Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Maelstrom Ouranien Partie 1

Où cela mène-t-il de lire des livres pleins de pensées qui n’amusent plus que vous ? Avec qui parler de cela ? François a l’impression de devenir fou à force de ne plus être compris, à force de se remplir d’une complexité incommunicable. Avec les années, c’est comme s’il avait appris une autre langue en oubliant celle de son temps ; il est de plus en plus isolé dans un monde que seuls comprennent ceux qui ont appris à voir la vie à travers les idées de ses livres à lui. C’est-à-dire donc que seule une dizaine d’individus dans une ville de plusieurs millions serait en mesure de véritablement décrypter son essence, son verbe. Ces dix individus-là, il n’a aucun moyen de les trouver, il y a longtemps qu’il a cessé de les chercher. Et puis, chaque année le fragmente davantage, l’empêchant ainsi de colmater les fissures grandissantes de son identité.

Il traîne d’un côté tout un registre de contradictions non-résolues, de gribouillages existentiels, d’expériences bâclées, de faux départs, et de l’autre, tout un passé de plaisirs dantesques. Après une certaine heure, il va dévorer les chairs malsaines des amantes malheureuses, qui regrettent leur vice tout en s’y réchauffant, et qui pleurent en plein orgasme.

Les gens autour de lui s’avilissent avec une horreur extatique, avec des râles d’apocalypse devant ce qu’ils se sentent devenir, à quatre heures du matin, quand les festins sont consumés et leurs cerveaux en pleine indigestion. François ramène ses drogues chez des gens contrits mais altérés, qui se haïssent d’être ce qu’ils sont et de ne pas avoir la volonté de s’extirper de leur enfer de honte et de jouissance. La honte est cet air infect qu’ils respirent si longtemps qu’ils ne le remarquent plus. Leur accoutumance à la honte la plus grave fait fondre peu à peu le squelette de leurs âmes, les enracine dans leurs bas-fonds, les défigure de l’intérieur. Il n’y a pas de retour en arrière pour la plupart des amis de François, mais plutôt une renaissance dans un monde de valeurs inversées, dans un monde de hideur tranquille ; la laideur est sans limites, c’est elle la vraie liberté.

Il ne sait même plus si cela le dérange de n’avoir jamais rien fait de ses mains, de son esprit, rien de plus que d’affoler la pensée de quelques personnes et la sienne propre ; il pourrait passer encore dix ans à sodomiser des bourgeoises joueuses qui ne comprennent pas, qui ne comprennent pas, qui ne comprennent pas que ce n’est pas drôle, que rien de cela n’est drôle, qu’elles font joujou avec des esprits de l’espèce la plus sale, des damnés avides, dignes d’un tueur en série, à l’exception près que le jeune homme souriant avec un cerveau vieux de trois millénaires ne se soucie pas de sang, mais de violer des âmes et de les re-violer et re-violer jusqu’à-ce qu’elles le supplient dans un orgasme d’angoisse, le supplient, le supplient de rien, des syllabes haletantes, bizarres, désespérées, dans la langue des anges déchus. Il vous happe dans des profondeurs si glauques que la peur et le regret, l’attrition, sont immédiats et vous suffoquez, traversez un kaléidoscope moral qui est comme une nouvelle pomme d’un nouvel arbre de la connaissance. Il vous montre des infinis de beauté et de laideur, des contrastes à créer trente séismes dans la chair, il vous montre le bien et le mal comme jamais vous ne les avez sentis, couronnant des formes infinies et contraires, elles défilent et défilent et défilent dans le vitrail de l’un et de l’autre ; ces deux idées deviennent comme des vêtements que tout le monde peut s’acheter à vil prix. Et pourtant, le bien reste beau et le mal, savoureux, dans le désert de solitude ambigüe et terrible des vertus suprêmes et de l’abjection totale. Et la pauvre créature comprend que la divinité de son être n’est pas une bénédiction ; car le verbe s’est fait chair, certes, mais le verbe ensuite s’est angoissé.

Quand on met n’importe quelle jeune fille dans la situation de Job après lui avoir arraché tous les sacrifices dont elle est humainement capable, bien au-delà de ce que sa fierté peut tolérer ; quand elle libère sa panique dans tous les sens d’une manière si intense que tout le monde autour d’elle se défile, s’enfuit avec une peur mêlée de dégoût, dans une société où personne ne se préoccupe plus des ruines humaines, alors, c’est avec les pierres les plus noires de leurs âmes qu’elles se reconstruiront et François aura vaincu.

Au fond, elle ne mérite pas mieux ; la naïveté est la chose la plus dégoûtante imaginable, il fallait la punir violemment jusqu’à-ce qu’elle vomisse tous les organes de sa médiocrité, quitte à ce que la personne se rende ainsi incapable de continuer à vivre. Si l’exigence de perfection ou de radicalité métaphysique devait passer par là, alors quoi ? Eh bien ?

Chaque jour s’ouvre sur une lie de cendre et de sueur rance, un monde asséché, des lyrismes d’amertume, carnassiers à l’affût d’une innocence cauteleuse à punir sauvage-ment. Ce matin ne déroge pas à la règle. Il fume puis se lève et refume, boit son café noir, repense à tout ce qu’il a de prévu pour le distraire aujourd’hui ; il y a cette fille qui pense à lui bien trop souvent et qu’il doit voir et triturer un peu ; il y a Jérémie qu’il aime bien et qu’il n’a pas vu depuis un an et qui va l’attendre dans un café vers dix-huit heures.

C’est toujours dans leurs accents de romantisme, dans leurs impulsions spectaculaires que les cœurs boueux commencent à fasciner les demi-enfants qui promènent leurs dix-neuf ans au mauvais endroit. Les pauvres enthousiastes qui déversent une âme torrentielle à suivre la beauté sale qu’ils prennent pour le conquérant occulte des mondes de la pensée, ils ne s’arrachent jamais de leur mirage sans laisser une portion capitale de leur jeunesse entre ses dents chimériques. La jeune Rose le suivait partout, dans tous les cloaques, chez tous les animaux sinistres de son demi-monde, dans toutes ses virées jusqu’à l’aube rance, et elle attendait, elle attendait qu’il la touche enfin ; lui ne rechignait pas à l’idée d’enfin déballer son bonbon mais, avant de combler la chair de la jeune fille, il avait envie d’offrir une vraie visite guidée de ce visage immonde qui animait son égout de cerveau, le satyre buveur de fange aux sanglots hilares et déchirants qui se tordait en lui.

Aujourd’hui il la voit en début d’après-midi, ce qui arrive peu ; c’est elle qui a appelé, elle a quelque chose à lui montrer. Il se réveille par de la paresse, des passe-temps, du rien. Après une petite heure écoulée, il faut bien commencer à se mettre en route. Il se traîne jusqu’au lieu de rendez-vous après une brève toilette, il est en retard d’une petite dizaine de minutes. Un soupir lui échappe de temps à autre ; les motifs de fatigue abondent. Il y a ces modes laides qui recouvrent les corps plus jeunes, des imitations fades de ce que l’aspirante avant-garde portait il y a sept ou huit ans. Il ne comprend plus les adolescents, il ne comprend plus si bien l’argot ; partout les signes que la nonchalance d’étudiant, sur lui, fait songer à un crop top sur une octogénaire ; la nonchalance passé vingt-cinq ans change de sens, ne passe plus que pour une forme de ridicule un peu prétentieux et comme toutes les qualités un peu ambivalentes de votre caractère, elle sert à tout le monde d’explication évidente à l’ensemble de vos échecs.

Et pourtant, cette nonchalance, c’est celle de tous les êtres un peu libres, ratés ou pas ; mais les gens n’aiment pas voir de la liberté chez ceux qui ne produisent rien, les stériles. Tout le reste change aussi ; les lignes de métro s’allongent, tels et tels bars ferment, même vos acteurs vieillissent, les nouveaux ne vous disent rien, et il vous semble tout à coup que tout un monde a disparu avant d’avoir pu donner réelle naissance à une seule de ses esquisses. Dans le nouveau monde qui remplace le vôtre, vous êtes un étranger indifférent, l’invité en pleine gueule de bois d’un vieux banquet emporté par le vent pendant votre sommeil.

Rose aussi n’est pas de son monde, n’a pas connu cette brève saison qui l’a vu naître ; les goûts de François sont une langue étrangère pour elle. Mais il sait encore être bachique de temps en temps, de nuit comme de jour, ce qui est universel. C’est d’ailleurs tout ce qu’elle comprend chez lui. Finalement, ce qu’elle voyait de lui, c’étaient des impulsions, des postures, des manières, des partis-pris sortis de leur contexte ; elle se disait « Ce n’est pas une mode en lui car c’est à contretemps, si peu contemporain… », sans penser qu’il s’agissait peut-être là d’une mode morte, envolée, d’un été d’il y a six ans que François n’arrivait pas à oublier, ce que ça avait voulu dire d’être très jeune et débridé — « Sans timon » n’est-ce pas ? — l’année de ses dix-huit, dix-neuf ou vingt ans.

Dans ces moments où il ne donnait pas la cadence, où c’était Rose qui dirigeait la conversation, il apprenait à chaque moment d’incompréhension, par ses propres erreurs d’interprétation, à quel point, à défaut d’être vieux, il n’était définitivement plus jeune à proprement parler, plus en phase avec la culture sécrétée par l’époque. La jeune fille lui parlait en passant d’une émission de téléréalité américaine qu’elle regardait, qu’elle appréciait ; ce plaisir, elle le ne trouvait pas incompatible avec ses quelques lectures sérieuses ou avec l’image que ces lectures étaient supposées donner d’elle ; François avait raté la séquence où ce genre de passe-temps avait cessé d’être inavouable. Il comprenait ce qui avait changé, ça ne le mettait pas à l’aise. Idem de l’omniprésence encore plus exacerbée du rap dans les consciences, dans les radios, dans les playlists. Il se rend compte que s’il comprend les gens de moins en moins, alors la psyché moyenne lui échappe de plus en plus, alors le pouvoir ou la fascination qu’il saurait exercer sur les autres par la parole seule faiblit de jour en jour ; le momentum latent dont il a bénéficié ces dix dernières années se fane à tous les niveaux.

Il lui demande ce qu’elle voulait lui montrer en le conviant ici ; elle sort un petit lutin, dans le lutin des photos d’elle mise en scène, dans toute sorte d’habits vintage plus ou moins légers.

Ce n’est pas vraiment de l’avant-garde, c’est assez peu imaginatif, seulement poli ; une espèce de mélange mal ficelé de goth-punk et d’electroclash ; cela dit elle était très jolie, alors qu’est-ce que ça pouvait bien faire ?

« Tu en penses quoi ? Ils vont me rappeler ?

— Je suis sûr qu’ils t’inviteront au moins à deux trois orgies, si ça ne tombe pas entre les mains d’un gros porc qui veut te garder pour lui tout seul. »

Et il lui caresse le visage du dos de la main avec mépris et bienveillance, très bien reçu au demeurant ; elle lui sourit comme une petite fille, caresse ses doigts du bout des lèvres. Il y a une photo dans le lot qui révèle plus de peau qu’elle ne lui en a jamais montré personnellement. Et il sourit et se rapproche d’elle, et ils se touchent et il se fait tard bientôt et il a encore Jérémie à voir. En se mettant en chemin, il se fait la réflexion que ça doit être l’idylle la plus blasée qu’il n’ait jamais vécu ; c’est une sorte de chaton plutôt qu’une bonne amie, cette petite bête ridicule dans un corps de femme ; ses vrais amis, il commence à trop les connaître pour vraiment pouvoir dire qu’il les aime. Cela dit, Jérémie échappe peut-être à cette règle, ou du moins il ne se souvient pas d’avoir été agacé par lui, pas récemment.

Il le rejoint dans un autre café à trente minutes de là. Le garçon l’attend au fond de la terrasse, clope aux lèvres, belles sapes de velours cintré, bleu nuit, avec touches d’ocre et foulard en soie d’un blanc ivoire. François le complimente mais l’autre reste grave ; François fronce légèrement les sourcils avec appréhension.

« Tu te souviens de Clarisse ? »

Le nom résonne en François comme le gong d’un temple gorgé de mânes. Il hoche la tête, surpris, intrigué.

« Morte. Pneumonie très grave, terminée en infection cérébrale ; sa tête a commencé à pourrir avant même qu’elle ait le temps de sombrer dans le grand silence, la pauvre. Remarque c’est raccord, avec ce qu’on sait du person-nage… »

Cela ne fit pas rire François ; au contraire il était même vexé, courroucé ; cela venait de quelqu’un qui ne l’avait pas assez bien connue, qui n’avait pas le droit de se permettre ce genre de remarques.

Il n’avait pas pensé à elle depuis longtemps déjà ; peut-être était-ce pour ça qu’il s’ennuyait.  À l’époque, elle avait un chat nu couvert de tatouages ; des barbelés et des armes à feu ; elle l’appelait Orlov et il pleurait sans cesse par les pores de sa peau. Dans le grotesque rafiot qu’ils avaient assemblé et mis à flot pour faire croire à la faculté que l’avant-garde littéraire était de retour, le seul travail abouti, les seuls textes à présenter un début de voix avaient été ceux de Clarisse.

Lui-même avait proposé quelques écheveaux loufoques et provocateurs, mais il était toujours resté au niveau du journalisme, il faisait réfléchir, il éperonnait mais n’inspirait rien. Chez les autres, il y avait eu des moments, des évanescences, des relents de beauté vague ; ce qui la différenciait, elle, c’était le sérieux de sa démarche, le fait d’être allé trouver des idées précises, d’avoir cherché un nouveau genre de cohérence esthétique, morale dans la structuration de ses images, de son style.

Clarisse conduisait ; il se souvenait d’une soirée en rase campagne où tout le monde avait contribué à assembler les chansons les plus extraordinaires en préparation de l’intoxication, avant les débuts d’une bacchanale boiteuse et pourtant radicale. Clarisse avait une débauche si étrange ; elle était imprévisible. Elle commençait calme, puis après une heure elle libérait un chaos absolu avec un sang-froid proche du fanatisme. Ce soir-là, dans le champ abandonné qu’ils avaient élu pour leurs festivités, dès que l’ecstasy s’était mise à se faire sentir, elle s’était emparée de la voiture qui servait à tout le monde de système de son et elle avait commencé à traverser le champ à toute vitesse, fonçant délibérément sur les convives, les forçant à se jeter sur les côtés pour ne pas mourir écrasés. Pendant une heure elle avait fait régner une terreur absolue, exacerbée d’ailleurs par la drogue qui crissait dans les veines de toute l’assemblée. Les trois quarts des femmes pleuraient, hurlaient à la mort, quelques hommes hallucinés éclataient de rire avant de voir bientôt la voiture se tourner dans leur direction. Finalement, elle était rentrée dans un arbre, volontairement semblait-il, et après l’impact, était sortie titubante de la voiture. Elle était revenue s’asseoir près du feu de camp et avait passé dix minutes à se recoiffer. Tout le monde la regardait béat, comme une sorte de déesse. Quand François avait hasardé ultérieurement une question sur ce qui lui avait pris ce soir-là, elle avait simplement répondu :

« J’écoutais la musique ».

C’était à force d’actions de ce genre que François était tombé éperdument amoureux d’elle, à la fois comme femme et comme une sorte de prophétesse ; laisser des empreintes immenses dans les cerveaux des gens, des chiasmes qui les obligent à avoir des choses à raconter, à exprimer quelque chose de puissant, marquer les gens au fer rouge, créer des souvenirs dans leurs viscères, forcer artificiellement les traumatismes qu’une période de grand trouble aurait créée dans une génération, mais à l’échelle du groupe. Forcer les gens à souffrir, donc à avoir une âme, c’était là son but, le motif de toutes ces explosions, de ses sabotages, et François n’avait encore jamais trouvé quelqu’un qui partageât avec lui cette ambition, cette vision d’un salut universel par la violence. C’était le projet qu’il avait toujours désiré sans jamais le formuler explicitement.

Mais Clarisse ne communiquait pas bien son ambition, elle en parlait rarement, ne s’organisait pas, ne se structurait pas ; la spontanéité était sa force mais aussi sa limite.

Il l’avait suivie avec un désespoir total, comme un pèlerin chercherait un lieu saint mobile, qui migre de région en région et plus vite que lui. Elle était souvent introuvable des semaines entières, on entendait qu’elle était apparue à tel et tel endroit, qu’elle avait causé tels et tels scandales. Dans leur sommeil d’alcool et de fatigue, elle avait rasé la tête de toutes les filles d’une soirée à Boulogne et répandu leurs cheveux dans les bacs à fleurs, fixant les plantes arrachées sur leurs crânes nus avec de la colle. Elle avait dilué des médicaments hormonaux dans les bouteilles d’eau et de jus de ses colocataires jusqu’à ce qu’il leur pousse de la barbe et que leurs mâchoires s’épaississent. François entendait dire par un ami commun qu’elle avait été chercher toute une valise d’ossements au fond des catacombes pour les lâcher ensuite sur le palier d’un commissariat, plaçant au fond de la pile une carte affirmant que Ceux qui écrivent l’histoire n’ont peur que de la mort, ceci souligné par une série de dix empreintes digitales de tailles variables qui appartenaient à des gens ivres qu’elle avait rencontrés un peu partout ; ou bien qu’elle avait emmené une dizaine d’amies nager nues dans la Seine, inséré des objets divers dans les vulves de deux filles ivres mortes avant de les traîner à moitié nues jusqu’au trottoir et de s’en aller ; qu’elle avait ridiculisé un intervenant de la faculté qui donnait une conférence sur Théophile Gautier. Parce qu’avec toutes ses frasques, elle continuait de lire et d’écrire avec beaucoup de rigueur.

Un jour, à l’issue d’une conférence et d’une soirée, François avait réussi à se faire acclamer d’une foule qu’il avait pourtant haranguée et insultée violemment jusqu’à la crise de nerfs, une heure durant, du haut d’une chaise. Fort de cette impression, François était parvenu après quelques jours à se rapprocher encore de Clarisse et à sécuriser sa présence toute une semaine ; il l’emmena dans le Massif central où sa tante avait un pavillon dont personne ne se servait plus.

Ils y avaient rêvé à voix haute pendant des heures et quiconque les aurait écoutés attentivement aurait été tout à fait horrifié, convaincu qu’il avait affaire à deux psychopathes, aux épulons sanguinaires de la sédition. Ils parlaient de meurtre comme on parlerait de peinture, cherchaient par la discussion les moyens les plus efficaces et extrêmes de créer des blessures graves dans les âmes, les âmes scandaleusement endormies, mesquines et écœurantes, les âmes de dernier homme que tout le monde cachait en dessous de ses petits raffinements d’émotion. Il était question de méditer quel éperon enfoncer dans les consciences.

Par jeu, ils avaient commencé à se scarifier mutuellement, comme pour se tester ; elle avait ouvert une plaie assez profonde dans la peau de son torse ; elle y avait enfoncé ses doigts ; il avait fait une longue entaille sur sa jambe gauche qui partait de la cheville et s’arrêtait à quelques centimètres de son sexe.

Il la désirait à en mourir et elle avait l’air de le comprendre, mais elle cultivait une certaine ambigüité sur la nature de ses intentions. Elle s’entrouvrait à ses caresses parfois, s’en émouvait un peu, puis se refermait, se levait, demandait à faire quelque chose ; il s’exécutait, après l’avoir contemplé quelques secondes, l’emmenait sur le lac, l’emmenait voir les petites vieilles du village sur la place de l’église. Ils allaient au cimetière et à la société des jeunes gens de la province. Par ennui, ils allaient tard le soir dans les boîtes du village d’à côté et ils introduisaient auprès des fêtards de campagne la drogue dure.

C’était étrange de voir leurs réactions ; ils avaient d’instinct un rapport à ce plaisir qui n’était pas du tout de l’ordre de l’élévation. Cela tenait peut-être à ce que les gens qui se droguaient dans leur milieu parisien se servaient de la drogue pour doper leur pensée, pour s’inventer un nouveau corps dans leurs nerfs irradiés, un corps de projections immenses, comme une vapeur puissante ; les jeunes gens de village qu’ils avaient rencontrés se laissaient simplement gorger de sensations ; ils souriaient, muets.

En fin de compte, c’est la parole qui rend fou, se dirent-ils ; c’est l’ivresse de parole qui formule et génère les vraies ivresses d’action ; même si généralement les verves délirantes de trois heures du matin se dissipaient comme la brume, elles innovaient un certain rythme qui se retrouvait dans le corps le lendemain, qui infectait le quotidien, qui faisait naître et progresser des embryons d’actions folles dans un double ventre de frustration et de romantisme ; et puis, un jour, avec des gens comme Clarisse, ces paroles mêmes devenaient réalité, elles prenaient chair.

Il était difficile d’inspirer ces garçons à penser plus étrangement, ces filles à jouir plus ; même avec les drogues, leurs mentalités rigides, leur éthos ne se laissaient pas remodeler, ils restaient paisibles. Avec quelques mois passés ici, on aurait pu découvrir les vices de construction des caractères de chacun d’entre eux et commencer à s’amuser ; tel quel, c’était compliqué de faire quelque chose, de transformer ces gens en divertissement.

La nuit suivante ils se mirent donc à penser à leurs amis de Paris et au genre de petite pierre qu’on pouvait lancer dans la mécanique de leur routine. Qui était trop heureux, qui avait besoin d’une leçon, qui agaçait, qui n’était pas assez gai et avait besoin de redoubler de douleur pour recommencer à se débattre avec les circonstances, cesser d’être passif. Ce soir-là, François l’embrasse et elle tremble dans ses bras ; ils en restent là ; ils se modèrent savoureusement. Ils ont décidé d’ourdir un complot contre ces gens pour lesquels ils refusent d’avoir de la pitié.