaisir se heurtait à une sorte de plafond mystique ; c’était comme si son esprit commençait à s’échapper de son crâne par une chape qui s’ouvrait soudain ; tout son être montait hors de ses nerfs, fusait vers le ciel ; commencèrent les convulsions. Même la jeune fille en fut terrifiée ; le corps entier du pauvre garçon était saisi d’un spasme titanesque, même son torse s’agitait, risquait la dislocation, secoué par une main invisible et, semblait-il, immense. Elle n’était pas même sûre de si le triste sire était bien convulsé ou bien s’il ne se fracassait pas le corps à répétition contre le sol, par démence. D’autant que la crise dura plusieurs minutes à ce qu’elle raconta. Elle fermait les yeux depuis quelques temps quand la saccade de bruits sourds sur le sol en béton s’arrêta enfin ; elle s’était crispée sur elle-même de peur. Elle se pencha enfin, vérifier l’état de l’amant convulsé.

Le corps était inerte ; une écume ensanglantée lui coulait de la bouche.

*

À son réveil c’est la peur qui domine dans son regard ; il n’est pas encore capable de parler. Quand François vient les retrouver, des mots lui échappent, mais peu et brièvement.

Il a des spasmes, il bégaie, avec pour seul habit le drap que la jeune fille lui a donné ; il a dans sa gestuelle une succession ininterrompue de tics.

Son regard s’éteint et se rallume, clignote, a de soudaines apories. Le vivier de fantasmes dans son esprit ne semble plus produire que des charniers aux relents de Sodome ; le présent prend un air d’irrémédiable damnation.

Il doit soutenir l’affreuse autonomie cérébrale de l’angoisse qui continue sur toutes les surfaces ses horribles croquis indépendamment de la volonté et du « je ». À chaque doute jaillit d’elle-même une vision viscérale et laide qui éclot lentement avec un étrange aspect de semi-altérité ; elle se déroule interminablement sur un cerveau à vif, s’essouffle et laisse place à une autre. Le fil des pensées ne ralentit pas en dépit de la conscience inerte, couverte de spasmes bariolés ; les pensées semblent sur le point de suivre leur propre course, de s’élancer irrémédiablement dans une direction qui les libère de leur sujet.

Il lui semble que ses yeux vont tomber de leurs orbites ou bien se mettre à fondre. Le monde est bien trop immense pour son esprit infime, malade, recroquevillé dans sa douleur, comment ne pas disloquer ses paupières en écarquillant, s’écarteler l’esprit en entrouvrant ne serait-ce qu’un petit peu le spectre perceptif ? L’immensité est écrasante, il n’existe rien qui saisisse le réel sans se désintégrer, rien qu’une soumission panique à la prochaine urgence.

Les autres le regardent, inquiets, silencieux ; il s’assied à la fenêtre pour fumer. Il a froid.

« Je suis fatigué », dit-il sur un ton déconcertant d’angoisse, comme si c’était tout ce qu’il pouvait articuler. Il pleure, comme si un souvenir plus sombre qu’un soleil mort refaisait surface, risquait de le dévorer.

Et la lumière du jour de lui percer les yeux.

Illustration par Ruth Saavedra