Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

LE CORPS-TOMBEAU I/II

Il était rentré chez lui le soir de Marne et, sans surprise, son état mental était plus qu’inhabituellement lourd. Cependant, le surlendemain non plus, il ne semblait pas retourner à la normale. Edgar ne sentait pas la brume cognitive du réveil se dissiper, il ne sentait pas sa pensée se mettre en branle et batifoler comme à son habitude dans l’infini qu’elle superpose à son champ de vision immédiat ; chaque fois qu’elle veut s’élancer, elle reste raide, ne rencontre dans ses souvenirs et ses thèmes habituels qu’une sensation aride et sans aucune suite ; cela ressemble à s’y méprendre à de la faiblesse mentale mais pourtant il n’a pas vraiment de mal à résoudre les problèmes logiques que sa journée lui présente. En dehors de ces épreuves pratiques, de la conversation des autres, son cerveau est complètement vide. Cette pensée amoindrie, blafarde qui ne semble plus sensible à rien commence plus tard à se doubler d’une honte contre laquelle il est difficile d’argumenter. Et, à travers sa routine, il fait tout pour éperonner son esprit, y réveiller des spasmes qui lui fassent retrouver son activité normale. Après plusieurs jours, il commence à s’inquiéter réellement, à craindre d’avoir détruit quelque chose dans les organes de sa pensée et endommagé son intelligence.

Où sont passées les textures fourmillantes qui étaient sa seule richesse, toute sa fierté, l’unique chose à lui garantir son identité perceptive ? Il a beau tenter de remettre la machine de sa routine et de ses habitudes en marche en imitant la vitesse d’antan, il ne retrouve plus ces iridescences idéales, les reliefs infinis de sa pensée et de ses percepts, ruisselant les uns des autres dans une cascade continue de nuances spontanées et débordantes.

Ce cerveau qui naguère n’avait besoin que d’une chanson pour écrire trois siècles d’histoire fantasmagorique comme un chef d’orchestre chevaucherait le délire de toute une symphonie pour inspirer toute la création vers un grand ouragan cosmique, ce cerveau-là n’amorçait désormais de nouvelles pensées que pour les voir s’évaporer en une seconde et retomber immédiatement dans un silence de plomb. Edgar cherchait partout dans ses sens et ses souvenirs les élans d’autrefois, la vitesse et la saveur qui avaient caractérisé sa pensée toute sa vie, mais il ne construisait plus rien par l’esprit sans sentir un cruel manque de légèreté. Il perdait le fil de ce qu’il se racontait à lui-même bien avant d’entrer dans des élaborations complexes. Il n’y avait plus que des débuts et des constructions laborieuses, accablées de la plus immonde des pesanteurs, des phrases poreuses et fades qui se décomposaient en plein élan.

Pourtant, quand ses amis lui parlent, ils le trouvent fébrile, mais ses réponses sont promptes, ce n’est pas la logique qui leur manque ; les épigrammes sont les mêmes ; les impromptus sont peut-être moins profus, les fantaisies semblent être remplacées par des traits plus brusques, saccadés, inquiets. Nul ne pourrait prétendre que tout cela est moins intelligent, même Edgar s’en rend compte, les phrases, les idées sont encore assez complexes, mais qui irait affirmer qu’elles ne sont pas tout de même différentes d’aspect, comme moins voluptueuses, moins luxuriantes ? En effet, c’était comme si quelque chose dans son expérience personnelle avait régressé du technicolor au noir et blanc. C’est lui qui ne s’émeut plus sous les axiomes que produit sa pensée et qui ne s’embrase plus pour la faire redoubler de propositions étranges. Il n’a plus de plaisir à réfléchir, partout où il devrait s’attendre à en trouver ce n’est que vide, les dizaines de recoins érogènes de sa cervelle comme des cloches radieuses qui résonnent d’ordinaire dans son système nerveux ne ressentent plus rien, répondent au stimulus par un vide ; si la musique lui plaît, elle ne l’affole plus, ne le libère plus sur les espaces infinis du désert intérieur pour le faire déborder de couleurs, composer spontanément d’infinies mosaïques de bruits et de grains et, dans toute cette abondance, le faire rêver toutes sortes de rêves rares.

C’est une anhédonie de la pensée en fin de compte qu’il se découvre au long de ces journées, puis de ces semaines. Il n’a plus qu’un plaisir creux au bout de certaines pensées, et ce plaisir lui fait honte, creuse son sentiment de culpabilité. Il a partout l’impression d’avoir une essence dégradée, que la meilleure partie de son âme s’est dévitalisée ; il ne peut pas s’empêcher de se comparer chaque seconde à son expérience d’autrefois et de se trouver pauvre, dégénéré, abîmé comme un élu des muses dont les capacités se sont dissipées après le sacrilège de trop.

Bien sûr il n’en parle à personne et il redouble de peinture, de musique, de films et de drogue pour se forcer à sentir quelque chose, ce qui fonctionne un peu mais ne le ramène pas au même rythme, pas aux déploiements d’antan. Bientôt, la chose s’aggrave même ; le silence de ses sens est presque total lorsqu’il n’est pas ivre de quelque chose, la chair même ne lui procure plus rien d’irradiant, en Marie et en d’autres il éjacule sans rien sentir. Il s’est envoyé la moitié des putes de la rue Blondel avec et sans préservatif, rien n’y fait. Il est de plus en plus livide ; l’absence totale du moindre plaisir et la perspective vertigineuse de devoir exister dans ce corps en panne jusqu’à la fin creuse ses traits, lui donne l’expression des pauvres chairs vides et fripées qui tremblent dans l’antichambre de la mort où leurs enfants les ont parqués. Il essaye tout sauf l’héroïne qui le fait encore hésiter. Le psychiatre n’aide pas, aucun autre médecin non plus ne présente vraiment de solution. Quand il en parle à François, les idées fusent sans vraiment proposer une quelconque porte de sortie à la confusion.

« Qu’est-ce que c’est que cette malédiction qui m’a terni de l’intérieur, qui a souillé le mercure de mon âme, l’a rendu lourd et presqu’immobile ?

— Je n’en sais rien…

— Je n’ai pourtant jamais fait grand-chose, tout ce que j’ai jamais fait de pire je l’ai fait dans la pensée…

— Ce n’est pas si sûr…

— Comment, pas si sûr ?

— Est-ce que tu te souviens déjà de tout ce que tu as fait ?

— Certes non… Mais je connais l’étendue de mon spectre moral, je crois…

— Ton problème, au fond, c’est d’être pas capable d’accepter que ton cerveau n’est plus le même, qu’il a subi une transformation quelle qu’elle soit. Je suis sûr que quand tu t’y seras résigné tu récupérera un peu de sensation ; l’angoisse dans laquelle ça te met t’empêche forcément de jouir, c’est elle qu’il faut dissiper pour pouvoir faire un vrai bilan.

— Et pour mes expérience d’autrefois ?

— Il vaut mieux oublier ça, il n’y a pas de raison qu’elles reviennent. Oublie-les ou bien, justement, contente toi de leur souvenir.

— …

— Tu peux encore faire quelque chose de ta vie avec ou sans ce degré de sensibilité, avec ou sans ce degré d’intelligence, sans doute moins, peut-être plus, on ne peut pas savoir tant que tu ne le fais pas sérieusement. »

C’était un conseil juste mais tellement amer qu’on ne pouvait pas s’y résigner, l’avaler sans que le corps se débatte des mois durant, se débatte sans pour autant guérir autrement. Est-ce qu’il n’y avait plus que le plaisir en demi-teinte comme des phrases de haïku, une ascèse forcée, parfois bénie d’une ombre éphémère de jouissance ?