Lucien se réveille d’un sommeil qui pourrait avoir duré une nuit comme dix jours ; un de ces réveils qui commencent par une amnésie totale, comme s’il apparaissait ex-nihilo, un fœtus dans le ventre de sa mère dont la conscience éclot, vierge de souvenir, au seuil de sa toute première pensée ; puis, après quelques longues minutes, cet esprit vide se souvient de son nom, de son contexte, s’alourdit, redevient une présence. Mais son environnement est comme une énigme dont la moitié des mots seraient manquants, qu’il faudrait reconstruire avant de penser à une réponse. Les objets que croise son regard ne sont pas familiers, bien que la chambre, elle, le soit dans sa forme, les fissures de ses murs et la peinture jaunie. Qu’est-ce que c’est que cette chemise, là ? C’est à lui ? Et ce froc ? Et là-bas ce livre… Il lit Valéry, lui ? Un cadeau, peut-être… Il retrouve bien son portable au fond du monceau des vêtements de la veille ; ses doigts se souviennent du code. Sombrant dans son écran, quelques grappes de souvenirs lui reviennent sans nécessairement s’agencer très bien entre elles ; le noyau de son marasme est là, le nœud de questions sans réponses et de mauvais souvenirs qui lui fait prendre toutes ses décisions est pleinement accessible, mais pas grand-chose d’autre ne l’est ; les informations qu’il trouvent dans l’appareil sur les trois derniers jours font saturer son esprit, il renonce momentanément à comprendre ce qui l’amène à cette matinée ; cependant il a rendez-vous avec quelqu’un semble-t-il. Mais qui ? Étrangement, il sait où ; il ne sait pas pourquoi il le sait, car ce n’est pas écrit dans ses conversations, mais il le sait, d’instinct. C’est dans ce café qu’il n’aime pas, du côté de Bréguet-Sabin. Machinalement il s’habille ; il ne sait pas trop ce qui est sale, ce qui est propre, ce serait difficile d’élucider cette question avec tout le paysage de collines que forment ses vêtements, ses choses dans cette petite chambre. Il se brosse les dents, se parfume les aisselles ; bientôt la porte d’entrée claque derrière lui.
Il est dans ses pensées, ses pensées poreuses qui n’ont pas vraiment d’élan et pas vraiment de base hormis la faible volonté de retrouver un élan et de retrouver une base ; il ne fait donc pas attention à ce qui l’entoure si ce n’est pour se confirmer à lui-même que c’est bien ce qu’il a l’habitude de voir en sortant de chez lui. Bréguet-Sabin, cela sous-entend boulevard Richard-Lenoir, ce qui sous-entend Bastille etc. La ville, le monde se reconstruit par analogie ; il essaye de retrouver en souvenir les lieux qui sont les siens, les lieux qui lui donnent son identité perceptive, les lieux où il sera quelqu’un pour d’autres, pas seulement pour lui-même ; voir d’autres gens, se rappeler de sa réalité sociale devrait sans doute lui rendre un peu de gravité psychologique. Pour l’instant, une part énorme de son contexte ne lui revient tout simplement pas ; il a comme l’impression de trouver un vide là où il devrait y avoir une sorte d’urgence ou au moins le fil d’une série de tâches, si infimes soient-elles.
Il ne sait toujours pas avec qui il a rendez-vous. Sur place, il attend un peu ; quelqu’un finit par venir à sa rencontre qu’il reconnaît vaguement ; c’est sans doute lui ; son meilleur ami ? Une connaissance de la semaine dernière ? Quelqu’un… On parle bien avec lui. Qu’est-ce qu’ils s’entendent bien ; cela fait vraiment plaisir d’être d’accord avec quelqu’un sur autant de sujets.
La rupture en soi transforme quelqu’un, elle l’ampute de tout ce qu’il était supposé devenir dans le contrat de la relation, elle en fait une sorte de béance creuse.
« Je ne sais pas », dit Lucien, « Un cœur brisé, c’est une image tellement téléphonée, je ne crois même pas avoir un seul ami qui s’en serve ; et pourtant je serais prêt à m’en servir, moi, pour exprimer cela et seulement cela qu’en ce moment je ne suis plus capable d’aimer, que mon cœur en tant qu’objet n’est plus fonctionnel. Aujourd’hui mon corps est devenu incapable de s’emballer pour une femme, de croire vraiment qu’il va trouver dans cette créature autre chose qu’une personnalité liquide, une fange ; un jour, sur l’autre insecte effrayé dans un dédale de mirages ignobles, âme chétive et méprisante qui vit son petit plaisir dans la céleste Alhambra. Je les trouve si peu aimantes au fond… Et il faudrait que je sacrifie toutes les femmes du monde sur l’autel de sa petitesse ; sur l’autel d’un ange, d’une créature de roman à la rigueur, une beauté relative mais qui soit authentiquement douce passée la deuxième année ; mais est-ce que ça existe ? Je suis comme un marin en pleine mer qui a cessé de croire à la terre ferme ; il faut dire que je suis né sur ce navire, je l’ai jamais vue, moi, l’Épire ; t’aurais vu ma mère toi…
— T’es dans Waterworld.
— Ouais.
— Si elles sont moins aimantes avec le temps, au-delà du cap des trois ans qui est un sujet en soi, il faudrait penser aux trucs que tu fais qui les dégoutent de te montrer de l’affection…
— Oui, pour sûr, mais c’est bien ça le problème ; c’est honteux qu’une pauvre impression de cinq secondes, d’avoir été laid, maladroit cinq secondes et de la mauvaise manière puisse définitivement empêcher quelqu’un de me concevoir comme un homme.
— Comme la fameuse scène de la bagnole dans Le Mépris ?
— Oui.
— En effet, c’est cruel.
— Surtout quand on a soi-même passé des années à faire tous les efforts du monde pour aider quelqu’un à se corriger, à surmonter ses atrophies, quand on a déjà bu toute la lie de quelqu’un à grand efforts de volonté et que cette personne même recrache la vôtre sans même réfléchir à l’arrière-goût qu’elle vous laisse à vie, à vous qui aviez déjà bu toute son âme moisie. C’est comme si de l’accepter elle dans sa laideur, en soi, avait contribué à m’abaisser dans son esprit… Pourtant on ne va pas me faire croire qu’il ne faut pas la boire à un moment donné, cette lie, si on décide d’épouser quelqu’un… Se marier avec quelqu’un, c’est devenir soit sa victime soit son tortionnaire, un genre de dompteur ? Et puis, maintenant que je sais empiriquement à quel point c’est sinueux une personne, comment on devient incapable de faire la différence entre l’espoir et le songe sur les questions les plus graves, c’est comme si je voyais plus de visages, de silhouettes mais des entrées de labyrinthe ; toutes ces entrées ne m’inspirent qu’une immense paresse.
— Oui ; c’est assez raisonnable comme point de vue, au fond.
— Mais ça me déprime, j’ai horreur de ça. Chaque fois que je commence une histoire avec une fille, j’ai une indigestion cérébrale dès que je me mets à ressentir un peu d’affection, dès que je commence à la rêver un peu, comme un verre de tise sous Antabuse… Au bout de deux jours j’ai déjà plus de passion, que de la nausée.
— Parfois ça met du temps de revenir d’une rupture, c’est comme ça.
— Oui, mais moi j’ai pas envie de finir comme le connard des Fraises Sauvages !
— Oui, je comprends… Je vais te raconter une histoire, ça va te remonter le moral.
— Oui ?
— C’est une nouvelle que j’écris en ce moment. Ça commence par un homme relativement riche qui vit le milieu de sa trentaine de manière un peu panique, qui se rend compte qu’il ne va jamais être capable de renoncer à la diversité dans son plaisir érotique. Cela l’accable car il est en train de tomber amoureux d’une jeune femme et qu’il sait déjà qu’il va finir par la faire souffrir beaucoup, le jour où ses yeux se rouvriront pour tous les autres corps du quotidien. Il se dit : “L’esprit contemporain n’a plus cette tolérance d’antan pour les corps de location”, il sait que sa nouvelle chérie, d’esprit calviniste, accorde une très grande valeur à la fidélité d’âme comme de chair. L’idylle se poursuit donc, à un âge où l’on pense tout naturellement à se marier. Après deux ans, on lui présente une femme qui réveille en lui tout le souvenir d’un puissant idéal érotique d’adolescence. Il ne peut pas s’empêcher de lier conversation avec cette amie d’amie, de se rapprocher d’elle. Cela fait bientôt quelques mois qu’il la fréquente ; il lui a acheté un bijou sublime qui doit venir donner sa touche finale à son style vestimentaire et commencer de lui suggérer la possibilité d’une aventure. Cependant la fiancée de notre trentenaire trouve ce bijou dans ses affaires ; contrairement à ce qu’il aurait cru, elle est particulièrement sensible à sa beauté et, tout surpris, il finit par le lui offrir. Il lui vient bientôt l’idée d’aller un peu plus loin ; il lui offre un vêtement puis un autre, tous dans le style de cette autre fille. Il finit par lui suggérer que telle et telle couleur de fond de teint iraient mieux avec cette nouvelle veine de son accoutrement et, finalement, il la persuade même de maigrir significativement. Il finit par avoir en sa propre fiancée un exemple encore plus parfait de cet idéal de jeunesse que cette autre fille avait réveillé en lui.
La relation continue un an comme ça, semble plus solide que jamais dans sa nouvelle forme, mais après treize mois sa fantaisie se réveille ; il a découvert une autre fille. Il met à nouveau sa fiancée au régime, cette fois-ci pour prendre un peu de poids ; il l’entraîne à se servir de nouvelles expressions, lisse énormément son langage, l’entraîne à être à la fois plus pudique et plus insinuatrice dans sa conversation ; il lui apprend à savourer certaines moues, certaines poses. Il lui teint les cheveux, lui achète des lunettes, lui donne un nouveau fond, une nouvelle saveur à grands coups d’accessoires, de couleurs, de tatouages, de bronzage etc. J’hésite à faire aller les choses jusqu’à la chirurgie ; ce serait plus réaliste, plus contemporain mais je trouve ça trop facile d’un point de vue narratif : tout finirait dans l’horreur des ruines corporelles ce qui est fait, fait et refait.
Mais les choses se développent, il lui écrit carrément des personnages, des portraits psychologiques auxquels se conformer, il la fait passer par toutes les époques, toutes les décennies. Il a besoin de changement de plus en plus souvent, tous les mois il rénove tout, si bien que le corps de la pauvre fille arrive à peine à suivre. Bientôt il lui fait changer de masque, de registre vocal, d’identité comportementale en plein ébat, il convoque en elle différentes personnes de son répertoire, apprises et délaissées qu’il fait ressurgir comme ça par caprice, au gré de sa rêverie, de son rut. Dans le quotidien elle devient comme une aquarelle permanente de caractères qu’il module en continu.
Au fond il épouse aussi son obsession à elle de se transformer sans arrêt ; bien sûr, pour aimer changer du tout au tout de cette manière, il faut posséder une nature plus instable que la moyenne, un certain goût pour la fuite en avant et le fait de régler ses problèmes profonds en refaisant la devanture de son être ; à force de la manipuler comme un matériau, il finit par comprendre un aspect de son essence intime que la jolie jeune bourgeoise initiale ne lui avait pas communiqué et qui est justement cette tentation d’engloutir tous ses problèmes réels dans des modulations de sa surface, dans des transformations. Il la comprend et elle le comprend, au fond de tout ce faux qui lui permet à lui de bander et à elle d’avoir sans cesse des nouveaux départs pour pas cher et sans remise en question, d’exister toujours dans le calme néant qui existe entre-deux versions de soi-même ; c’est presque beau. Bien sûr la chose prenant de telles proportions, devenant si obsessive et si constante, les vies professionnelles en pâtissent des deux côtés, les portefeuilles donc aussi, les angoisses existentielles se font plus intenses, des crises de nerfs les attendent à tous les tournants. »
Lucien a écouté tout le récit avec beaucoup d’intérêt.
« J’aime beaucoup, c’est plus qu’intéressant. Comment tu la termines, ta nouvelle ?
— La conclusion est plus fantaisiste, elle rompt un peu avec le côté naturaliste du reste de la nouvelle. Après presque dix ans et toutes ces transformations, elle devient comme un chewing-gum trop longtemps mâché et remâché, qui ne peut plus prendre de nouvelles formes, qu’une pression fait fondre au lieu de le distendre. Ses prises et ses pertes de poids ne prennent plus vraiment forme, les nouvelles moues ne trouvent plus aucune grâce. Peut-être qu’elle vieillit tout simplement aussi. Elle a dû changer de l’intérieur tant de fois, tant de fois elle a été une chose et tant de fois son contraire, incarné au plus profond d’elle-même tant de psychologies opposées qu’il ne lui reste rien de ce socle de convictions, de sensations et de sentiments qui permettent le sentiment de l’identité ; au début ce sont des rôles passés qui surgissent dans les nouveaux, qui brisent les nouveaux personnages qu’elle a de plus en plus de mal à habiter ; à la fin elle divague partout, des voix la traversent, des masques qui s’emparent d’elle sans prévenir et laissent place à d’autres en permanence ; bientôt elle a quinze identités qui se bousculent sur son visage toutes les dix minutes. Le type finit donc par la parquer dans un asile et retourner au bordel où il ne peut plus bander qu’avec deux femmes en même temps. »
Lucien avait ri toute la durée de cette fin, il aime étrangement cette idée de transformer une femme mille et mille fois du tout au tout, jusqu’à ne plus rien laisser qu’une chose si informe qu’elle n’est plus rien ; ça le rend tout rêveur. Il continue de parler quelque temps avec son ami. Mais entre ensuite quelqu’un qui le reconnaît et vient vers lui. Le type lui dit :
« Excuse-moi de mon retard ! »
Lucien est très confus, il reconnaît cette personne aussi vaguement qu’il reconnaît la première. Cette première personne lui dit :
« Je vous laisse », et s’en va. Il finit par reconnaître la seconde ; c’est Jérémie, une sangsue qui lui doit de l’argent ; c’était bien lui avec qui il avait rendez-vous. Cependant qui avait été le premier ? Il n’arrive toujours pas à s’en souvenir ; Jérémie ne sait pas non plus, c’est la première fois qu’il le voit. Bientôt ce visage pourtant de fraîche vue s’efface de sa mémoire ; ne demeure que le récit, le souvenir d’un échange.