Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Le Corps Tombeau

Partie 2

Le réveil d’Edgar est anxieux ; les échéances se sont rapprochées dans la nuit, la confiance s’effrite ; tout l’argent de l’arnaque est parti, cela fait deux semaines ; il parasite sa tante qui se laisse squatter et taper sans trop poser de question, pour l’instant du moins.

Chaque siège le rapproche de la nécessité d’enfin faire quelque chose, de commencer ce dont il a rêvé toutes les qualités, les émotions, la texture durant la marche du logis au café. Pourtant café aux lèvres et plume en main, les grands tourbillons qui mouvaient alors de grands concepts comme autant de planètes refusent de se réveiller, toute la pensée de tout à l’heure a perdu son élan, sa splendeur ; par une sorte de miracle sardonique la même idée, pleine de grâces mystérieuses, qui brillait d’une myriade de couleurs inconnues dans le corps en mouvement se transfigure ici en une atroce banalité difforme, une évidence fade enrubannée de quelques phrases absurdes. Et il se cherche des émotions pour faire bouger la plume de trois tonnes qui lui pèse entre les doigts, qui ne semble exister que pour empêcher sa pensée de se déployer, de croître ; à ce moment précis il écrira n’importe quoi du moment qu’il pourra se dire qu’il a écrit. C’est bientôt ce qu’il fait, ajoutant à son carnet une énième logorrhée futile qu’il ne relira pas d’avantage qu’il a relu les dizaines et dizaines de pages noircies de ses innombrables carnets ; il est presque sûr que ceux-ci n’offrent aucun éclat qui soit de nature à édifier le lecteur. Il a presqu’aussi peur de ses vieux carnets que des pages blanches des nouveaux et du stylo qui les accompagne. Des débuts de poèmes, des débuts de nouvelles, des débuts de romans, des débuts d’essais, des conglomérats de phrases, des chantiers abandonnés, refroidis les uns après les autres. La seule chose qu’il aime vraiment de toute son âme dans ce sac qu’il emmène partout, hormis quelques livres qui le fascinent réellement, c’est sa petite indica qui transforme encore parfois toutes ses pensées en dérives mielleuses.

Les idées discutées ont une texture si différente des idées écrites ; l’écriture fait un lacis d’incohérence de toute série d’axiomes tendue à la page ; la plus infime quantité d’ordre qu’on parvient à faire tenir en nos phrases est tout de suite menacée par les affirmations suivantes qu’il nous prend de développer ; l’éloquence fait de grandes fresques qu’une inspiration contraire décompose à la séance d’après ; le plumitif se rend compte qu’il n’a pas en lui assez de structure pour éclairer la complexité du monde, que de l’intérieur déjà il n’a pas d’harmonie à superposer au monde, rien qu’un chaos liquide où il se débat, fait semblant de déclencher des tempêtes, comme un enfant qui s’agite frénétiquement dans un bassin en pensant à un moment donné, trouvant les bons gestes, devenir Poséidon déchaînant les eaux.

En se clouant à sa chaise, tardivement, il apprend à souffrir, à faire agoniser son ego dans l’étreinte de son désert de sensations, de son âme atrophiée. Il n’a pas encore le courage de faire tout le nécessaire pour être à la hauteur de son rêve, de son désir d’écrire ou d’avoir écrit, bien qu’il se confronte presque tous les jours à cette peur, cette horreur de l’écrit. Cependant il continue, de jour en jour, de semaine en semaine ; il y a plus d’espoir dans cette douleur d’effort que dans tous ses souvenirs des cinq dernières années.