
Trouver une phrase si bien faite
Qu’elle touche à un réel final ;
Interpréter ses sécrétions
Et faire de la voyance dans le marc des Kleenex,
Comment ferais-je cela ?
Presque toutes ces viscères
Ne m’appartiennent pas,
Trouvé ça dans la rue,
Cadeaux d’un gars bizarre qui serinait des grues…
Cela dit j’aime mon troisième rein, ces fragments de visage
Fichés dans mes quatre poumons ;
J’écoute un frisson dévaler
Mes engrenages de nodules
Et, dans son ruissèlement,
J’oublie de les compter…
Mes fredonnant rouages
De nerfs tubéreux
Suppurent à tâtons,
Dans leur remous ;
Toutes les verves de saumures
Que mon foie pense être du charme
Reviennent à toute heure creuser mes engelures.
La bile coule dans mes larmes
Et la foule de mes organes
Regargarise la mixture :
Tous mes sourires sont des alarmes…
Le moindre vieux frisson dont se fend ma pelure,
S’est pris déjà trois fois pour un écho des carmes.
Lequel était là en premier,
Sera raide en dernier,
Dans la marmaille sous le plastron,
Rude, rude question…
Certes ça se chamaille et papa est trop bon…
On ne m’obéit qu’à sa façon…
Ah, je n’ai jamais tort et n’ai jamais raison…
Oh, le fil des essences est affaire de saison.
Et comment leur parler à tous, faire dire Je à mon crâne,
Et avec conviction ;
Vous doutez, vous doutez,
Mais tout mon Je c’est Vous quand c’est lui qui dit On !
À force d’emprunter aux passants leur langage,
J’allais trouver le mien,
Séquençant de ces attitudes
Passées de visage en visage
Jusqu’à moi puis à d’autres,
Comme des maladies parfois incurables,
Qui gâtent et contre-gâtent le bouillon, ma conscience ;
Et l’orchestre là dessous qui remue dans le désordre,
Sous mes glossolalies autoritaires,
Errant à défaire et refaire
L’herméneutique de mes ordres…
Ah, j’ai trop eu d’opinions et j’en ai trop perdues…
Celles-là qui me restent et ne s’en iront pas
Me font un monticule de débuts de réponse
Qui se mordent et s’enlacent, et rarement s’unissent,
Même en arrière-pensée.
Je ne suis pas un refuge à moi-même,
Trop chromatique,
Un réseau d’harmonies étranges,
Plein d’échos comme des comètes,
Lorgnant parfois son reliquaire,
Drageoir de dissonances ;
Et puis servile, trop prompt à se réécrire
Dans la genèse exquise d’un sourire,
Toujours friand de nouvelles greffes.
Une mélodie c’est un organe de deux jours,
Puis cela reste et devient lourd ;
Une vieille tête pleine d’airs rances,
Allez savoir ce que ça pense…
Voyez si elle me plaît
Cette gêne intime d’une moelle adultérée,
L’incapacité
D’être à soi gravité…
D’assembler mes souvenirs sans m’égarer,
Eux qui détruisent quand ils résonnent…
« Que vous dit-il, votre ventre ? »
Interroger mes entrailles pour des convictions…
Elles ont l’habitude qu’on les raisonne,
Elles n’ont plus d’opinions.
Oh elles se réveillent bien parfois,
Dans l’évaporation,
Se regardent un soir émaner.
Des volutes, au loin, peuvent les ranimer,
Pétries puis dissipées par le cours de l’année ;
Oui, au fond mes entrailles c’est de la fumée.
Elles sont lasses, très lasses
Jusqu’à ce qu’on cesse de les interroger…
Cherchez-le, le flagrant délit,
Si ça vous chante les aveux,
J’ai mes yeux pour seule défense.
Soyez même
Entomologistes de la seconde vive,
Et n’épargnez personne,
Ni les autres non-plus ;
Je l’ai été moi-même,
D’ailleurs vous le savez.
Sans doute mon âme de buée
Se fait du tort, à l’occasion,
En bégayant ses rêves à voix haute
Dans le silence de mon corps,
Qui s’est tu pour orner mes phrases.
Mais même là…
Il faut encore traduire aux autres,
Rien de ce que j’exprime ne trouve assez d’écho,
Il faut désamorcer les incompréhensions…
L’exclamation ne saurait m’être
Un luxe récurrent :
Aux yeux des gens alentours
Tout cela que je clame
S’est encrypté de grâces
Dans un noyau poreux,
Sa matrice de brumes,
Où la moindre intention
N’est plus qu’un feu follet,
Un éclat qui vous guide de reflet en reflet,
Et qui ne se nourrit que de disparitions.
Mais celui qui se prend au jeu
Apprendrait presque à me comprendre :
Tous les dédales éphémères
Nous piègent en se dissipant :
Toujours ils vous libèrent sans résolution.
Et il faut parfois tout devoir
À une nuance d’épuisement
Freinant dans un murmure
Ce qui bat dans ma chair :
C’est en elle que je m’indivise,
Et dans les ruines d’un vacarme ;
Redevenir regard
Me désaffole assez.
C’est un certain soupir qui scelle l’horizon :
Le temps a déjà fait le deuil
De ce que j’ai perdu.
Le présent, tant d’années, est resté loin de moi ;
Dix-ans de refuge
Dans tout ce qu’on n’est pas encore,
Peut servir de pudeur.
Se diluer dans un élan
Qui s’évapore ensuite
Et nous laisse derrière :
Très imparfait échec de la peur d’exister.
Une confiance d’indifférence
Et à votre contact les choses s’allègeront
Elles qui aiment en tout frôler l’apesanteur,
Elles qui récompensent ceux qui les sentent à peine, et pourtant
Le monde n’échouera pas éternellement à vous prendre à témoin ;
On n’est impersonnel qu’avant de s’abîmer…
Illustration : Dado, Détail du Triptyque de Bowery (1975)