
À dix-neuf ans, Hélène traversait les couloirs de Fordham avec la morgue sombre des jeunes gens ambitieux qui n’ont réussi à intégrer qu’une faculté médiocre. Le manque d’égards du personnel et le sourire condescendant dans les yeux de ses professeurs étaient suffisants pour lui faire éviter la fac ; elle ne venait en cours que pour rendre des devoirs. Passées les périodes d’examen, elle glissait tout entière dans les noueuses arborescences de sa vie intérieure. Les conférences reprenaient, rallongeaient encore le retard que deux semaines de préparations paniques n’avaient pas réussi à lui faire rattraper. Elle sentait poindre parfois la velléité d’amender sa trajectoire académique, mais elle n’aimait pas ce monde-là et il le lui rendait bien. Là-bas l’on punissait toutes les plus belles tournures de sa pensée. L’aura des salles cours se laissait suggérer à la seconde où elle s’éveillait ; des spirales de ruminations politisantes la ravalaient dans la vase des matinées solitaires, un pessimisme irrésistible masturbant les nombreuses plaies de son ego.
Ayant grandi avec un pied dans le second millénaire, elle avait encore assez de respect pour la haute culture pour s’y confronter quotidiennement comme une sorte de voie de salut, une voie devant un jour la sauver d’elle-même et de ses failles. Chez elle, à l’abris des encres rouges, elle aimait établir des correspondances entre différents motifs littéraires et picturaux, dans des notes qu’elle prenait avec la sensation intense de résoudre là des sortes d’équations culturelles, des mystères talmudiques, des énigmes langoureuses, apaisées plus tard par d’autres énigmes à l’issue desquelles parfois une révélation l’éblouissait, une grande découverte lui ouvrant un paysage inédit de nouvelles contemplations.
Crocheter la serrure du cosmos en élucidant ses motifs à mesure qu’elle se cultivait, c’était à cela qu’elle se dépensait, protégeant pudiquement le secret de ses ambitions, presque aussi vagues qu’elles étaient grandes.
Dans ce que ses devoirs et ses griffonnages lui laissaient de temps libre, elle aimait chercher des lieux qui, quelques instants durant, fourmilleraient d’équivoque et de lacunes évocatrices. Ainsi elle avait découvert toutes les galeries de l’avenue X, toutes les librairies de l’avenue Y. Elle avait démystifié les étagères une par une, récitant des passages du Fire Sermon à ses amants quand leurs mains s’égaraient, du Game of Chess pour égayer la conversation courante avec les êtres insipides de son quotidien. De manière générale, T.S. Eliot faisait irruption dans ses dialogues, fût-ce seulement en esprit. Studieuse, elle se plongeait dans certaines de ses conférences, en ressortait avec quelques noms rares. Dénichant des traductions oubliées de Corbière et de Laforgue, elle relisait toujours deux fois, sans aller pourtant jusqu’à apprendre par coeur.
Elle se demandait comment ce regard, si juste de noirceur, avait pu s’évaporer de la conscience collective, pour ne réémerger que par bribes, dans de rares accès de mélancolie académique ; on se permettait comme ça, en fin de carrière, de juger la modernité, trois phrases par article. Une dizaine de lecteurs, peut-être, pour relever l’hallali abscons d’un croisé assis.
Elle lisait et lisait, toutes les proses modernistes. Ses yeux de plus en plus vastes ne pouvaient déjà plus lui être légers qu’au plus fort d’un élan, dans les quelques secondes de vitesse triomphale qui sont sa vérité. Elle s’efforçait de n’esquiver jamais aucun des constats les plus pénibles. Une grandissante impression de corruption ambiante nourrit bientôt sa radicalité jusque dans ses modalités de survie ; dès ces années-là, elle prit l’habitude de s’inventer tout un argent de poche en rendant de petits services à son dealer, aux amis de son dealer, ces mêmes amis dont elle soutiendrait plus tard la logistique pour alléger le loyer de ses ateliers.
Ses perspectives métaphysiques devinrent bientôt dignes des tout derniers bas-fonds de l’Ancien Testament, ce qui l’aida à prendre assez tôt les raccourcis moraux que les gens n’apprennent habituellement à accepter qu’en milieu de vingtaine. « We’re all sinners under the sun; virtue is just a processed impulse that might have been sin and probably is, on some level ». La jeune femme aimait les moralistes classiques qu’elle connaissait par Nietzsche ; ses amis sud-américains lui avaient aussi montré Lautréamont qui l’avait fait tant rire qu’il était carrément devenu sa lecture de chevet. Et peu à peu les doutes des autres devenaient ses certitudes à elle, l’emplissant d’une confiance mauvaise.
En effet la réalité de sa condition de femme, aiguillée par la sagesse malade des égouts virtuels où elle trempait quotidiennement, ne trouvait d’explication que dans les ouvrages les plus inquiétants ; la faiblesse infinie du regard des hommes, faussant tout le contrat social dans la direction de ses attributs sexuels secondaires, contrasté seulement par la cruauté abyssale des élus vers qui semblaient confluer les désirs féminins ; l’éphémérité de sa propre beauté, sa seule prise réelle sur l’œil mâle, qu’il ne fallait jamais le rassasier complètement ; tout cela lui était douloureusement évident, douloureusement sapide. Tous les jours, depuis ses premières années d’études, elle réalisait avec plus de détails ce qu’il advenait des filles qui se laissaient vieillir les mains vides. Elle sentait à quel point le monde était carnassier à l’égard de sa fraîcheur ; elle comprenait d’instinct l’importance de se mettre à l’abri avant que celle-ci disparaisse, et qu’il était encore peu répandu chez les femmes de se poser cette question suffisamment froidement. Elle voyait des femmes que la simple hypocrisie d’un hédonisme encore trop sentimental avait menées à consumer toute leur jeunesse sans prévoir le moindre refuge pour leur déchéance. Elle ne pouvait s’empêcher de voir leur beauté comme une forme fondamentalement corrompue ; par une sorte d’exorcisme incertain, Hélène développa progressivement l’aspiration d’imposer cette vision esthétique à l’intégralité de ses contemporains.
Elle avait donc rêvé, rêvé longuement en déambulant dans les aventures bénignes de la vie étudiante ; à un âge encore tendre, les vérités les plus noires avaient quelque chose d’extrêmement ludique. À présent elle se sentait chavirer vers une lente, très lente préméditation dont la froideur la rassurait, lui laissait comprendre tout le sérieux de ce qui germait en elle.
Hantant de sa présence toutes les expositions, les galeries et les évènements littéraires, elle était déjà un petit peu plus qu’une dilettante ombrageuse et elle avait à peine vingt ans la première fois qu’on la convia, toujours à demi-mot, à une partie fine organisée dans un quartier en vue. Cette fameuse nuit, elle eut sans doute trop de plaisir à se résigner ; le souvenir de cette décision, qu’elle se remémora, quelques années plus tard, avec une étonnante précision, devait devenir la cause d’une gêne récurrente. Dans un lieu tout imprégné encore, malgré sa violence intrinsèque, par les croyances saccharines des marges dominantes, des créatures de toutes les sexualités imaginables aggloméraient leurs nudités en structures éphémères avant de reprendre leur souffle sur le banc de touche des réjouissances. Et Hélène se rendit compte qu’on n’était pas vraiment dans l’obligation de se dépenser outre mesure pour exister dans une soirée de ce genre, si souvent pleine de bêtes paresseuses qui, comme elle, préféraient éblouir leurs nerfs de stimulations chimiques.
Elle se fit des amis au désir las qui grenouillaient comme elle dans les rendez-vous culturels de la métropole avec des velléités de création. Surtout, elle observa longuement ces invités, du même âge qu’elle, qui muaient gaiement en carrefour pour toutes les pulsions de la salle, plusieurs heures par nuit, avec une endurance qui défiait l’entendement. Il y avait certes des natures authentiquement lubriques, des êtres qui parvenaient à préserver toute leur fierté au cœur même d’un appétit sexuel insatiable. Mais il y avait beaucoup de ces gens chez qui l’on sentait des fêlures psychologiques profondes, des gens dont l’enfance avait été ravagée par les abus les plus sordides et qui vivaient leur sexualité comme une sorte de fuite en avant aux allures de thérapie. Leur sujétion aux frénésies de désirs que certains amenaient toujours en ces lieux reproduisait inlassablement le schéma de leurs souvenirs les plus douloureux, les plus difficiles ; l’étudiante voyait en eux une sorte d’addiction incurable à la réactualisation de leurs propres traumatismes, et donc à leur renouvellement.
Dès son premier passage en ces endroits lugubres qui servent d’égout aux mœurs de la ville, Hélène avait eu la pensée que cette seconde espèce de jouisseurs, chez qui la volupté devenait presque secondaire, constituait un matériau humain inégalable pour toutes sortes de performances glauques dont la chorégraphie s’esquissait progressivement dans son esprit.
De son point de vue, certains individus avaient un besoin pathologique de dévoiement et c’était rendre service que de catalyser leur catharsis en leur proposant toutes sortes de prestations odieuses.
C’est de cette manière qu’elle trouva les acteurs de sa première œuvre notable qui paraîtrait, quelques mois plus tard, dans une galerie presque connue, au cœur de Brooklyn. Elle avait d’abord commencé par séduire une jeune fille qui travaillait à la faculté de médecine de Columbia ; elle s’était intéressée à cette demoiselle après avoir découvert sa recherche sur les IRM dynamiques, machines qui, contrairement aux scans ordinaires, pouvaient prendre des vidéos d’un corps en mouvement, montrant le détail de toute son activité musculaire et organique. Avec son aide, au prétexte d’un soi-disant projet académique, elle avait pu se servir de ces inventions révolutionnaires pour enregistrer la copulation effrénée d’une série de personnes de son choix. Regroupant les fichiers haute définition issus de ces capteurs atomiques, elle avait assemblé le tout en une exposition vidéo qu’elle avait nommée Infra-lust et avait arpenté toute la ville en quête d’un galeriste pour ses montages. Sur un écran donné, on pouvait voir à l’œuvre les amas de fornicateurs, voyageant dans leurs corps mobiles, sans les interrompre, regarder leur moelle, leurs muscles, leurs organes. Cette dérive visuelle, joystick en main, avait quelque chose de particulièrement hypnotique qui vous laissait la plupart du temps une nausée indéfinissable, un début de pessimisme, comme si la science dénaturée avait commencé à défaire sans retour la trame de l’expérience humaine, si terriblement mécanique, après tout.
Et le vernissage avait été un franc succès, l’œuvre avait plu, faisant un peu parler d’elle, comme un symptôme des temps, plus divertissant que les autres. En fin de compte, cela avait même fait de l’ombre à sa conceptrice, apparemment trop inconnue pour qu’on rattache son nom à ses propres idées.
Cette manière d’oublier négligemment son patronyme après quelques minutes à se bercer de son travail, Hélène le vécut comme une continuation de ses frustrations d’étudiante ; de fait, son statut ne progressait pas de beaucoup ; comme elle avait été la paumée qui rendait des devoirs en retard, elle était la paumée qui organisait des expos étranges, qu’on appelait de l’Art pour lui faire plaisir. Les gens venaient ; il y en avait très peu qui faisaient vraiment la différence entre son travail à elle et celui des autres ; comme si les qualités supposées de ses installations n’étaient que le spécieux prétexte de leurs mondanités. Ce n’était pas tant une blessure d’ego ; plutôt, cela la déconnectait de la valeur cosmique qu’elle attribuait aux joailleries de sa vie intérieure, chose qu’elle n’avait plus ressentie depuis qu’elle avait décidé de prendre les lettres au sérieux. Comme si le monde qui régissait toutes les formes nobles existait purement en marge du socle épistémologique commun, ce dernier demeurant imperméable à tous les assauts du génie ; l’art n’était qu’un laboratoire dysfonctionnel où l’on tentait de créer un pont entre des grâces ésotériques et les fausses objectivités délirées par la foule, verrouillant arbitrairement les sens de ses membres à toutes vos fulgurances.
Et cela l’encourageait à mettre de plus en plus de ressentiment dans son travail, à abonder dans la direction de blagues cruelles, d’œuvres qui seraient une indigestion cérébrale pour ceux qui les verraient. Elle coulait sur une pente de mélancolie puérile ; jusqu’où fallait-il aller pour étonner quelqu’un de nos jours…
Elle errait entre anciens amis et nouvelles connaissances. Son carnet d’adresses était encore dominé par un lot d’entités frustrantes, du genre à se sentir perpétuellement surmenées du simple fait d’être en vie. Leurs dons n’étaient bons qu’à réveiller des espoirs faciles et bâcler des ébauches ; au fond, ils ne savaient les aimer que comme une coquetterie. À la longue, ces talents finissaient surtout par leur peser, devenaient même un écueil plus périlleux que le reste, toujours sur le point de les dissiper dans une soudaine ambition, toute d’avant-goûts. Il ne leur venait jamais à l’idée de troquer les rêveries de la vanité pour celles d’un vide plus humble ; ils se regardaient vieillir, se laissaient hanter d’imminences imaginaires qui les exacerbaient en tout. Parmi eux, on trouvait encore quelques types industrieux, certes… Il est si difficile de vérifier le néant d’une personne qui nous plaît. Elle développait tout un système de méfiances, relativement fumeux, allait voir ailleurs, revenait parfois, avec une culpabilité mal définie.
Elle savait pourtant se divertir des autres, s’en désolidariser à moitié ; par un effort conscient, cela tendait à devenir un peu plus qu’une attitude, c’est-à-dire un réflexe. Parmi ces différents échantillons d’êtres dysfonctionnels, la jeune plasticienne se contentait de rassasier son appétit sexuel, pensant qu’en la matière son sadisme la protégeait de sa sentimentalité et que sa sentimentalité la protégeait de son sadisme. Et ce n’était pas qu’elle n’avait pas un faible pour certains des hommes qu’elle fréquentait ; seulement elle était tristement consciente du fait que tous ceux qui cultivaient un fond propre à justifier votre attirance disparaîtraient toujours dans leur vocation. Elle constatait même à quel point le sérieux artistique amoindrissait carrément la personnalité de gens qu’elle avait connus pleins d’une délicieuse suffisance. Elle les voyait qui devenaient timides, raides et bégayants à force d’années passées dans l’atelier ou à leur table de travail à achever leurs manuscrits. La persévérance a une manière d’émousser le caractère dans les années d’attrition où un artiste s’évertue à faire advenir sa propre révélation. Et ce spectacle n’a rien de captivant ; il regorge de faiblesse, de calcul panique, d’une incertitude tout sauf héroïque.
Par conséquent, elle se sentait vouée à ne ressentir d’excitation qu’envers des mirages de puissance, des garçons qui, à moins de devenir la sémillante contrefaçon de ce qu’ils rêvaient d’être, seraient bientôt trop austères pour nourrir au quotidien le désir qu’ils suscitaient en premier lieu. Cela laissait les cuistres et peut-être aussi les hommes faits… ceux auprès de qui le rapport de force était trop disproportionné, des gens trop affolants, qui faisaient croire à beaucoup de choses avant de vous jeter à la figure les mystiques secondes où l’on voit la verraille de ses projections voler en éclats. Et cela lui faisait considérer l’amour comme une chose essentiellement éphémère, à la manière des aurores, d’un crépuscule ; la vie réelle était toujours entre deux de ces brasiers, dans la lucidité mélancolique qui contemple son propre désir blessé, quand la compassion du vide ne nous guérit pas tout à fait du charnier d’illusions qu’on reconnaît pour tel.
C’était cette dernière dimension perceptive qu’elle avait souvent besoin de retrouver avant de chercher des idées de création, idées qui d’ailleurs s’empilaient de carnet en carnet comme des listes. Mises bout à bout, ces notes pouvaient faire des sortes de poèmes, particulièrement chaotiques. Elle ne concrétisait que ce qui lui semblait faisable et rapide. Elle ignorait un jour son emploi du temps pour filmer un de ses amis, s’approchant d’une inconnue avec des fleurs, qui au moment de lui tendre le bouquet se mettait à s’en servir de massue, assénant autant de coups qu’il en fallait pour que chaque corolle se détache. Ou bien elle annulait tout d’un coup trois rendez-vous pour confectionner des vêtements érotiques en tresses de ronces.
Elle avait besoin de se rebeller physiquement contre le manque d’égards des avidités ambiantes pour la sagesse de la poésie métaphysique. Ce défaut structurel de sa personnalité exacerbait en toute chose sa fébrilité. Il était la principale raison pour laquelle elle ne restait pas chez elle à griffonner, à écrire des vers. Et entre deux éclats de provocation délirante, la solitude, lentement traînée d’un lieu à l’autre.
Illustration : Josef Vyletal