Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Maelström Ouranien (partie 2)

Cette année-là, leurs amis Edgar, Marie et Ariane habitaient chez Roland, le seul type de la bande à être né dans une famille véritablement riche. Tout ce beau monde vivait à son crochet. S’il avait véritablement plus d’argent à dépenser (entre trois et quatre mille euros d’argent de poche), la chambre de bonne que ses parents lui louaient était tout de même étroite pour quatre personnes. Le sol était couvert de matelas eux-mêmes couverts de traces de pas, d’une poussière de trottoir. La chambre était sale, pleine de terre, d’emballages divers ; les cendriers étaient pleins à ras bord, des verres opaques de traces de doigts traînaient partout ; tout sentait la zeub, le sperme ; la pièce était pleine de rires en permanence.

Personne ne s’ennuyait, ne s’écharpait, les seuls emportements portaient sur des livres, des films, de la musique. L’intimité n’était plus vraiment un concept dans cet espace ; Edgar baisait Marie environ deux fois par jour, Roland baisait Ariane ; on disparaissait opportunément pour laisser s’exprimer le rut de l’autre, on allait au café. Tout se passait bien grâce à l’argent de Roland, personne ne trouvait à se plaindre. Edgar n’était pas dérangé par le bruit dans sa lecture, les filles n’étaient jamais à court de drogue et Roland, qui n’était pas capable d’être seul plus d’une heure, appréciait d’avoir toujours quelqu’un chez lui avec du temps à perdre.

Bien sûr, chacun amenait son lot de misère discrète dans ce taudis dionysiaque ; Marie était pleine d’addictions nais-santes, elle se vérolait de l’intérieur, elle transformait tous les jours un peu plus son cortex préfrontal en un organe à chier de la tristesse et cela fragilisait progressivement tous ses repères moraux ; les parents de Roland ne savaient toujours pas qu’il n’allait plus à la faculté depuis plus d’un an ; Ariane avait trompé Roland trois fois et tous les mois, elle saignait son frère qui était amoureux d’elle de tout ce qu’il parvenait à mettre de côté. Edgar était paradoxalement celui qui croyait le plus à la viabilité morale d’un lieu comme cette chambre, et celui qui y perdait le moins de son temps ; il abreuvait la chambre du récit de ses lectures et il imbibait toute cette indolence des petits éclats de sagesse qu’il retenait de ses livres ; et tout le monde de se les approprier, de les poser quelque part en eux-mêmes pour en orner leurs incohé-rences.

Et tandis que tout le monde parvenait peu à peu à se convaincre de la solidité de son bonheur, l’entropie suivait son cours sans les atteindre encore. Ce n’est pas qu’ils bravaient les infinies complications d’une vie de passions débridées, c’était plus naïf que ça. Chacun avait l’espoir idiot que tout pourrait durer et produire des sortes de moissons sans labeur, infinies, que les plaisirs immédiats ne gâtaient pas leur corps et leur volonté, ne les priveraient jamais de tout espoir de fierté.

Leur insouciance bornée transformerait un jour en chancres toutes leurs préoccupations ; la question pour François et Clarisse est de précipiter cette déchéance et de l’aggraver suffisamment pour qu’il y ait traumatisme, réaction. Quand l’âme se casse en deux à la suite d’une contradiction qui dure depuis trop longtemps, l’une des deux parties doit mourir ; on doit choisir dans laquelle des deux l’on décide de survivre. Il s’agissait de pousser un maximum de gens à ce point de rupture.

L’idée de François était la suivante : il ne faisait aucun doute que le père de Roland lui couperait les vivres au moins momentanément lorsqu’il apprendrait le mensonge de son fils et sa trajectoire académique réelle ; il y avait sûrement quelque chose à faire de ce côté-là.

L’on pouvait rendre la chose encore pire en augmentant au préalable la quantité d’argent à laquelle ils étaient habitués avant de provoquer la disparition totale du budget mensuel, pour rendre le contraste d’autant plus intolérable. Clarisse avait quelques amis dont la consommation de drogue était telle qu’ils servaient depuis près d’un an de nourrices à un dealer de leur connaissance, c’est-à-dire qu’ils stockaient pour lui quelques kilos de stupéfiants dans leur appartement, en échange de quoi ils recevaient une petite somme d’argent et un peu de produit à revendre.

Par mois, chaque compère parvenait en coupant ses drogues avec de l’aspirine à mettre près de sept cents euros de côté. Ce même dealer cherchait une nourrice supplémen-taire ; le type leur avait expliqué que si le locataire acceptait de lui donner un double de la clef, on pouvait faire monter la quantité de cocaïne à près de sept grammes ce qui, coupé jusqu’à la limite du possible, se revendrait pour presque neuf cents euros.

Celui que ça intéresserait le plus serait sans doute Edgar ; cela faisait longtemps qu’il attendait un peu d’argent pour lâcher son imagination sur la ville, sur la nuit. Quand Clarisse lui fit mention de cette possibilité, il réagit avec beaucoup d’enthousiasme — la chambre de bonne n’était pas la sienne et il faudrait demander son avis à Roland qui espèrerait sans doute une part de cet argent, et à qui il fallait faire avaler l’idée de laisser un double de ses clefs à toute une équipe de rugueux abrutis qui viendraient s’approvisionner chez lui plusieurs fois par jour. Il pourrait tout de même sécuriser quelques quatre cents euros, ce qui n’était pas négligeable dans sa situation ; de plus, il se rendrait beaucoup plus intéressant pour une partie significative de ses fréquentations : il serait l’ami qui n’est jamais à court de produit, il serait en mesure de séduire les personnalités centrales de chaque évènement avec la promesse des drogues.

Un dealer était une sorte de personnalité et, à plus forte raison, c’était une manière de se faire accepter dans la vie de gens nouveaux et de donner un peu d’épaisseur à son image.

La chose fut présentée à Roland. Clarisse lia conversation directement avec le dealer ; Roland acceptait tant qu’il conservait la moitié du produit pour sa consommation personnelle, et cédait le reste à Edgar pour vendre, à condition bien sûr que les livreurs ne passent pas après sept heures trente.

Le double fut préparé, la cargaison fut apportée et les allées-venues commencèrent. Edgar et Clarisse s’arrangèrent pour couper la drogue de paiement avant de donner sa part à Roland ; ils firent quatorze grammes des sept grammes du dealer et en donnèrent la moitié à leur ami pour faire un profit sur les sept restant. Bientôt Edgar se baladait partout avec sa came, il se faisait un peu de publicité à droite à gauche ; les ventes se feraient, il était confiant.

Roland était finalement très heureux de sa cocaïne gratuite ; et puis les aller-retours des livreurs obligeaient tout le monde à sortir un peu, ce qui faisait du bien, en fin de compte. Sept grammes, c’était presque deux grammes par semaine ; c’était en plus du pochon hebdomadaire qu’il avait déjà tendance à acheter avec son argent ; avec ces quantités nouvelles, ils commençaient déjà à attirer bien plus de visites spontanées.

Les deux premiers jours de la semaine qui suivirent l’accord avec le vendeur, ils eurent au moins sept invités ; jeudi déjà, ils avaient consommé trois grammes des réserves de François. La chambre devint assez vite connue dans leur demi-monde comme un open bar de c.

Les gens venaient le soir, tous les soirs, vers huit heures et ils ramenaient de l’alcool pour contribuer — Eisen für Gold. L’atmosphère de plaisir calme qui avait été celle de la chambre pendant six mois s’embrasait soudain ; les choses passaient à la vitesse supérieure, sortaient de la langueur pour entrer dans l’ivresse, une ivresse de mouvement, une vraie bacchanale ; ils étaient tous si irradiés de produit et de musique qu’ils arrivaient à peine à se contenir dans leur urgence de provoquer le destin à coup de poing, de danse et de cris ; vers vingt-trois heures la petite foule de dix personnes dégoulinait de la chambre au trottoir, le sang saturé, pour aller vers des lieux de danse, de musique, de désir ; ils engendraient tout le chaos dont ils se sentaient capables, ils baisaient où ils pouvaient, qui ils pouvaient ; ils revenaient à la chambre à quatre heures pour s’effondrer comme des pierres et souffrir dans leurs os.

On disait : « La cauque d’Edgar, il faut la payer » et Edgar souriait en hochant la tête. Les gens prirent toute la cauque gratuite en une dizaine de jours ; ensuite, ils allèrent chercher de l’argent et ils le donnèrent à Edgar. Une autre semaine à ce rythme, et Edgar fit ses cinq cents euros.

Les invités variaient mais les colocataires s’épuisaient tous les soirs ; ils muaient en quelque chose, sans trop savoir quoi, sans se rendre compte. Ils s’étaient laissés entraîner par les circonstances ; leur trésor avait suscité tant d’enthousiasme chez leurs amis que de plus en plus de gens avaient continué à se ruer chez eux ; pourquoi refuser une occasion de fête, eux qui avaient passé toutes leurs années de lycée à chercher plus de soirées qu’ils n’en pouvaient trouver pour défouler leurs cœurs ?

C’était la première fois qu’ils avaient eu plus de possibilités que de joie à donner ; ils s’étaient appliqués à honorer toutes ces foules de visiteurs avides ; maintenant, ils étaient assez écœurés, légèrement honteux, presque malades. Cependant quel souvenir cela faisait-il ; des orgies comme celles-là avaient quelque chose de titanesque qui les impressionnait à postériori ; dans toute cette langueur amère d’une gueule de bois de trois jours, il y avait beaucoup d’orgueil.

La deuxième moitié de la troisième semaine fut un calme total ; il ne restait rien, donc les gens n’affluaient plus. Les livreurs entraient dans la chambre pour trouver quatre adolescents sales et moroses étalés dans la pièce ; ils les esquivaient et faisaient leurs affaires sans rien dire ; ensuite ils partaient. Edgar put lire cette semaine-là, Marie put sortir un peu ailleurs, Ariane et Roland s’occuper dans le calme. Mais tout le monde sentait venir l’échéance du mois prochain ; tout le monde sentait venir les sept grammes purs, le tumulte qui s’ensuivrait. Il y avait de l’excitation, de la peur.

Le mois suivant ne fut pas aussi bachique ; le rythme se stabilisa autour de trois soirées par semaine, ce qui était déjà largement plus qu’au début de l’année. Continuer à vendre du produit à des gens qui le prenaient sous son nez et le partageait avec lui semblait de plus en plus absurde à Edgar ; il cessa de réclamer de l’argent et se contenta de mettre ses grammes à contribution. Finalement, il avait fait dans les sept-cents euros le premier mois et demi, il était déjà content de ça, c’était déjà vraiment trop, pour rien d’autre que de prendre de la cauque entre amis.

Ce sont les mœurs qui se délabrent ; les comportements sont désormais à l’image du désordre de la chambre. Ils avaient commencé par de petites rugosités, leur patience les uns pour les autres fluctuait déjà, maintenant elle a presque totalement disparu.

Les locataires se réveillent le matin à moitié nus ; personne ne se cache même plus pour se masturber, pour faire l’amour, pour s’enculer ; personne ne se soucie même de la présence des invités de la veille pour satisfaire ses envies ; c’est comme si le spectacle de leur laideur était le prix à payer pour profiter de leurs pochons. Il y a de la paranoïa ; ils font de moins en moins d’efforts pour s’entendre, ils se prennent la tête, s’offensent et refusent de se pardonner les fautes les plus triviales, des mots de travers, des histoires d’argent, un regard vers une fille, la saleté de la chambre, des choses souvent complètement imaginaires ; tout le monde se venge de la honte ambiante sur les écarts des autres. Les gens profitent de l’absence d’un autre pour se plaindre de lui et monter le reste de la collocation contre lui ; le rôle de bouc émissaire passe d’une personne à l’autre plusieurs fois par semaine. La méchanceté commence à devenir leur principale source de divertissement.

Clarisse est très amusée ; ils n’ont pratiquement pas besoin de mettre les parents de Roland au courant de son échec scolaire, tout le monde s’est déjà gâté, appauvri, et rien qu’avec du plaisir ; « Finalement, si vous voulez détruire les gens, rendez les heureux, donnez-leur tout ce qu’ils désirent. » Maintenant qu’on avait semé un tel goût de la démesure dans leurs corps, la pauvreté prendrait une saveur bien plus panique, les décisions qui s’en suivraient auraient bien plus de chance d’être radicales, intéressantes, du genre à transformer, pousser une personnalité au-delà de toutes ses peurs, même de la peur de Dieu.

Ce qui la fascinait, c’était l’effet massif de sa manipulation sur l’essence de ce groupe ; c’était comme le début d’une ingénierie morale dont elle découvrait empiriquement les lois et les puissants principes après les avoir connus par la lecture toute sa vie. Elle adorait la puissance que cela lui donnait de savoir les jeunes personnalités si fragiles, si proches de l’enlaidissement à chaque minute, qu’il ne leur manque que l’opportunité pour donner les trois quarts de leur corps et de leurs âmes à toutes les extases les plus stériles. Ah, qu’elle eût aimé un camion plein de drogues diverses et traverser la France dans une immense procession, un millier de personnes esclaves de son cortège comme des insectes le seraient d’une rivière de nectar, une grande marche rituelle pour les meilleurs des humains : ceux qui succombent. De cette foule elle ferait naître tout un mythe, une nouvelle idole dont le culte traverserait les âges.

Mais François voulut tout de même aller jusqu’au bout de leur plan. En une semaine, le budget du ménage passa de quatre mille euros plus la cocaïne, à rien que la cocaïne. Roland n’avait plus rien et un loyer à payer. La claque fut d’autant plus forte que les caractères de chacun avaient considérablement dégénéré depuis le début de l’année. Roland fut sur le point de jeter tout le monde dehors plus d’une fois ; personne ne savait vraiment comment trouver des fonds ; la chambre se divisait entre ceux qui entretenaient l’espoir bizarre de faire beaucoup d’argent d’une manière facile, Roland et Marie, et ceux qui trouvaient dans cette situation un signe qu’il fallait s’assagir, faire quelque chose de financièrement viable, ou du moins trouver une nouvelle situation, quelqu’un d’autre à parasiter. Roland commençait à flirter avec l’idée de déserter la chambre avec la valise de drogue du dealos ; quel moyen avait-il de les retrouver ? Cependant comment refourguer toute la came ensuite ?

Roland pensait à organiser une énorme soirée dans une grande maison et obliger tous les invités à leur acheter au moins un gramme pour avoir la permission de passer la porte ; l’idée n’était pas mauvaise, mais ils n’étaient pas sûr de connaître assez de camés. Ils en parlèrent à Clarisse ; elle leur dit qu’il était possible de s’organiser, qu’elle connaissait suffisamment de gens que cette perspective intéresserait pour leur remplir un peu les poches. Cette idée lui plaisait ; on pouvait faire beaucoup de choses avec un lieu pareil.

*

Dans la maison de banlieue du cousin de Clarisse, tous les verres et toutes les bouteilles du salon pendaient à des ficelles accrochées au plafond ; ils arrivaient à peu près au niveau de la poitrine de l’individu moyen. Au milieu de la pièce trônait un feu rouge arraché quelque part dans le voisinage ; on l’avait branché à une batterie pour qu’il continue de clignoter ; il passait calmement du vert à l’orange, au rouge puis au vert encore. La lumière était tamisée et il n’y avait de place où s’asseoir nulle part, ce qui ne dérangea pas au début et poussa plutôt les gens à découvrir les autres pièces de la maison.

À l’étage il y avait une pièce sans lampe ni luminaire où toute la lumière provenait de quelques guirlandes électriques et de la vaisselle en uranium où les boissons étaient servies. Sur toutes les étagères on avait disposé des fleurs lumineuses qui baignaient dans des vases d’encres phosphorescentes. Un tiroir y proposait même du fond de teint luminescent ; dans les premières heures de la soirée une femme s’était dénudée pour en recouvrir son corps entier ; elle

avait ensuite insisté pour qu’on éteigne toutes les lumières du jardin et qu’on la regarde danser — les gens en parlèrent beaucoup.

Dans une autre salle, une dizaine d’écrans montraient des vidéos accélérées de visages en train de pourrir ; on ne savait pas vraiment comment Clarisse s’était procurée ces vidéos qui étaient toutes d’assez bonne qualité ; sur les murs, entre les écrans on voyait des gravures de philosophes en train de se faire violer ; ici il y avait Kant en train de hurler à la mort, là-bas Hegel en train de jouir malgré lui, et puis, plus loin, Rousseau, Locke, Nietzsche et tout un tas d’autres ; cependant pas un Grec et on notait l’absence de Descartes ; c’était toujours le même homme qui était le violeur et il tremblait d’extase dans le dessin immobile ; Clarisse le sourire aux lèvres l’appelait le Pajarito Gómez. Elle avait placé en bande-son la superposition d’une dizaine de scènes de films porno et de deux trois snuff movies sud-américains où des gens suppliaient, pleuraient et hurlaient comme des porcs qu’on égorge ; cela donnait une sorte d’idée des bacchanales meurtrières de Tite-Live, une certaine vision des extases de Sodome.

Une autre salle au bout du couloir retransmettait par des haut-parleurs deux heures de poèmes mystiques sur la métempsychose récités par des femmes en sanglots ; une dizaine de petits oiseaux de couleur volaient en laisse, attachés à différents endroits de la salle ; ils avaient des bâtonnets de nourriture disposés autour du lampadaire, seule source de lumière et des bocaux pleins d’insectes vivants dispersés sur les étagères des murs. Les volatiles venaient régulièrement en dévorer le contenu.

Pour préparer la dernière pièce de l’étage, Clarisse s’était procuré une trentaine d’urnes pleines de cendres humaines sur eBay, prétendait-elle, et elle les avait toutes vidées dans un bac d’une quinzaine de mètres carrés ; un râteau était mis à la disposition des invités et un écriteau précisait : Ratissez : illumination garantie. Pour encourager les esprits à digérer ses différentes visions d’horreur, elle avait affiché aux murs toutes les partitions de la Symphonie laxative d’Edward Lovekin, sorte de talisman, car personne parmi les invités ne savait lire la musique.

Dehors, dans le jardin, la piscine avait été remplie de poissons multicolores qui brillaient dans la nuit ; les gens se baignaient parmi eux ; il y avait même un poulpe. Éclairée en bleu pâle, au fond du jardin, se tenait une statue étrange, crispée, torve ; ses yeux giclaient et deux rigoles d’eau lui coulaient le long du corps. Clarisse, qui avait aidé à sa conception, l’appelait « l’élu déshérité ».

Un homme nu et sale à la chevelure parsemée de coins chauves jouait de la basse électrique, jonché dans un arbre en chantant des vers sinistres qui auraient pu être la sérénade d’une Éryne ; Clarisse les avait écrits sous le pseudonyme du « Pindare Chthonien » plus tôt dans l’année.

Les gens étaient arrivés un à un, payant leur gramme et errant dans la maison. On les avait encouragés à danser partout où ils voulaient, à fumer ce qu’ils voulaient et autant que possible. L’ambiance était étrange, comme le lieu, lascive et panique. Toutes les installations donnaient des connotations imprévues aux différents comportements des promeneurs, comme si le démiurge les insultait ; la plupart des pièces étaient pourvues de sièges ou de lieux où s’allonger, le but étant de se mettre à l’aise et de s’acclimater aux différentes atmosphères. Mais en se mettant à l’aise on avait parfois l’impression de se rendre complice de quelque chose de sale et ce qu’on déployait en laissant son corps réciter ses habitudes de soirée était toujours assez malsain. Il n’y avait guère que la salle noire qui donnait un peu de répit. La maison était épuisante. La plupart des invités échouèrent dans un premier temps au jardin où il était plus intuitif de savourer sa défonce.

On se rendit vite compte que pas assez de gens fréquen-taient les salles les plus glauques, donc François fit circuler une rumeur comme quoi on y avait planqué toutes sortes de drogues étonnantes ; la chose avait si bien fonctionné chez les plus allumés des convives que deux, trois personnes avaient même commencé à gratter les murs et à sniffer les morceaux de plâtre qui en tombaient ; ils expliquaient à tout le monde que le mur avait des propriétés curieuses, qu’il était à un carrefour étrange du cosmos et de l’histoire qui lui avait donné des qualités psychotropes ; un maçon colombien qui planquait de la came dans les murs de ses clients, une formule chimique des plâtres de l’année 1976 qui s’était révélée hautement hallucinatoire, tout cela à la fois peut-être, mais en tout cas quelque chose. De ce côté-là toutes les narines pissèrent le sang tout le reste de la soirée.

Curieux, errants ou désœuvrés, certains retournèrent aux salles aménagées cette fois-ci sans essayer de leur imposer leurs habitudes mais se laissant inspirer par elles. Bientôt les invités de chaque chambre semblaient s’y enliser ; ils se laissaient décortiquer de l’intérieur par les installations.

Dans la salle aux poèmes, un homme avait commencé à dire que ces oiseaux étaient des anges et que les bocaux d’insectes étaient des piles de cerveaux humains qui attendaient d’être digérés par les êtres célestes, consumés dans l’absolu, la ménagerie infâme de nos vices dont ils venaient se gaver entre deux sessions de danse jubilatoire ; tous les autres avaient commencé à regarder les jolis oiseaux se poser sur les monceaux grouillants, engloutir des damnés pour leur salut, à écouter Hagiwara Sakutaro parler des petites créatures misérables, honteuses et laides à l’image des âmes humaines et qui « travaillent à notre repentance ». Chaque petite bête tripotait encore une petite bille de glucose, toutes prises qu’elles étaient entre les lèvres aigües des volatiles.

« La repentance est une agonie, le salut est une mort avant la mort. Le salut est une annihilation de la personnalité, c’est Dieu qui broie l’ego sous le poids du monde, qui éclate l’esprit par la complexité et vous gorge de peur, vous plonge irrévocablement dans un vertige éternel… »

Le type avait commencé à se tordre, à augurer des contorsions, des équations corporelles, souvenirs antiques de chairs païennes qui priaient par les muscles ; les autres se taisaient, écoutaient dans une sorte de transe ; ils ne se souviendraient sans doute pas précisément de ce qui avait rendu ces mots plus que vraisemblables, authentiques, ce qui leur avait fait croire à ces phrases, toutes ces phrases ; leurs esprits étaient prisonniers de cette cohérence inexplicable autant qu’irréfutable.

Dans la salle aux visages pourrissants, c’était principale-ment les stoneurs et les désaxés qui s’étaient retrouvés, attirés d’abord par les promesses de drogues ; les paranoïas individuelles se laissèrent irriguer par le concert de mugissements morbides de plaisir et d’horreur qu’on ne savait pas toujours distinguer les uns des autres. Toute cette corruption se mêlait à toutes les saveurs délicieuses des conversations, à ces idées spécieuses, faciles et douces dont tous leurs esprits étaient incrustés, à ces vives couleurs qui leur fondaient entre les plis du cerveau comme autant de friandises de fraîcheur infinie. On ne savait pas si la saleté, l’immonde l’emportaient sur le délice, et cette tension même avait quelque chose d’exaltant.

Et puis, sous l’impulsion d’un ou deux individus étrangement déterminés, insistants, pour chercher peut-être à noyer les images de mort dans le toucher, la cocaïne aidant sans doute à faire accepter l’arrière-plan macabre, quelques invités s’étaient mis à baiser, une fille et deux types puis un couple un quart d’heure plus tard ; les deux mecs restants s’était mis à se branler pour se sentir inclus indirectement.

Quand les trois premiers eurent éjaculé, les deux restants eurent leur tour ou plutôt ils le prirent dans une sorte de frénésie qui ne suscita pas de protestation. Personne n’était particulièrement beau, ce qui rendait sans doute l’évènement plus démocratique qu’un autre. La chose dura quelques heures et attira d’autres convives qui acceptèrent une ambiance révulsante pour la perspective d’une orgie ; les chairs ivres de néant voyaient loin, très loin, se perdaient dans les déserts lointains, des millénaires de cendre dont le plaisir était l’incantation implicite.

Il y avait un type en particulier dont l’avidité de chair se réveillait extrêmement rapidement, qui jouissait et bandait à nouveau en moins de cinq minutes et plusieurs fois d’affilé ; il avait une sorte de rage dans le visage et dans le bassin qui donnait aux jeunes filles des sueurs froides en plein orgasme ; il s’emparait d’une fille quand son tour venait et il la forçait à regarder un des écrans de purulence, la forçait à jouir les yeux dans la gangrène. Après avoir déchargé deux fois dans chacune, il exigea même d’enculer un des mecs, ce qu’il finit par faire tant sa personnalité était centrifuge dans cette débauche maladroite qui ne demandait pas mieux qu’un coryphée. Il s’avéra le lendemain que le type en question était sidaïque au dernier degré.

Beaucoup de gens se demandèrent, à raison, s’il n’avait pas payé Clarisse un prix spécial pour son invitation, pour ce terrain de jeu ; il était vrai qu’elle s’était assurée d’inviter au moins quatre nymphomanes notoires à une soirée de ce genre et elle les avait peut-être explicitement données en pâture à cette espèce de vampire. L’homme était persona non grata dans toutes les boîtes échangistes de la ville, trop connu du milieu pour facilement libérer son rut maudit ; le réserver à des gens déjà contaminés ne l’intéressait pas. Après trois heures de partouze, il avait erré dans la maison, complètement nu, poussant quelques fois des cris désarticulés, ce qui n’était pas pour calmer les nerfs déjà usés d’une partie de l’assistance.

Cependant l’essentiel des gens étaient retournés au jardin où la musique glauque durait ; les mélodies n’étaient pas désagréables en soi ; c’était moins angoissant que le vortex d’inspiration abyssale, épineuse à l’étage ; ici l’on jouissait d’une plus grande liberté pour parler et se laisser vivre, on essayait d’oublier tout ce qu’on avait vu, ce qu’on devinait de l’intérieur de la maison. Cela dit, Clarisse n’avait pas préparé une seule bonne surprise pour son assemblée.

Pour commencer on avait spiké certains pochons qu’on avait réservés aux personnes qu’on savait plus fragiles que les autres ; les crises d’angoisse plus ou moins bruyantes ne s’étaient pas fait attendre longtemps. Et puis le choix des invités n’avait pas été opéré au hasard ; on avait choisi des gens en plein dévoiement et des épaves ; les épaves torturaient les débauchés par la vision de ce qu’ils allaient devenir, les débauchés torturaient les épaves par la vision de leur jeunesse ; on avait choisi des gens d’une vulgarité immonde pour irriter les esprits fiers et tirer tout le monde vers le bas, des rhéteurs un peu partout parce qu’on savait que les rhéteurs cocaïnés humiliaient toujours tout le monde sans distinctions ; il y avait une sorte de semi-clocharde en rut qui harcelait tout le monde de ses appâts décomposés, qui était si laidement lubrique que toutes les femmes en avaient soudainement peur de se laisser toucher ou même de danser. On avait pris des demi-génies qui disaient des choses effrayantes et fausses avec un sérieux qui déstabilisait les uns et grisaient les idiots jusqu’à leur faire perdre cette retenue qui est d’ordinaire leur seule qualité.

Il y avait donc de l’audace sans idée, de la gêne sans pudeur, des vexations, du ressentiment, des pensées sales et collantes. Il était question dans cette organisation de produire toutes les étincelles nécessaires à l’embrasement de l’hystérie latente dans toute cette salle de camés. Telle personne pleine d’esprit tentait de faire des trous dans tel et tel personnage, s’aliénant donc une partie de la foule qui aimait croire à ces gens ; pourtant les autres n’arrivaient pas à s’allier au-delà des groupes qui étaient venus ensemble, ils se dégoûtaient mutuellement au bout de quelques instants, les conversations individuelles butant trop souvent sur un contentieux irréconciliable, peu importe à qui on s’adressait ; il y avait trop d’individualités fortes qui toléraient peu la contradiction et trop de partis pris contraires dans les différentes structures de ces personnalités.

Pour ceux qui se retiraient de la compétition sexuelle, il restait peut-être le plaisir des drogues, de l’ambiance générale ; cependant celle-ci était si amère, si peu festive au sens classique du terme, comme une incitation à peine voilée à réveiller sa joie vers une sorte d’innommable passage à l’acte.

Quelqu’un d’anormalement prestigieux séduisait la bonne amie d’un autre sous ses yeux, y parvenait plus qu’à demi, puis allait recommencer le même manège ailleurs ; une femme anormalement belle revendiquait tous les adjectifs que d’autres travaillent toute une vie à mériter, s’intégrait à un groupe puis à un autre, flirtait ce qui suffisait à causer des tensions, des carambolages de ruts dans les amusements de groupe, dans la baignade nocturne et dans les conversations des différentes coteries où tout le monde cherchait à jubiler tranquillement d’être d’accord avec tout le monde.

Tout paraissait soudain fait pour éreinter l’esprit, pour empoisonner les ivresses, inspirer d’irrépressibles images d’horreur primordiale dans les âmes écœurées ; la drogue déséquilibrait la perception, l’identité, la cognition, c’est en y jetant des urgences complexes à ce moment précis qu’on provoquait des crises ; les esprits engourdis sentaient la réalité se découdre rapidement au moment précis où ils ne pouvaient pas leur opposer l’identité empirique qui est la gravité de l’âme et ils se jetaient dans des quêtes absurdes qui devaient théoriquement les reconstruire.

Car la dernière étape de l’ouverture d’esprit avec ou sans drogues est la psychose, le moment où toute la réalité empirique ne renferme plus que des métaphores de métaphore de métaphore, où l’analogie a avalé toutes les définitions.

L’image qui était là pour donner au monde de belles et complexes saveurs a brisé quelque chose, elle révèle une fragilité si fondamentale de la structure narrative des essences, qu’émerge naturellement l’idée dévorante d’une vérité révélée, descendue d’en haut, qui réunisse toute la réalité décousue en un seul mouvement de compréhension divine, de narration transcendantale. Peut-être alors, pour certains, se disaient François et Clarisse, la personnalité se reconstruisait instantanément dans un nouvel alliage qui n’était pas de ce monde. C’était pour assister à ce spectacle qu’ils avaient organisé cette soirée, qu’ils avaient vendu les âmes de leurs amis.

Mais un changement musical s’opéra et presqu’aussitôt deux individus, amis d’amis d’invités semblait-il, et particulièrement agressifs, firent leur apparition ; en l’espace d’une trentaine de minutes plusieurs bagarres avaient déjà éclaté ; une des brutes commença à arracher les vêtements d’un pauvre bougre qu’il avait pris en grippe ; il avait presque terminé quand quelques hommes intervinrent enfin pour sauver ce qu’il restait de la dignité du triste gars. Les trois nouveaux invités furent maîtrisés au fur et à mesure ; comme ils se débattaient, qu’ils étaient très agressifs, on décida de les attacher ; on était fatigué de les maîtriser, on avait envie de retourner à son plaisir, tenter de faire quelque chose de son inspiration et de ses sens irradiés.

Donc pendant que tout le monde disait des conneries au nom de la beauté et de l’idéal, on avait ces deux animaux qui fulminaient dans leurs liens, au pied d’un arbre, écumants ; quand ils se mettaient à beugler trop fort on venait leur coller quelques coups de pied pour les calmer, ou bien on leur jetait des objets, on leur vidait des pots de fleurs sur la gueule ; cependant, les cris recommençaient toujours après une petite demi-heure, et on finit par les bâillonner.

La musique était passée à quelque chose de psychédélique et de relativement enjoué, ce qui soulagea les convives qui commençaient sérieusement à s’agacer des prétentions artistiques de cette maison Bouygues et de sa cauque volée.

On interroge Clarisse sur ces visages pourrissants de la chambre à l’étage ; d’où elles sortaient, ces photos ?

« Le gardien de nuit de la morgue de Paris est une sorte d’ami… » dit-elle.

— Et on vous laisse y faire moisir les pauvres restes des accidentés ? » ; la chose intrigue.

« Pas n’importe quels accidentés… Cependant il y a chez ces macchabées des gens qu’on ne parvient pas à identifier, des gens que personne ne réclame et dont le départ ne fait de peine à personne et, pour ainsi dire, allège même les trottoirs. Sur les années, donc, quand un cas de ce genre se présente, je reçois un coup de fil de mon copain de la réception et il me laisse faire quelques prélèvement la veille du grand départ pour la fosse commune… »

Tout le monde trouva la chose très drôle ; quelle manière intéressante de rentabiliser la clochardise. Mais quelqu’un s’interrogea :

« Des prélèvements ? Il n’y aurait donc pas que ces têtes ? », à quoi Clarisse rétorqua :

« Il y a tout un commerce… Cela dit, l’on ne peut pas tout prendre ; le sac de viande qu’on fait valser dans le four ne doit pas paraître trop léger, ce serait suspect. Il faut savoir se modérer dans ce genre de petites rentes-là.

— Et qu’est-ce qui rapporte le plus dans une dépouille ?

— Oh cela varie ; c’est un marché très instable, comme tout ce qui est vraiment clandestin. Cependant il y a toujours un petit peu plus de demande pour certains organes ; vous savez, les gens sont très sales. »

Tandis que le silence retombe quelques secondes, des bruits leur parviennent de l’intérieur du pavillon. On se gausse alors des déchaînés qui se salissent là-haut dans des transes lubriques.

« Ce qu’on ne ferait pas faire à son corps, franche-ment. »

« À force de se faire labourer la matrice comme cela ça va finir en descente d’organe ! »

« Dites plutôt que vous n’avez pas le courage d’être laids comme vous aimeriez l’être… »

« Peut-être, mais on ne trouve jamais que des laiderons dans ce genre de partouzes improvisées ! »

Au bout du compte, comme d’habitude, la soirée se divise entre les gens qui perdent tout sens du ridicule, qui se vautrent dans toutes leurs pulsions et ceux qui ne font rien et qui se moquent ; les uns sont fatigués de la sagesse aride de l’inaction, les autres de la honte du lendemain, bref, ce ne sont pas des attitudes vitales, des convictions, mais des nuances de lassitude, plus ou moins laides, plus ou moins snobes. Tout cela déçoit François et Clarisse qui cherchaient pour une fois à aller au-delà de cet atavisme des célébrations sans souffle et anti-cathartiques qui était peut-être le dernier idéal français en ce qui les concernait.

Les gens rachètent des grammes, les mondanités s’éternisent, les choses se tassent comme elles doivent le faire. Seulement à trois heures et demie du matin, un break noir arrive par la rue et s’arrête devant la porte de la maison ; quatre hommes en sortent, armés de battes de base-ball, de marteaux, peut-être d’armes à feu. Ils trouvent la porte de la maison ouverte et ils entrent, commençant tout de suite par causer le plus de destruction possible, histoire d’intimider.

Dès que François entend ce remue-ménage venant du rez-de-chaussée il comprend et il se rue vers la chambre où il sait que la mallette de cauque est gardée ; il y parvient alors que les intrus sévissent encore en bas et il s’extirpe par une fenêtre du premier étage mallette en main. Sur le toit, il marche dans la direction du jardin. Un des intrus cagoulés a pénétré dans le jardin et a commencé à tabasser quelqu’un ; les invités courent dans tous les sens sans trop comprendre ce qui se passe ; certains, plus flegmatiques, hésitent, ils se demandent ce qu’ils ont à voir là-dedans et si c’est bien après eux qu’on en a. François cherche Clarisse du regard ; il la voit qui a déjà fui avec Roland et Edgar dans le jardin du voisin et qui continue vers l’est, il devine qu’ils sont en route pour le pavillon d’un ami commun qui habite Villejuif, à deux kilomètres ; il ne voit pas ce qu’ils pourraient faire d’autre. Ils doivent penser que les dealers n’iront pas les chercher là-bas et ils ont peut-être raison.

François attend que la voie soit libre quelque part ; les dealers les cherchent dans la foule, rageurs ; ils se vengent parfois sur les gens qui ne se sont pas encore enfuis. Bientôt, ils commencent à faire les portefeuilles de l’assistance. François se rend compte que l’endroit le plus sûr est la façade du côté rue ; il semble que les choses vont se concentrer du côté jardin pendant un petit moment ; il tente sa chance. Il cherche ses prises ; heureusement il y a une petite tuyauterie externe au bord de la façade ; les seules prises sont ces demi-cercles d’acier par lesquels le tuyau est fixé et ceux-ci sont assez pointus ; cela-dit il n’a pas le choix ; ses mains s’y éraflent, s’y entaillent ; le temps presse. Il manque de perdre l’équilibre, se reprend, continue sa progression, la poignée de la mallette serrée entre les dents. Dès qu’il touche le sol il court, il se précipite vers le portail, vers la rue, vers un lieu où les démons armés ne l’entendront plus ; il entend bien qu’on ne le poursuit pas mais il a peur, il se sent traqué et nu ; il court tout le long des deux kilomètres qui le séparent de la maison de Fred où il suppute que les autres se sont réfugiés.