Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Maelstrom Ouranien ( Partie 3 )

Il les trouve dans le jardin de Fred, inquiets, sauf pour Clarisse qui n’est que sérieuse. Quand il le voit arriver avec la mallette, c’est le grand soulagement, on se retient de hurler de joie. Eux avaient emporté la caisse de la soirée, on avait fait presqu’aucune perte. Comment les dealers avaient-ils su pour la soirée ? Comment avaient-ils appris le lieu où elle se tenait ? On avait dû les vendre ; il y avait quelques amis de Clarisse parmi leurs clients, l’information avait pu circuler. Il fallait fuir la ville, trouver une voiture et partir loin pour se faire oublier. On mentionna la possibilité qu’ils prennent des otages à la soirée dans l’espoir de revoir leur cauque ; Roland et Clarisse furent d’avis que cela ne les concernait pas ; chacun pour soi. Roland ajouta que le tiers de ces gens avaient tapé dans leur produit des mois durant pour pas un rond et qu’ils ne leur devaient rien. Et pour Ariane et Marie ? Ariane était partie une heure avant que les choses se corsent, Marie venait d’écrire pour dire qu’elle s’était sauvée au tout début des violences, qu’elle était dans un taxi et qu’elle retournait chez sa mère. Bon. Et où est-ce qu’on irait alors ?

Le grand-père de Clarisse à Enghien avait une vieille Twingo sur les bras et il ne fit pas de manières parce qu’il avait pour sa petite-fille un amour presque servile, comme d’ailleurs la majeure partie de sa famille ; à onze heures du matin ils étaient sur la route, Clarisse au volant et les autres endormis. On ne savait toujours pas où on allait ; les garçons se laissaient bercer par le bruit sourd de la route qui volait sous l’acier, ils se laissaient savourer l’incertitude, le fait que tout cela était égal de toute façon ; qu’est-ce que ça pouvait faire au fond qu’une destination ? On avait parlé de la mer, de criques ; Clarisse choisit donc la Provence ; la Méditerranée était plus accueillante pour les demi-clodos de leur espèce, il y avait des campings ; et puis il y faisait plus chaud ; stratégiquement c’était un meilleur choix. On coula sur la A6 ; on fit une halte à Beaune, puis à Lyon pour acheter des tentes, des sacs de couchage ; Edgar acheta aussi un livre, un recueil de Laforgue. Reprenant sur la A7 on s’arrêta à Avignon où l’on trouva un camping dont les tarifs hors-saison étaient assez avantageux. On s’y installa, on mangea, on y but dans le silence. Edgar voulait parler de son livre, mais il sentait que tout le monde se foutait de son livre, que ça faisait quelques mois d’ailleurs qu’on se foutait de ses livres et que cela fatiguait tout le monde d’en entendre parler. Même François n’avait plus de conversation ces temps-ci ; comme si la lecture n’avait servi qu’à leur donner un avant-goût de ce que c’était de vivre vraiment et la vraie vie étant venue ils n’avaient plus rien à chercher dans le roman.

Cependant lui, Edgar, il n’avait jamais cessé de s’ennuyer ; « c’est donc ça la vraie vie, c’est tout ? » ; il avait encore besoin de lire. Parce que c’était vrai, qu’est-ce qu’ils faisaient au fond, à part passer le temps et accueillir chaque nouvelle aube vieillis sans avoir fait éclore le monde ; où était la tempête culturelle, artistique, philosophique qui devait dévaster l’époque labyrinthe et simplifier la vie pour cent ans par une divine inspiration ? Qu’est-ce qu’on faisait à part traumatiser des tocards, touiller des âmes exsangues, ajouter de l’horreur à la médiocrité, de la peur à la faiblesse, structurer la lâcheté des autres ? Donc il lut, il écrivit quelques lignes et il resta éveillé tard pour sortir voir les étoiles ; elles brillaient sur la France comme une lèpre radioactive et il célébra leur splendeur avec ce qu’il avait de drogue sur lui.

Le lendemain on compta ce que la soirée avait amassé d’argent. On avait vendu à peu près soixante grammes et on avait fait à peu près trois mille cinq cents euros. Il restait environ deux cent cinquante grammes, plus si on décidait de couper tout ça à l’aspirine. Ça allait être compliqué de continuer à vendre dans une ville où ils ne connaissaient personne, mais l’argent leur durerait un petit moment. La meilleure chose était peut-être d’établir un service de vente sur internet ou bien de livrer des gens qu’ils connaissaient déjà par la poste. Cela ça demandait de manipuler du bitcoin, d’ouvrir un portefeuille virtuel, d’ouvrir des plateformes sur Tor… C’était du territoire in-conquis en ce qui les concernait.

Ils eurent des nouvelles quant à la fin de la soirée de l’avant-veille. La maison avait été retrouvée le lendemain par son propriétaire, le cousin de Clarisse, dans un délabrement qui faisait penser aux lendemains de festivals. Les deux brutes étaient encore là au petit matin, attachées à leur arbre ; on les avait laissé se pisser dessus, ou alors quelqu’un avait profité de leur sommeil pour leur pisser dessus, ce n’était pas clair. On ne savait pas quand les dealers étaient partis ; ils avaient pillé une certaine portion des biens de la maison ; cela dit le deuxième étage avait moins souffert. Tous les poissons de la piscine avaient été retrouvés morts, flottant à la surface, sans doute à cause du chlore ; idem du poulpe. En tout cas la soirée avait été un fiasco, c’est-à-dire presqu’un triomphe.

C’est tard le soir qu’ils arrivent à Nice et s’arrêtent quelque part dans un camping. Ce soir-là ce n’est pas qu’Edgar qui décide de fêter un peu l’aventure qui est la leur, celle de se précipiter dans l’horizon, s’en retournant au paradis sans avoir rien expié, lumineux dans leur chair sans posséder un seul des biens ordinairement requis pour le péage de la terre promise, s’allongeant gorgés de sourires avec leurs âmes pauvres, brutes, désordonnées à ciel ouvert dans les jardins de soupirs de la Jérusalem céleste. Plus tard, Clarisse s’éclipse quelques heures et leur revient avec deux jeunes hommes qui hésitent à la vue du groupe formé par Roland, François et Edgar sur les chaises de camping autour de la tente ; il devient assez clair que Clarisse les a fait venir en présentant ses compagnons comme un « plan cauque », que les deux garçons ne s’attendent pas à s’éterniser ici. Ils en demandent pour deux grammes ; la transaction a lieu et ils s’en retournent laissant la caisse lestée de six billets bleus supplémentaires. Le manège se reproduit deux fois ce soir-là ; cela amuse beaucoup Clarisse, c’est surtout pour cela qu’elle recommence. Elle les trouve dans un bar, après quelques verres elle leur parle de la possibilité d’acheter de la cauque, elle les défie d’en acheter ce soir et d’aller en boîte, mais, dès qu’elle les a accompagnés jusqu’à la boîte après le passage au camping, elle leur fausse compagnie en se perdant dans la foule.

La soirée se poursuit, les secondes se déversent dans leurs cerveaux crevés, comme un fleuve dont le lit est une chair pleine de nerfs frissonnants. On a chez Roland et Edgar le désir sous-jacent et de plus en plus sincère que la vie puisse continuer ainsi indéfiniment, ouvrir une dimension de plaisir plus riche de détails, d’étrangeté exaltante que tous les orients du monde. François n’est pas si dupe de lui-même ou de la jouissance, il a compris déjà à quel point les paradis terrestres détruisent les êtres et les rêves comme des cuves pleines des salives sanglantes d’un lémure ; cependant il est lui aussi grisé par cette atmosphère de perpétuelle indolence, par cette espèce d’élan durable qui vit au sein du groupe et qui accouche de toujours plus de crépuscules extatiques. Il a de moins en moins de messes-basses entre lui et Clarisse ; non parce qu’ils ont renoncé mais parce qu’ils partagent désormais avec eux leur objectif.

On continuait d’enrichir l’expérience chacun à sa manière. Edgar lit toujours, poétise, parle beau. Clarisse commence à leur ramener des gens plus intéressants de ses expéditions nocturnes, de ceux qui payent leur gramme mais qui reste ensuite passer une partie de la soirée avec les garçons et Clarisse autour de la tente. Il y a un doctorant en philosophie qui leur parle de Freud d’une façon particulièrement comique, un cafetier lubrique qui se prend pour un mafieux d’un film des années soixante, un type chargé des restaurations de bas-reliefs pour certains sites médiévaux de Provence qui, ayant grandi en ex-Yougoslavie, leur sculpta le soir de sa première visite des portraits de dirigeants slovènes dans des pommes de terre. Les gens rejoignent le bain de langueur de leur cercle, s’imprègnent de leur flegme désarmant, d’une certaine rage de pensée, s’immolent de plaisir et se laissent convaincre par cette étrange confiance qui règne chez eux, une délicieuse sensation de puissance, de voir se générer tout seul argent et relation. Décidément la cocaïne en telles quantités est au bonheur, aux finances et aux relations ce que l’uranium est à l’énergie ! Bientôt on les invite dans des appartements où ils sont traités comme des rois, dans lesquels ils apportent cette atmosphère étrangement messianique qui est celle de leurs orgies. Et c’est vrai qu’ils ont l’impression d’être bénis par quelque chose, au moins pour l’instant, l’impression que partout où ils vont les obstacles s’écartent d’eux-mêmes et que les bienfaits viennent à leur rencontre ; Edgar le timide baise à tout va, Roland se livre à des acrobaties fort dangereuses sur les toits des gens sans jamais d’accident, il se bat avec des gens et l’emporte toujours et presque sans blessure, Clarisse rencontre de plus en plus de gens très bien connectés au milieu de l’édition et qui s’intéressent beaucoup à ce qu’elle écrit, François subjugue par ses idées, il contribue à donner une aura utopique à leur cercle auprès des gens qui viennent et reviennent les voir et puis la complicité de Clarisse le ravit tellement… Leur clique suscite de plus en plus d’admiration autour d’eux et, tout ce temps, le pactole s’accroît. Ils ont déjà très tôt décidé de faire la chose intelligente, de couper une bonne moitié du produit et de garder le reste pour leur consommation personnelle ; de deux cent cinquante grammes ils ont gardé cent vingt-cinq purs ce qui laisse deux cents cinquante grammes de cauque coupée. Après un mois à Nice, ils ont déjà 9000 euros d’amassés, il leur reste soixante-quinze grammes de pure et environ soixante-dix grammes du reste. Ils ont dépensé à peu près tout l’argent de la soirée qui avait précédé leur départ, ce qui les laisse tout de même avec un certain gain par rapport à la nuit d’Avignon.

La question se pose tout de même de savoir ce qu’on va faire du reste ; on voit doucement venir le moment où la valise sera vide et on se demande s’il ne vaudrait pas le coût d’être un peu plus professionnel, de faire plus d’argent et d’en dépenser moins. Cependant s’ils sortaient moins, non-seulement on leur achèterait moins mais les hôtes cesseraient de financer généreusement la moitié de leur train de vie. Aussi toute la beauté, toute l’essence de ce moment était la nonchalance, le plaisir de gâcher toute cette matière précieuse. Ils n’étaient pas commerçants après tout, ils étaient des parasites opportunistes, même pas des écumeurs, des gens qui tâtonnaient dans le vice et apparemment aussi dans le crime à présent ; et puis c’était toute cette négligence envers toute valeur réelle, envers leurs possessions et celles des autres qui nourrissait leur momentum ; tout ce qu’ils dépensaient, offrait au inconnus était comme une succession d’offrandes qui leur assurait le soutien de la fortune. Les profits auraient demandé un minimum d’avarice et ils sentaient que les meilleurs de leurs clients n’aimaient pas les gens mesquins. Toutes les ristournes qu’ils pratiquaient à droite à gauche leur assurait la bienveillance des demi-jet-setteurs de la côte que leur présentaient parfois certains amis clients. On les invitait, eux et leur mallette, dans des villas supposément notoires appartenant à untel ou à tel autre, des noms qui n’évoquaient rien chez eux mais qui impressionnaient certaines des personnes qui les fréquentaient. C’est vrai d’ailleurs que les maisons étaient grandes et que les vues étaient belles ; on y voyait souvent une seule personne en nourrir et droguer cinq ou six autres tous les soirs gratuitement en échange de leur compagnie, de leur présence, pour combler sa solitude ou pour diaprer son insignifiance.

Cependant, comme groupe, nos petits trafiquants n’étaient pas fondamentalement sympathiques ce qui était impensable pour réussir en tant que sangsue financière des gens trop riches. D’abord ils étaient caustiques, tous, Roland était impulsif, Edgar mélancolique, peu bavard avec les étrangers, Clarisse était captivante, inspirante, géniale mais folle à lier et François, pour toute sa courtoisie et tout l’esprit dont il savait faire preuve, avait toujours l’air d’être en train de vous mépriser gentiment. On ne les invite pas tous les soirs et c’est pour la mallette qu’on les tolère surtout, la mallette à moitié vide déjà. Ils ne savaient pas se comporter en subalternes, forts qu’ils étaient de leur fierté confiante justifiée maigrement par leur jeunesse extrême et leur prétention à la pensée, fierté qui ne dure d’ailleurs jamais chez personne, que seuls le temps et l’échec peuvent mater. La vie leur souriait trop encore pour cela. Ils froissaient un certain nombre de gens et ils ne savaient être aimants que pour ceux qui savaient les subir ou leur résister. Cela dit, ils en imposaient, on avait même de la considération pour eux ; ils étaient en plein élan, cela ce voyait ; l’élan c’était si rare à cette époque, il avait quelque chose de miraculeux. L’élan leur inspirait beaucoup d’audace et l’audace impunie donnait des airs de dieux.

La décision (qui n’eut d’ailleurs pas besoin d’être explicite tant elle fut unanime) fut d’accélérer même leur prodigalité. Au fond ce qui les intéressait c’était cette magie absurde de réussite vague qui les auréolait, cette fuite en avant, cette impression qu’ils voyaient dans le regard des gens la confirmation de leur grande puissance : ils avaient leur main sur une source intarissable de profit, même un statut ; on avait presque peur d’eux, on s’imaginait qu’ils avaient des liens dans une mafia quelconque, qu’on perdrait beaucoup à les persécuter.

Tout cela avait des effets individuels sur chacun d’entre eux, sauf sur François qui redoublait surtout de réflexion pour comprendre les autres, pour s’inspirer, qui séduisait à l’occasion comme un chat jouait avec un rongeur et retournait admirer Clarisse, synthétiser en grandes phrases le génie individuel de chacun pour catalyser la folie en chacun. Roland était de plus en plus violent, il draguait les femmes des autres rien que pour réveiller des monstres chez les maris et les soumettre ensuite comme un héros grec ; il prenait des libertés avec le bien des autres comme l’état réquisitionnerait des terres, des voitures ou des armes, et il le faisait avec un air de noblesse et une grâce virile, une nouvelle gestuelle de solennité voluptueuse qu’il cultivait depuis peu dans le nouveau corps que l’audace lui révélait.

L’éloquence d’Edgar avait elle aussi atteint un stade nouveau, touchait à quelque chose d’hypnotique qui venait peut-être aussi du fait que les autres piliers du cercle se laissaient ouvertement bercer par ses phrases des heures de suite devant tous ceux qu’ils dominaient ordinairement de leur présence ; il parlait et le silence suivait sans jamais que personne ne pense à le contredire comme on l’eût fait pour un psaume ; ses mots, sa voix faisaient frémir, dilataient les âmes. On venait le voir pour se taire et écouter, entendre racontée l’intimité des formes et l’humeur des idées qui vivent comme des corps. Comme on l’a dit cette considération générale lui octroyait les chairs silencieuses et spasmodiques de moult ingénue. Mais il se dégoûtait de plus en plus, le cynisme de sa solitude progressait à la même vitesse que son amertume ce qui ne faisait qu’ajouter de la cruauté à sa mélancolie ; il devenait un peu imprévisible. Le simple silence qu’engendrait sa verve d’harmonie l’angoissait ; il n’aimait pas qu’elle ne puisse susciter qu’un émerveillement muet, sans actions, sans conséquences, qu’elle n’embrase pas mais au contraire éteigne ou apaise. Et puis les femmes dans ses draps étaient si creuses, si incapables de converser sur quoi que ce soit ; elles n’expriment rien, parce qu’elles n’ont rien à exprimer.

Clarisse était de loin la plus affectée par cet engouement universel qu’on semblait trouver pour leurs moindres gestes et mouvements. Certaines inspirations qu’elle avait toujours eues du point de vue de l’idée descendait dans son corps ; ce n’était pas de la danse, du théâtre, c’était comme si elle découvrait une nouvelle manière de mouvoir son visage, son corps qui devait transcender selon elle la communication non-verbale telle qu’elle existait aujourd’hui. Elle s’était entraînée à bouger les muscles de son visage dans un désordre total ce qui leur faisait former des contre-expressions, des anti-humeurs ; c’était comme de la musique atonale, elle avait découvert une manière de faire des séries soutenues de mouvements faciaux d’environs deux minutes où les chairs de son visage ondulaient dans tous les sens sans aucune cohérence émotive.

C’était à présent avec ces séquences qu’elle exprimait en premier lieu ses idées. Elle avait écrit des nouveaux codes harmoniques pour décrire des émotions plus complexes, les émotions profondes de la pensée, de la musique et elle composait désormais des sortes de chorégraphies faciales écrites ou improvisées pour ponctuer ses conversations. Un sourcil exprimait le dubitatif, l’autre la tristesse, un œil était écarquillé, l’autre se plissait les pommettes se tordaient, les commissures des lèvres partaient dans des directions asymétriques sans compter tous les muscles oubliés qu’elle avait réveillés, redécouverts et qui ajoutaient à la distorsion générale de cette mosaïque dissonante comme du cubisme analytique. C’était une grimace dont tous les bords restaient simultanément en mouvement durant plusieurs minutes et qui n’était pas seulement laide, une exagération grotesque d’expression mais ne formait plus vraiment ce qu’on pouvait appeler des expressions du tout ou alors de toutes nouvelles expressions aux significations nouvelles, comme encryptées dont la complexité dépassait celle des visages de tous les jours.

Il n’y avait que les membres du groupe que ces délires faciaux n’angoissaient pas, qui étaient capables d’y répondre par des émotions normales, comme s’ils comprenaient instinctivement ce qui y était exprimé ou tout du moins ce qui était cherché dans cette démarche.

Du point de vue de ses relations aux gens et aux étrangers, Clarisse était devenue encore plus imprévisible qu’elle l’avait toujours été. Elle décidait de se comporter avec quelqu’un d’une manière délibérément contraire à ce que l’éthique ou le bon sens prescrivaient, modulait ses réactions au hasard, laissait voir une succession de sentiments complètement décousue pour parfois retrouver tout à coup une cohérence mêlée d’absurde, nouvelle où l’émotion émergeait à nouveau, transcendée. Elle habituait quelqu’un à certaines règles comportementales pour les inverser complètement ensuite, y revenir parfois sans prévenir ; c’était presque une forme de torture tant elle déstabilisait ceux qu’elle parvenait toujours à convaincre de lui rendre leur confiance pour la briser immanquablement par la suite. C’est que leur haine était toujours reçue avec tendresse et douceur, même avec amour et que leur amour était toujours rétribué d’une surprise démoniaque.

Leurs ambitions devenaient plus ésotériques, comme si leur passage en trombe dans les nuits de la côte d’Azur étaient en fait des campagnes mystiques menées pour ou contre l’esprit des temps, ce n’était pas encore clair. Clarisse s’était mise à chercher quelque chose par ces improvisations de groupe qu’elle dirigeait. Un soir c’était une conjuration politique, une doctrine idéologique pour inspirer des millions, des foules qui déferleraient sur la nation, un autre c’était une nouvelle éthique de transcendance radicale, de destruction totale de l’identité, d’introspection sauvage et enragée qui devait arracher des formes inédites au plus dangereux limon des âmes, un grand universel de corruption.

Le soir entre eux ils se racontaient les uns aux autres, ils révélaient leurs hontes, les souillures qui brulaient sourdement leurs âmes, infectaient leurs nombreuses blessures d’orgueil, ils découvraient à voix haute une essence immonde cachée au plus profond de leur silhouette.

Mais dans leurs confessions, ils se trouvèrent soudain, par pur plaisir d’extirper plus de laideur du fond de leur être, des souvenirs de plus en plus délirants, faux mais dont la réalité charnelle était totale, qui se révélaient à eux comme de nouvelles versions de la genèse de leurs êtres, des mottes ectoplasmiques de mille glaires de saveurs, de parfums qui remuaient violemment dans leurs esprits, les broyant quelque peu, des légendes pures donc plus vraies que le monde lui-même, révélées par à-coup comme les réminiscences d’une foule de lares pullulant dans leur sang.

Ils sentaient monter quelque chose en eux, une puissance qu’ils osaient à peine imaginer mais qu’ils désiraient à présent plus que tout sans tout à fait y accéder. Ils se sentaient toujours si prêts de toucher enfin au miasme créateur, à ce nouvel humus psychique, synthèse d’une myriade de pollutions qui se mettrait soudain à suinter la lumière primordiale, mère de tout même de Dieu. Il y avait comme une nouvelle version de l’enfance qui germait en eux comme un réseau de mythes. L’embryon dévorant, qui suçait par le nombril toute l’énergie de la mère, avide, avide de la tuer, de la voir vieillir comme un vieux fruit, nourri pour s’accroître, nourri d’une âme qui se vide pour le rendre puissant, pour le rendre cosmique, jusqu’à-ce qu’un jour il émerge d’elle, homme déjà, héro terrible déchirant le ventre de ses deux mains rageuses et laissant derrière lui un vieux lambeau amorphe : son premier cadavre. L’enfant haineux, manipulateur qui monnayait son affection pour satisfaire ses désirs et s’il pouvait pour répandre un peu de souffrance aussi chez les immondes qui l’avaient chié sans savoir pourquoi et amèrement nourri, l’avaient forcé à avaler leur morale de cendres. L’enfant hargneux qui voit grand et s’entoure d’êtres immenses qu’il projette partout et qui rêvent déjà de sacrifier chaque personne qu’il connait pour donner chair à un seul de ces dieux qu’il voit partout comme Thalès. On ressassait les crimes immondes dans toutes les joies, qui fertilisaient terriblement la croissance des nations et des destins et des âmes, dont on se réjouissait comme de la mère de toutes les ivresses, les crimes dont on sentait déjà jeune, si jeune qu’ils étaient la plus grande saveur, la saveur-monde. Ils se faisaient peu à peu de nouvelles identités composites, de nouvelles personnalités faites de leurs souvenirs flambants neufs et dont ils perdaient tout à fait le fil, des personnalités kaléidoscopiques dont les gens autour d’eux s’effrayaient tout à fait ; ils avalaient les invités avides de drogue pour les transformer instantanément en têtes de turc, se les lancer les uns aux autres comme de vivantes balles et voir quelles quantités de souffrance on pouvait y faire naître, si l’on pouvait atteindre la fusion nucléaire de la souffrance, le point où elle se maintient elle-même sans aucun stimuli extérieur et commence enfin à devenir une nouvelle naissance. Ce n’était pas compliqué, on trouvait son vice et on tirait dessus comme sur la suture de son être, tout se défaisait ; son supplice durant tant qu’il niait sa nature de pécheur immonde ; ensuite on trouvait son désir le plus pur et tout en le maintenant dans la bauge de son plaisir on le lui agitait cruellement devant les yeux et dans les chairs jusqu’à le forcer dans sa contradiction à vomir délibérément son âme la plus précieuse et continuer sa vie sans cette moitié de lui-même qui contenait son plus beau potentiel, protégé naguère en pleine dissonance cognitive par une forteresse de sophismes ; on lui montrait, lui faisait comprendre une bonne fois pour toute et sans retour possible à quel point il serait à jamais asservi, enchaîné à ce qu’il ne voulait pas en soi mais qu’il mourrait toujours d’épouser dès qu’il serait l’heure de s’ennuyer un tant soit peu. « Quand l’âme se casse en deux à la suite d’une contradiction qui dure depuis trop longtemps, l’une des deux parties doit mourir ; on doit choisir dans laquelle des deux l’on décide de survivre » disait naguère Clarisse ; chez tous les gens en qui ils avaient trouvé et exalté cette contradiction, pas un seul n’avait choisi de survivre dans son âme d’idéal, tout le monde s’était rué dans la fange, s’immolant l’âme pour devenir vide.

Ou encore chez celui qui avait une volonté ou trop de bonne fortune on cherchait à provoquer une crise ; on le mettait en face de l’absurdité totale de tous ses accomplissements et s’il refusait de nous croire on lui volait sa femme, on retournait tous ses amis contre lui, on diffamait son commerce, son entreprise on trouvait un moyen de ruiner sa vie professionnelle. On avait soudoyé une collègue d’un tel pour monter un dossier de harcèlement sexuel sur son bonheur récalcitrant, on avait trouvé un groupe de délinquants pour squatter et donc ruiner l’atmosphère d’un restaurant qui en l’espace d’un mois avait perdu la moitié de sa clientèle : le patron, savait-on, croyait au mérite et pas au hasard.

Chez un quarantenaire cocaïnomane qui insistait pour se croire vertueux et donner des leçons de morales sur l’éthique de travail, ils avaient décidé de concert de dévoyer l’adolescente mutine qui lui servait de fille. Ils lui pourrirent l’esprit de toute leur nouvelle cosmologie morale ésotérique, ils la remplirent de drogue et ils la montèrent contre son paternel. Ils arrangèrent même, financèrent et logèrent toutes ses premières fugues tout en s’occupant en guise de loyer de prendre en charge son éducation sexuelle ; sur ce point son épanouissement fut presque digne d’une jeune Sandrine Bonnaire ; la petite devenait presqu’aussi populaire que la cocaïne auprès des gens qui venaient leur donner leur argent ; elle ouvrait même les portes de certaines villas qui jusqu’à présent leur étaient restées fermées. Clarisse, un soir où la petite avait semblée particulièrement disposée à lui plaire, avait réussi à la convaincre de séduire son père l’histoire de lui soutirer un peu d’argent. Si la chose fonctionna, le père s’avéra plus radin que prévu et la petite, rageuse, commença à le faire chanter sur les ébats qu’elle avait filmés et envoyés à ses nouveaux amis. Alors le daron terrifié se mis à accepter non seulement de reverser une portion considérable de son salaire mais aussi à venir divertir la galerie en s’humiliant pour les invités des jeunes itinérants ; on lui enfonçait toute sorte de chose dans toutes sortes de trous, on le mettait en charge du service, on le jetait en pâture à une clique de vieux invertis qui le « louaient » pour des soirées pleines de possédés de la 3mmc.

Les violeurs de ciel voulaient atteindre, atteindre, atteindre leur grande révolution de l’intime, atteindre leur immense élévation. Mais il leur arriva bientôt quelque chose de curieux. Alors qu’ils étaient dans un énième semi-manoir du bas de l’échelle de la très haute, ils remarquèrent sur le doigt d’une des invitées dont le frère était un grand amateur à la fois de la mallette et du petit buffet de chairs qui l’accompagnait désormais, une bague à la bande argentée et surmontée d’une large pierre si noire qu’elle ne provoquait aucun reflet en dépit d’être extrêmement polie. Elle avait l’air d’avaler toute la lumière de la pièce, comme un objet magique. Quand Edgar et Clarisse virent cette bague, il ne fit aucun doute qu’il leur fallait l’obtenir aussi tôt que possible. L’opération ne fut pas ardue ; ils obtinrent de la jeune femme qu’elle s’épuisât de toutes sortes de façons jusqu’à s’endormir et, au moment de la mettre dans un taxi, subtilisèrent la bague. Cependant le lendemain la jeune fille eut un accident de voiture qui la laissa défigurée et amputée de trois de ses membres, lui laissant son bras gauche pour continuer à fumer ; une fille aussi bête c’était vraiment la fin pour elle. Le fait d’un tel objet arraché au corps de quelqu’un suivit d’une telle catastrophe personnelle ; cela pouvait être anodin mais c’était beaucoup plus tentant d’y voir une corrélation. Donc quand ils virent la semaine suivante une des plus riches veuves de Cannes arborant autour de son cou un pendentif sphérique en obsidienne, ce fut presqu’une compulsion que de trouver un moyen de le lui prendre. Ils apprirent plus tard que dans les trois jours suivants son premier fils avait été diagnostiqué d’une maladie dégénérative et que son placement le plus important avait perdu quatre-vingt-quinze pour cent de sa valeur. Leur réaction fut cette fois-ci aussi euphorique qu’angoissée ; ils en firent part à leurs comparses qui furent extrêmement fascinés. Ils n’eurent même pas à échanger un seul mot pour être d’accord que le vol de ces symboles, le vol du « Soleil Noir » comme François l’appelait, devait devenir leur nouvelle quête principale.

À partir de ce jour ils se mirent à faire autant de soirées que possible à la recherche des soleils noirs et le malheur continua longtemps à frapper leurs victimes comme par magie. Leur ivresse de sang n’avait jamais été si intense, leurs identités individuelles s’y dissipaient totalement ; les hallucinations commençaient à devenir une expérience quotidienne pour Edgar et pour Clarisse ; en plein trottoir ou bien sur son siège quelque part dans la nuit, les yeux d’Edgar se levaient soudain, sa bouche s’ouvrait et des tombereaux de paysages célestes lui traversaient l’esprit, d’immenses monuments, des symphonies de lumière aux structure infinies, entrecoupés de charniers purulents, accumulant des centaines de créatures ineffables de laideur. Il racontait ce qu’ils voyaient ; était-ce là les hommes de demain ou bien les véritables berceaux de la vie ? Il en parlait avec Clarisse qui, elle, voyait dans ses transes plutôt des mélanges extrêmement complexes de motifs former un nouvel épiderme sur des êtres kilométriques aux visages d’un bleu d’azur diaphane, sereins et sages, aux voix polyphoniques, des corps grands comme des nations entières dont les mouvements étaient à peine possibles à saisir. Ils commencèrent à retranscrire chacun le contenu de ce qu’ils voyaient et l’encre coulait pendant que les autres continuaient d’aller ruiner des vies. À chaque nouvelle expédition, l’architecture liquescente, ces entités, simultanément visuelles et auditives, s’aggravaient, devenaient plus belles que jamais, d’une beauté affolante, apollinienne, aussi éblouissante que miasmatique. Et avec elles, les charniers avançaient dans leur purulence, s’animait ; tous ces cadavres fondus par le soleil commençaient à ne faire plus qu’un, à se mouvoir en un nouveau corps issu de leurs chairs coagulées. Et chacun notait quelque chose d’étrange, une distorsion de plus en plus profonde de la réalité, voyait quelque chose grandir en eux et dans le monde.

Un jour, Roland se mit à se méfier des gens ; il se mit à raconter des histoires effrayantes sur les intentions qu’il avait perçu chez tel client, chez un type « étrange » qui l’avait regardé dans le tramway, chez le remplaçant de l’épicier du coin. Bientôt ils furent tous surpris de la quantité de gens qui leur lançaient des regards presque démoniaques, l’air de leur intimer quelque chose sans qu’ils comprennent toujours quoi. Car parfois il était clair qu’on était en train de les mettre en garde, cependant contre quoi ? Ils n’en surent pas plus avant longtemps, mais l’urgence de la quête en était toute perturbée ; il n’y avait plus rien qui comptait pour eux, hormis la mallette, la caisse et ses dix milles euros et la dimension pratique de l’acquisition des soleils noirs ; une menace aigüe planait autour d’eux, une violence encore vague mais puissamment latente qui semblait prête à surgir au moindre tournant.

Un jour François comprit ; il comprit dans le regard d’un de leurs clients réguliers qu’une conspiration à l’échelle de la ville tout entière avait été ourdie contre eux ; mais cet homme en était-il l’instigateur ou bien essayait-il de le prévenir ? Soudain il entendit clairement une phrase dans une langue qu’il ne reconnaissait pas mais dans laquelle il comprit clairement une menace de mort s’accordant parfaitement avec l’expression sardonique de cette face. « La mort ! La mort ! » et tous les participants de la quête comprirent. Ils quittèrent tous cet appartement ensemble et errèrent dans les rues. François continuait à répéter : « Je l’ai entendu ! Je l’ai entendu ! Je l’ai entendu le penser ! »

Ils ne vérifiaient plus du tout si des malheurs se produisaient encore après leurs vols, ils le prenaient pour acquis ; ils ne faisaient plus que de s’occuper de la quête, chercher des soleils, chercher des soleils noirs ; François se souvint, longtemps après, s’être aperçu de n’avoir pas mangé depuis au moins trois jours, ce qui avait dû être le cas d’une grande partie d’entre eux à plus d’une reprise durant cette période. Tout le monde déblatérait sur le grand complot qui fermait ses filets contre eux. Ils repensaient aux dealers de Paris qui les cherchait, toute la pègre du pays dont tout le réseau tentaculaire les voulait, les épiaient, orchestrait les rues autour d’eux pour les piéger dans une douleur incommensurable.

Edgar décida soudain de rentrer à Paris ; les hallucinations duraient désormais pendant des heures entières et il ne les désirait plus, il voulait revenir en arrière désespérément, il était pris d’une attrition insoutenable et les visions lui tombaient désormais dans les yeux dès qu’il tentait de les fuir ; il se sentait un effondrement psychique imminent. Pire encore, ce palais de musique et de lumière commençait à se peupler… Il y voyait désormais des créatures faites de brumes et de lueurs, des êtres sublimes dont sa pensée devenait éperdument amoureuse et irrépressiblement horrifiée ; elles l’avaient d’ailleurs remarqué, elles l’observaient. Il avait commencé à écrire sur ses visions plus rapidement qu’à son habitude, mais regretta bientôt d’avoir glosé sur elles ; les axiomes que ce monde et ces êtres de lumière lui inspiraient usurpaient désormais toute la structure de sa gestalt, de sa pensée, se développaient à l’infini, interminablement sans qu’il n’ait plus aucun contrôle sur son cerveau qui les prolongeait. Cette théosophie dont il était le vaisseau rendait toute idée de plus en plus luxuriantes, instable, impossible à ralentir, comme une chair difforme et conquérante qui tentait d’avaler ses sens en continuant de s’étendre. Il prit des billets et se jeta dans le premier tgv qu’il trouva, direct pour Saint-Anne.

Au bout de deux semaines de recherche des soleils noirs, plus un client ne leur parlait ; ils en avaient trop fait et ils faisaient franchement peur à voir ; leur apparence s’était dégradée et leurs émotions étaient toujours aussi instables qu’extrêmes ; leur habillement, autrefois si soigné, était désormais chaotique et sale, leur hygiène était au moins approximative. La confiance magique de Roland, les ballets faciaux de Clarisse, les élucubrations de François et le délire constant qu’on avait toujours interprété comme de la simple fantaisie avait désormais pris un aspect profondément sinistre, mystique ou psychotique et certainement malsain. Les provocations, la cruauté, les traumatismes et la ruine littérale qu’ils laissaient dans leur sillage avait fini par aliéner tout le milieu qui les accueillait naguère si bien ; leur aura d’Apocalypse avait eu raison de tout le charme que les drogues pouvaient susciter, même chez les drogués. Ils n’avaient d’ailleurs plus la coordination, l’organisation ou même franchement l’intelligence pratique de se trouver de nouvelles proies, d’autant qu’on les reconnaissait dans la plupart des boîtes, qu’ils n’avaient plus leur précieux anonymat ; on les avait vus se réjouir des drames des autres, la corrélation entre leur passage dans le salon d’un-tel et la chute immédiate de l’hôte, quoique délirante, se faisait malgré tout, même chez les sceptiques, quand on voyait le niveau d’immoralité que ces gens touchaient quotidiennement et la visible extase de cruauté dans laquelle ils passaient leurs jours. Ils passaient tout leur temps à jubiler sur les cataclysmes qu’ils étaient en train de produire et sur la grandeur proportionnelle qui devait en émerger.

Avec leur dix K ils n’avaient pas de mal à se trouver des chambres d’hôtel, cependant ils étaient de plus en plus isolés et la quête en pâtissait. Mais ils sentaient que leur mission touchait à sa fin. C’était les visions de Clarisse, plus sobre que celles d’Edgar, qui les aiguillaient dans cette direction. Elle avait vu le soleil noir avaler tout le peuple du ciel et se refermer jusqu’à devenir de la taille d’un grain de sable. Ils décidèrent de passer une dernière journée à accumuler autant de soleils que possible et de tout entreposer ensuite dans une sorte de chapelle de leur confection.

Ils déferlèrent comme des animaux malades sur toutes les rues qu’ils trouvèrent, s’emparant de tous les « soleils » qu’ils voyaient, les mains, les poches, les sacs pleins de déchets, de ferraille, de bouts de verre. Ils pénétraient dans les magasins, regardaient tous les étals, volaient parfois, quand ils trouvaient, avec un air si sauvage qu’on ne leur disait rien ; ils se jetaient dans les poubelles, dans les voitures, sur les gens, ils les rançonnaient en leur volant leurs chiens, leurs enfants ; ce fut un miracle qu’ils ne croisassent pas la police une seule fois tout le long de cette après-midi. 

Le soir venu, au détour d’un bar, ils trouvèrent un type avec un tatouage de cercle noir sur le poignet ; laissant Roland l’assommer après l’avoir attiré Dieu sait comment dans une ruelle un peu calme, ils s’enfuirent après avoir excisé son tatouage au canif ; ils placèrent le lambeau de peau dans un petit verre rempli d’une solution d’alcool, une fois rentrés dans leur chambre d’hôtel.

Ils avaient déjà transformé Nice en nouvelle Haïti avec cette quantité de malheur que tous leurs vols avaient causé ou causerait bientôt ; ils n’avaient plus qu’à attendre. La journée suivante fut sereine, vide. Les visions de Clarisse s’étaient arrêtées ; tout le monde se sentait empli d’un calme total, celui des accomplissements cosmiques. Ils burent, ils s’envoyèrent un peu de kétamine mais aucun d’entre eux n’avait plus la moindre envie de bouger.

Le lendemain Clarisse et François furent réveillés par les hurlements de Roland. Quand François émergea, il regarda Roland dans les yeux. « Les soleils ! Les soleils ! Ils ont tous disparu ! » En effet, le coin de la chambre où on les avait rangés était vide. Roland était en crise ; qu’est-ce que cela voulait dire s’ils avaient perdu tout ce butin avant de lui trouver une chapelle, si on les leur avait volés à eux, tous ces soleils noirs ? Tous les regards se tournaient vers Clarisse et pour la première fois ils trouvaient de la peur sur son visage. Voir Clarisse effrayée mis Roland dans une sorte de frénésie. Après une nouvelle série de hurlements rauques qu’on aurait dits sortis de la Terre elle-même, il prit ses affaires, quelques grosses liasses de billets et s’enfuit en tremblant. Il se fit ramasser par la police deux jours plus tard en train de marcher sur la voie ferrée et on le plaça éventuellement dans un hôpital psychiatrique.

François faisait de son mieux pour contenir le tremblement de terre qu’il sentait naître lentement au fond de lui. Il repense à toutes les horreurs qu’une seule de ces orbes peut produire, il n’ose même pas imaginer ce que peut produire cette masse d’objets maudits ; cependant il l’imagine. Il ne cesse plus de l’imaginer, de l’imaginer, des pensées de pourrissement par myriades, écorchements de chairs broyées dans les braises aigües, acérées et sales, des poisons immémoriaux qui souillaient le sang, les organes, la moëlle ; la vie d’un clochard percé par toutes sortes d’objets fixés dans ses cicatrices, qui rampe à moitié fondu par les flammes sur un sol de lames visqueuses et de ronces, qui s’effiloche, se râpe, se dissout lui-même dans sa progression vers plus de landes hideuses, dans l’horizon malade ; même s’il échappait à cette horreur dans cette vie l’univers lui en donnerait cent, mille autres pour traverser toute la souffrance qui lui était due désormais. Son cerveau vibrait d’idées de douleur et de catastrophe, de destins brisés, il en vibrait tant qu’il semblait près de se liquéfier d’un instant à l’autre en une vase grumeleuse ; sa paranoïa se refusait encore à se concentrer sur une seule des innombrables malédictions qui s’auto-suggéraient dans le remous de sa panique. Après cette demi-heure d’éternité cauchemardesque, il lui vint pourtant une pensée qui désamorça un instant le détricotage de toute la réalité par la projection magique, par la pensée narrative dans l’urgence amputée de logique. C’était une pensée douce comme le sont souvent les pensées vaguement stoïciennes. Il se dit soudain que, face à la plus grande souffrance de l’Histoire, il sourirait sans doute encore, il éclaterait de rire, c’était une conviction, parce qu’il userait toute son âme à nouveau pour inventer de la joie dans ses habitudes, son quotidien d’horreurs, au moins un peu de joie et qu’il vivrait en elle si Dieu ne le sauvait pas, c’était d’ailleurs presque une loi de la nature ; et même dans le renoncement, le désespoir alors le moindre détail du monde désintégré serait son propre délice de puissante simplicité, car oui tout devient simple quand la pensée épouse enfin le néant. La notion même de Dieu était vaincue ; il abandonna son être tout entier à cette certitude et leva sur Clarisse un regard de lumière.

Ce qui suivit fut une sorte d’apothéose narrative ; Edgar était tombé, Roland aussi ; il avait voulu libérer quelque chose en eux en les jetant dans le cœur même du Samsara, mais c’était en lui-même que dans les profondeurs abyssales de l’humus psychique avait émergé une forme ancestrale, oubliée, issue des âges d’or perdus et sanguinaires, enfouie tout au fond de l’hypothalamus, un archétype transcendant, immense comme un astre qu’il ne comprenait pas encore lui-même mais qui se révèlerait comme un corps de lumière dans son corps de chair ; à lui s’ouvrait les possibilités de l’homme-dieu ; le réel même ferait surgir bientôt un escalier de nacre et il lèverait son glaive doré. Et il se tourne vers Clarisse, son parèdre ; celle-ci lui rend son regard, souriante. Pendant un moment il croit que Sekhmet est devenu Bastet pour toujours.

Mais son sourire s’agrandit, puis éclate. Elle se tord, elle jouit de tout son être de ce qu’elle sait. Elle lui montre où elle a caché les soleils pendant qu’eux deux dormaient. Son rire se calme, son regard devient complice. Le cœur de François s’apaise quelque peu ; le poids sur ses épaules, dans ses entrailles se dissipe bien que la fatigue reste. Il sait très bien ce qu’elle a fait ou essayé de faire par là ; cela ne le gêne pas, ne l’offense pas ; ça l’inspire. Et il l’interroge malgré tout sur l’arrière-pensée qu’il y avait derrière ce geste, cette épreuve ; elle hausse les épaules, goguenarde ; il voit dans son regard, ses traits une gaîté profondément frivole qu’il n’avait jamais suspectée auparavant et pourtant si évidente à présent ; ça n’avait rien de métaphysique finalement tout ça, ce n’était que du jeu, des amusements de jeune fille.

C’est à ce moment-là qu’il la viola. Il se rappela la chose des mois durant l’année suivante avec une sorte de fierté, celle des pages qu’on tourne. Elle s’était débattue comme une furie, elle lui avait arraché des poignées entières de cheveux, elle lui avait mordu la main jusqu’à l’os, puis le bras et le torse. Et il la giflait, lui donnait coups de poing sur coups de poing pour la sonner, lui faire perdre le goût de se défendre ou au moins l’affaiblir suffisamment pour que sa résistance ne soit plus une entrave ; mais elle se débattit jusqu’à la fin ; elle lui fêla deux côtes à coup de genou et il brava la douleur continuant ses assauts avec un regard haineux sans aucune volupté. Il lui courait après pour lui arracher ses vêtements ; au fur et à mesure, la blouse tomba, les sous vêtement furent déchirés et les choses sérieuses purent commencer. Il eut énormément de mal à lui ouvrir les cuisses, cela lui pris cinq tentatives et elle était au bord de l’évanouissement quand il força l’entrée de son sexe. Reprenant ses esprits pendant l’acte, elle avait hurlé, en continuant de le frapper, de le mordre au visage et le bassin de François redoublait de violence en rétribution. En regardant son visage il se remettait à croire en elle en partie et l’acte prenait un sens. Et au bout de toute cette violence il avait joui comme il ne jouirait plus jamais ; c’était comme de soumettre un cataclysme, le tremblement de terre de Lisbonne, le tsunami du Sri Lanka et de le transformer en mère suprême, incandescente de destruction créatrice. Sur le coup il avait secrètement espéré qu’elle tombât enceinte ; il ne s’agissait même pas d’un fantasme matrimonial, à ce stade c’était un tout nouveau délire mystique ; il s’agissait d’espérer voir le moment de toute une vie être un moment générateur, concevant un être nouveau, supérieur, une sorte de Dieu. Dans son désert de pulsions luxuriantes il croyait avoir violé Kali elle-même, le premier homme d’un monde nouveau devait donc apparaître.

Ils s’étaient retrouvés après l’orgasme tous les deux tuméfiés, sanglants, couverts de plaies, trop épuisés et douloureux pour bouger d’un centimètre ; elle avait arraché un bout de sa langue pendant qu’il l’embrassait ce qui d’ailleurs ne l’avait pas empêché de continuer ; sa bouche était pleine de sang.

Il s’était endormi, prostré, adossé au mur et elle aussi sans doute. En se réveillant il l’avait vue ramper vers leur grosse valise où leurs vêtements étaient gardés en vrac. Il se demanda ce qu’elle allait chercher dedans ; le canif sans doute mais à qui le destinait-t-elle, à lui ou à elle-même. Il prit son téléphone et composa le numéro des secours ; on lui dit d’une voix blasée, sans compassion qu’on enverrait quelqu’un. Il n’avait pas peur qu’elle le dénonce ; déjà ce n’était pas son style ; elle serait bien capable de le tuer mais jamais de le dénoncer. Et puis qu’est-ce que ça pouvait lui faire à présent ? Il attendait ; la fille pleurait. Elle avait peut-être renoncé à le tuer ; elle sanglotait avec la moitié de son corps vautré dans la valise.

C’est à l’hôpital que sa pensée se décomposa peu à peu. Il avait tout juste eu le temps de raconter à la police que le troisième larron dont on ne connaissait pas le nom de famille les avait mis dans cet état là ; c’était plus simple ainsi. Elle, elle s’était tue, c’est-à-dire qu’elle ne l’avait pas contredit. Il n’y eut aucune hallucination, sa pensée ne se formait tout simplement plus que par des bouts d’envolées lyriques aux accents messianiques. Les phrases débutaient par le milieu, par la fin, elle se dissipaient avant de se trouver un sens. Le verbe tentait parfois de se structurer mais s’effondrait à mi-chemin. À la fin, cela devint de la musique plus qu’autre chose, des syllabes sans ordre précis qui approximaient assez bien le débit d’une phrase, sa cadence. Dans sa tête aussi, quand on n’essayait pas de lui parler, c’était le silence, parfois des couleurs, jamais longtemps. Son corps de lumière s’était éteint, il en sentait le vide ; il n’avait pour toute vie intérieure qu’une profonde sensation de vieillesse, de vieillesse éternelle.

Bien sûr, voyant la situation, on l’avait présenté au psychiatre qui l’avait montré à un autre psychiatre ; après avoir consulté ses parents on l’avait placé dans une clinique spécialisée à Lyon ; l’endroit était plein d’anorexiques et de dépressifs dits « graves », mais il y avait aussi un ou deux autistes et un schizo, d’autres types aussi qui parlaient peu. On y voyait traîner quelques escrocs, des types incohérents qui essayaient d’obtenir l’AAH en simulant des maladies rares. Le bâtiment n’était pas délabré, mais usé et triste, tout en nuance de blanc et d’un bleu qui virait au gris.

François s’y fit discret ; quand un type découvrit son incapacité à parler, sa glose sans mot ou sans phrase, certains commencèrent à venir le voir de temps en temps pour s’amuser à faire semblant de discourir ; il n’avait pas l’air d’être gêné bien qu’il se doutât qu’on se moquait de lui ; on imitait son charabia et lui répondait très sincèrement, faisait des rétorques, des moues, des concessions, renchérissait sans arriver par ailleurs à dire quoi que ce soit. Une rumeur commença à circuler selon laquelle ce qu’il parlait était en fait une langue slavo-romane de l’Est, ce qui fit rire encore plus et on le surnomma Francheskovitch ; la blague amusa un temps. Les médecins ne firent pas attention au personnage qui se formait autour de François dans la mythologie de l’hôpital ; comme ils ne connaissaient rien à ses symptômes ils avaient prescrit un petit cocktail de neuroleptiques et de stimulants cognitifs, ils attendaient de voir.

Deux semaines après son arrivée, alors qu’on commençait à se lasser de lui dans les salles communes, la clinique accueillit un nouveau patient d’un genre moins commun qu’à l’ordinaire ; tout à fait normal d’esprit comme de corps, cet homme d’une trentaine d’années était cependant convaincu que, par intermittence, certaines parties très précises de son corps lui échappaient complètement. Son bras se mettait à se mouvoir indépendamment de sa volonté, ou bien sa main ou sa jambe. Ses doigts gauches par exemple s’étaient mis à taper des obscénités sur son ordinateur pendant qu’il prenait son café matinal. Plus étrange encore sa gorge se mettait parfois à chanter des chansons dont la provenance lui était tout à fait inconnue, lui qui n’écoutait d’ailleurs jamais de musique. Il s’avéra qu’un certain nombre de personnes dans la clinique y reconnurent des chansons scoutes de leur jeunesse, des airs familiers dont les origines étaient souvent très diverses. Un jour que François faisait les cent pas dans une salle commune où Sergio (c’était le nom du nouveau patient) se reposait, la gorge de ce dernier se mis à faire résonner une mélodie qui le foudroya tout à fait ; c’était une vieille berceuse de sa mère, celle qu’elle lui chantait alors qu’il n’avait que quatre ans. Il regarda Sergio en écarquillant les yeux ; il s’en retourna dans sa chambre. Les réminiscences se succédaient lentement en lui, captaient toute son attention. Il pensait à ses cinq ans, à tous ces souvenirs simples et vifs, avant le sens, avant la narration. Il pensait à Marie-Cécile la fille à qui il portait des fleurs à treize ans et qui les acceptait avec une fausse pudeur qu’il prenait pour de l’embarras. Il repense à des centaines d’après-midi lourds et vides résumés en une dizaines de souvenirs et à toutes ces douces routines où tout jusqu’à l’ennui avait sa lumière. Pendant une semaine il ne fit que se chercher des souvenirs, se rappeler toutes les personnalités différentes qui avaient été les siennes, comment elles s’étaient perdues, le nombre d’effusions sincères et contradictoires, l’habitude de se sacrifier soi-même pour croître. Il ne se ruminait pas exactement une nouvelle personnalité, il amassait les matériaux qui lui permettraient un jour de le faire. Il cherchait à retrouver ses mots ; ses souvenirs les lui ramenaient parfois plus ou moins, mais il ne parvenait pas à leur trouver une cohérence, cela lui semblait impossible, le fatiguait ; y avait-il une quelconque logique à trouver entre toutes ces configurations de sa présence au monde, toutes ces choses différentes qu’il avait considéré comme son essence et qui s’étaient évaporées comme le reste ?

Après un véritable effort de pratique, la parole finit progressivement par revenir en lui, la sémantique s’agençait sans éclater en cent paradoxes immédiats ou plutôt ces paradoxes se réconcilièrent avec elle, le temps d’une trêve de longueur indéterminée. Le langage, encore boiteux mais déjà en partie guéri, remit en marche une petite routine intérieure puis quotidienne, comme on ramasse une vieille habitude, la mémoire musculaire aidant. Cependant la fatigue profonde par laquelle tout cet effondrement de l’esprit avait commencé ne se dissipa jamais complètement. Ses nouvelles inspirations avaient l’aspect diaphane et immatériel des souvenirs, sa vie au sortir de l’hôpital ne fut plus qu’un immense passe-temps, hormis pour certains moments, certains jours quand il lui prenait de souffrir et de se rendre triste, de penser ou de faire souffrir les autres en pensant en eux.

Les évènements de sa vie ne retrouvèrent pas vraiment la même envergure que celle de ces quelques mois ensoleillés où le temps n’existait plus. Il retourna aux petits budgets des étudiants, aux petits débats des étudiants, aux petites aventures des étudiants, à la différence près qu’il n’attendait plus de trouver un point de départ, qu’il n’avait plus la moindre ambition concrète bien qu’il essayât vaguement de s’inspirer à droite à gauche, à qui mieux mieux. Il s’était réfugié dans l’intime, l’intime des femmes et des amis impressionnables où son idéal redoublait de violence parce qu’il n’y trouvait pas vraiment la place suffisante pour se projeter. Il n’arrivait plus à prendre la musique au sérieux, la poésie non-plus ; il lisait avec méfiance désormais et sans espoir réel au-delà de la vague ambition de s’organiser de l’intérieur avec de nouveaux concepts de plus en plus obscurs qui empêchaient davantage les autres de le comprendre qu’ils l’éclairaient sur sa nature d’Homme. Lui qui n’avait jamais eu pitié des filles, il prenait désormais un soin particulièrement minutieux à leur faire comprendre dans leur chair les laideurs infinies de son répertoire ; c’était à la fois du civisme et une manière de défouler sa tristesse. Parce que c’était ça au fond que la cruauté : une tristesse définitive en action.

Les premiers mois de sa sortie d’hôpital il s’était plus ou moins attendu à voir ressurgir une Clarisse vengeresse, mais il n’en fut rien. Edgar émergea des tréfonds de la rue Mouffetard un soir de Janvier, à peu près stable, le vague à l’âme, comme avant. En le sondant sur sa fuite de la Côte d’Azur, il se rendit compte que son ami ne gardait aucun souvenir de tout ce qui avait fait suite à leur départ d’Avignon dans la twingo du grand père. Ce n’était pas si étonnant, bien que dommage. À son arrivée à Paris on l’avait balancé dans une chambre surveillée et on l’avait bourré d’antipsychotiques jusqu’à ce que les hallucinations cessent. Suite à cela il avait passé quelques mois en observation et on l’avait relâché dans la nature « réparé » quoiqu’amnésique. Il était de retour avec Marie ; son inspiration était redevenue sporadique plutôt que continue, ses lectures avait repris avec une certaine passion mais un nouveau genre de pessimisme qu’il s’expliquait mal, qui semblait s’être ancré tout au fond de son logiciel perceptif ; sa productivité était au même stade de semi-stagnation qu’autrefois, très peu de choses changeaient pour lui. Il avait des nouvelles de Roland qui se manifesterait sans doute dans les mois à venir. Lui aussi avait été ramassé alors qu’il agressait des passants quelque part sur le boulevard Dubouchage. Il n’avait pas été très coopératif lors de son arrestation ou lors de son hospitalisation. Son cerveau avait très mal réagi au traitement, son humeur était passée par toutes sortes d’extrêmes ; on ne savait pas vraiment sous quel prétexte on l’avait extirpé de cet enfer car les drogues avaient plutôt aggravé son état. S’il avait été quelqu’un de normal, les médecins auraient sans doute continué à verser substance sur substance dans son organisme jusqu’à atteindre quelque chose de pacifique et de fonctionnel, son cerveau serait passé par toutes les couleurs de la science pour le meilleur ou pour le pire.

Échappé de l’hôpital ou bien relâché, on n’aurait su se prononcer avec certitude, Roland passa quatre mois à se branler dans une chambre après avoir acheté un stock de cocaïne assez conséquent avec ce qui lui restait d’argent, chassant ses moindres pensées par un rut ininterrompu. Cette période dura ; l’ambigüité du cas Roland fut suffisamment longue pour que tout le monde autour de lui ait le temps de se préparer au pire. Il émergea un jour de son trou avec un regard lourd mais relativement stable et tenta avec un succès plutôt mitigé de passer pour quelqu’un de normal auprès de son ancien entourage. Il parvint à se remettre avec Ariane et essaya tant bien que mal de revenir dans les bonnes grâces de ses parents. Son retour à la vie bourgeoise finit par le rapprocher du standard comportemental ambiant, par le réaccorder. Cependant longtemps après, certains évènements le ramenaient soudainement à cette confiance magique et titanesque qu’il avait connu dans le sud et certains autres le ramenaient à la panique primordiale et à la perte de l’atroce butin ; souvent, les lendemains de ces crises il se demandait si l’une des deux triompherait un jour de l’autre, dans son corps, dans l’au-delà, quelque part.

*

François marchait. Est-ce que c’était à partir de ce moment là que sa trajectoire présente s’était amorcée ? Il était tentant en replongeant dans un souvenir d’y voir le point de départ de tout son être présent ; il avait quitté Jérémie pour se concentrer sur ce que sa mémoire recélait de vieilles images voilà deux heures déjà. Il n’était pas si nostalgique ; c’était véritablement la première fois qu’il se replongeait dans cette séquence de sa vie qui avait dû durer à peu près six mois. C’était le genre de spirale de réflexion et de souvenir qui l’obligeait à continuer d’allumer des cigarettes les unes après les autres ; quelque chose le préoccupait. Tout ce que sa mémoire contenait de plus absurde, de plus grotesque provenait de cette moitié d’année et c’était peut-être pour éviter toutes les vérités brûlantes qui en provenaient qu’il avait vécu d’une manière si dissolue, si diffuse, si vague. Peut-être s’était-il rendu compte implicitement qu’il n’était pas capable de vouloir quoi que ce soit d’immense, que c’était tout simplement trop d’être seul dans l’action sans limite de potentiel ni de limite morale comme il était tout simplement trop d’être à deux dans son âme, qu’il avait peur de lui-même dans l’absolu et de Dieu dans la finitude. Et pourtant, de bien des manières sa conscience était pleine de trous, moralement comme psychiquement ; il n’y avait pas plus de rédemption derrière le voile du temps pour les demi-pécheurs que pour Héliogabale ; seulement il y avait peut-être plus de tranquillité et surtout plus de silence ; le silence pur est un Salut païen, un Salut temporel des sens et du présent, une longue suite de pensées merveilleusement tautologiques pour délivrer de l’éternel, de toute réalité derrière la nature où plus rien d’humain n’est possible, où la raison maudite vous porte pourtant malgré vous et inlassablement, comme une viande vers un hachoir.

Oui. Quand vous pénétrez dans l’absolu qui existe au-delà de toutes les règles de votre civilisation, que ce soit par obéissance à vous-même ou à un autre, il ne vous reste plus qu’un corps, des symboles et l’angoisse qui les assemble, l’angoisse, l’angoisse, comme une nouvelle raison au-delà de la logique, la raison des dieux… Elle restructure votre joie, votre tristesse, l’horreur même, elle fait de vous une exception à toutes les lois des mortels, elle pose sur vos épaules la responsabilité de reconstruire seul toute une nouvelle cohérence à la réalité, de ne plus recevoir la structure du réel de l’extérieur, de ce filet de parti-pris culturels qui stabilise le récit du monde dans les consciences tranquilles. Mais quand vous aurez consumé jusqu’à la racine de vos certitudes dans votre doute, le chantier d’une nouvelle réalité vous consumera dans un vertige dévorant ; votre regard tombera dans la lumière comme dans un acide et il se déchirera en tentant de s’étendre.

La crise venait, il la sentait monter ; il était pris dans l’étau de sa curiosité : comment avait-elle vécu depuis qu’il l’avait brisée, elle que sa naïveté avait fait le plus dégueulasse et le plus tranquille des géants, elle qui allait vers l’enfer et sa froideur horrible comme les saints vont vers Dieu ? Qu’était devenue cette âme, cette confiance surnaturelle qui se propulsait en permanence dans une croisade vers la Beauté ultime existant loin, très loin, que même Dieu ne comprend pas, que même Dieu ne regarde pas sans trembler. Ça avait dû être la première fois qu’il lui était arrivé quelque chose qu’elle ne désirait résolument pas, ça avait sans doute créé un précédent qui l’exilait de l’infini, son monde natal, la ramenait violemment dans sa chair et l’y scellait pour toujours. Pourquoi cela l’intéressait-il tant ? Et comment le découvrir, maintenant qu’elle était morte ? Il ne savait rien de sa famille, il ne connaissait que des amis communs qu’il avait évité depuis les cinq ans qui le séparait de son dernier souvenir de Clarisse. D’ailleurs il n’avait pas été le seul à l’éviter, tout le monde l’avait fait, sans quoi il aurait fini par entendre parler d’elle avant aujourd’hui. Rentrant chez lui, il sonda les réseaux sociaux des amis de Clarisse ; il s’avéra qu’eux aussi avaient coupé les ponts, cependant il trouva mieux. La sœur de Clarisse, Sarah, était, à en croire ce qu’elle montrait d’elle-même sur les réseaux sociaux, une personne tout à fait normale ; elle lui ressemblait de visage même si ses yeux n’étaient pas de la même couleur, si ses pommettes étaient plus saillantes, moins fines. Il serait sans doute plus simple de s’adresser directement à elle ; peu importe l’état de leurs rapports avant sa mort, elle devait forcément savoir quelque chose sur la Clarisse d’après.

Il hésita quant à la manière de prendre contact ; il pouvait toujours lui envoyer un message, se présenter comme un ami de sa défunte sœur ; il se chercha des connaissances communes qui pouvaient les présenter l’un l’autre. Ce qu’il trouva ne le tirait pas d’embarras ; surtout des gens qui n’étaient pas assez proches d’elle pour lui présenter quelqu’un. Il finit par découvrir le club de dance dans lequel elle avait l’habitude d’aller, un studio pas loin du Sentier. Heureusement pour lui les cours de danse rock qu’elle prenait étaient encore de niveau débutant et il pouvait les rejoindre facilement sans avoir de véritables compétences dans ce domaine. La semaine suivante, le jour du premier cours, on le présentait aux autres élèves de « l’académie » qui allaient être ses partenaires. Amandine, Julie, Victoire, Sarah etc. Des gens très jeunes dans ce cours, se dit-il, des gens remarquablement incarnés, venus faire des nœuds avec leur élan vital, apprendre à s’abstraire dans les mélodies qui leur plaisent, imiter des volutes, des arabesques. Il ne savait pas à quel point cela l’attirait, mais Sarah était bien là et il s’appliqua à ne pas paraître suspicieux autant qu’à maîtriser les mouvements qu’on lui montrait. C’est pendant la pause à la fin de la première heure qu’il trouva un moment pour lui parler. Après un brin de conversation assez convenue mais qui ne parut pas déplaire, il lui fit mention de son nom qu’il avait entraperçu sur la feuille d’appel ; il avait connu une autre Berg, Clarisse Berg, qui lui ressemblait drôlement, est-ce que cela lui disait quelque chose ? La jeune fille fut très étonnée : sa sœur s’appelait Clarisse qui était décédée il y a bientôt cinq mois. François imita la surprise et le choc de manière très convaincante : après avoir feint de vérifier s’il s’agissait bien de la même Clarisse Berg, il expliqua qu’il l’avait très bien connue il y a de cela cinq ou six ans, que la nouvelle de sa mort ne lui était pas parvenue, pas plus qu’aucune autre depuis qu’ils s’étaient perdus de vue. La leçon de danse dût reprendre et le jeu d’acteur de François dût continuer, passer du désarroi à la gêne, surtout que les deux jeunes gens eurent à danser ensemble durant la deuxième heure. Ça n’avait pas été le plus fin des procédés mais au moins il s’assurait de ne pas s’emmêler les pinceaux. Surtout qu’une fois la leçon terminée, ce fut elle qui fut curieuse de savoir comment il avait connu sa sœur et il lui expliqua la faculté, leurs tentatives de revues, de happening ; il ne savait pas jusqu’où il devait aller dans le récit de leurs vies de l’époque, mais la question n’avait pratiquement pas à se poser ; il se rendait compte que rien de tout cela ne devait lui être parvenu, elle semblait découvrir à mesure qu’il lui racontait les détails de la vie de sa sœur.

Vous n’avez pas l’air d’avoir déjà entendu parler de tout ça.

Ça vous étonne ?

Un peu, oui.

Vous savez on ne la voyait pas beaucoup pendant ces années-là, elle était partout à la fois, elle courait dans tous les sens. Et elle n’en a jamais vraiment parlé par la suite… On voyait qu’elle lisait beaucoup, mais moi j’avais toujours pensé qu’elle s’occupait principalement de la vie associative de la fac.

Vous dîtes ces années-là, les choses ont vraiment tant changé que ça par la suite ?

Oui et non ; avec nous elle était pareille, mais elle ne sortait plus autant et puis elle a changé de centres d’intérêt assez radicalement.

Vraiment ?

Oui, à la fin c’était surtout l’informatique qui l’intéressait, ça et l’organisation managériale, le marketing, tout ça.

(silence, suivi de) Si je m’étais attendu à ça…

(amusée) Oui, elle avait fait plusieurs formations, python, C++, java… Elle n’était pas très douée, mais elle travaillait beaucoup. Elle avait beaucoup d’idées sur les réductions de coûts dans la logistique managériale des bureaux de programmation etc. des choses assez techniques. Elle s’y voyait un avenir.

(silence à nouveau) Et la littérature ?

Elle n’en parlait plus ; ça la faisait surtout sourire quand on lui en parlait.

Vraiment ?

La bouche de métro arrivait devant eux. Ils se séparèrent cordialement, ayant à prendre des directions opposées de la ligne 4. Tout le long de son trajet de retour, François ne pouvait s’empêcher d’être hilare, complètement hilare ; lui-même il ne comprenait rien à son rire. Son souvenir si précieux de cette jeune femme avant qu’elle le déçoive, où il avait vécu à bout de souffle, trouvant son paradis dans cet être centrifuge, dans son génie si versatile, avant qu’il découvre le ver pailleté caché en elle, son âme la plus profonde ; son souvenir si précieux devenait si grotesque à présent ; des sanglots lui montaient aux yeux.  En sortant du métro il se remit malgré lui à penser aux problèmes qui s’ajournaient quotidiennement, qui revenaient le troubler maintenant que sa curiosité était amèrement rassasiée. Il retrouvait la rue, l’immeuble, le logis où tout venait mourir, s’évanouir, comme tous les soirs où il n’avait personne à divertir ou personne à toucher. Et même tout cela qui n’était rien, ça branlait, ça ne tenait pas droit ; il avait besoin de fric.