Adrien Nicodème

Fictions, poèmes, traductions, articles et plus.

Aurora Carnea (Second extrait)

Le troisième soir de mai, elle se laissa déjà gagner par la nostalgie d’une université qu’elle venait à peine de quitter. Elle retourna donc voir des gens un peu normaux, dont un certain garçon à moitié amoureux d’elle et de sa vie cahotée.

« I’ve been getting a lot of shit about the gelatin series I made.

— Why, what’s so special about it?

— I mean, the whole point was to see if I could fit something alive in there, so I put a shitload of live bugs in this, like, room-wide swath of jello. They were crawling through the whole thing, making little tunnels, some of them even made it out.

— Hahaha, wow… Gratuitous indeed.

— It wasn’t gratuitous. I made, like, a whole… apparatus of tubes to stir things up a bit. The jello was going through those at regular intervals with stirring blades and everything.

— Jesus…

— Half the bugs were drowning in it, the other half were crawling for their lives. Whole thing came out in little bricks on the other end, with the bugs still moving in them, it was really wonderful.

— That’s such obvious animal abuse, though. Of course they flipped out.

— I really don’t think bugs have feelings, though.

— They have pain!

— I don’t care, they didn’t HAVE to flip out like that. For a bigger name the gallery would’ve just taken the hit or channeled outrage into their marketing. And we even had a monk who recited sutras at the end; their little souls were in good hands.

— But why do you even make these things? You’d get more attention if you made at least some concessions. Does it always have to just be disturbing? It’s like atonal music and stuff, it’s just worn out at this point.

— I mean, disturbing’s cheap, but I’m broke, so… Plus, making hopeful untainted stuff would feel like a real lie in this city. I don’t know… Ever feel like your body could just melt in water, like your hand could dissolve in the wind? Like next time you’re gonna try to grab something your hand is gonna scatter into little porous fragments.

— Like your body’s rotted to that point except you’re still alive?

— Something like that.

— Yeah, I think I’ve felt that.

— …

— But don’t you think it’s evil to force that into people’s eyes sometimes? Like you’re feeding the general despair a bit?

— Yeah, sure… Of course it is… But it’s an Evil that’s a veneration of Beauty. Every one of my horrible little pieces aggravates Beauty, accentuates it, deepens the contrast between it and the rest of the world… Greater beauty means greater hideousness, greater hideousness means greater beauty; such is the curse of aesthetics.

— Grünewald’s resurrection after his rotting Christ…

— Pretty much. The most gorgeous, breathtaking view of heaven you can hope for is the one you would get from the bottom of hell. A frustrated desire, birthing that thing which doesn’t exist, which it can’t help but want.

— Are you saying heaven can only exist for someone who’s reified some sort of hell first?

— Maybe. »

Et à la suite de cette discussion où elle n’avait eu de cesse d’énoncer des choses qu’elle ne s’attendait pas à dire, Hélène commença à rouler en son âme une maxime : « C’est par la destruction que la beauté se transfigure. » Des semaines durant, avec ce mantra en tête, elle se sentit presque morale d’enlaidir le monde.

Certains mois, elle aimait participer à quatre projets simultanément : une exposition à soi quelque part à Brooklyn, un film en préproduction où l’on nous laissait parfois glisser quelques dialogues et idées de décors, une lecture de poésie, puis des captations sonores absurdes, à sampler plus tard sur les chansons de tel ou tel ami musicien ; c’était vivre en une confluence de vents parfumés, s’initiant à toutes sortes d’élans. Ses contacts s’accumulaient et avec eux l’intérêt qu’on lui portait, la confiance qu’on plaçait en elle ; sa participation à un projet était même vue comme de bon augure, un gage de sérieux ; les quelques collectifs dont elle était un membre officieux lui fournissaient des happenings les uns après les autres, nourrissant son momentum qui devenait presque une monnaie d’échange dans son rapport à ses semblables. Suffisamment polyvalente pour contribuer à des revues, des tournages, des pièces et des défilés, elle était appréciée comme une des rares personnes qui savaient endosser de lourdes responsabilités logistiques et faisaient accoucher les projets qui traînaient depuis trop longtemps. Elle avait la qualité de se montrer très volontaire autant dans son apport créatif que dans l’exécution des tâches ingrates, ce qui suffisait déjà à en faire un animal franchement inhabituel des milieux artistiques.

À vingt-cinq ans, de plus en plus déçue par de plus en plus d’amis dont elle devinait pourtant toutes les limites depuis le début, elle commença à se lier moins avec les gens qui lui plaisaient qu’avec ceux qui ne devenaient pas des épaves, ceux qui s’accrochaient à l’idée de faire monter graduellement la valeur de leur signature. Elle avait si longtemps donné le bénéfice du doute à des gens qui s’affaissaient toujours davantage dans les restes de leur jeunesse. Elle les avait regardés gâcher dans une indolence cynique ces derniers âges de la vie où le caractère peut encore trouver un peu de structure. Par romantisme, on ne voulait pas croire que les gens se laisseraient happer par leurs failles, puis on voyait lentement leurs vices semer des atrophies dans leur personnalité. Leurs talents, même, se dégradaient. Même chez les autres, la simple tâche d’assurer sa propre subsistance était souvent largement suffisante pour mettre en gage toutes ses belles aspirations ; on retournerait les voir périodiquement, comme un mauvais fils rend visite trois fois l’an à sa vieille génitrice dans une maison de repos. En la matière, il y avait des privilégiés qui n’avaient pas à se poser la question, et dont les ambitions n’en étaient pas toujours atteintes pour autant. Disposer d’un héritage ne veut pas nécessairement dire qu’on naît avec le réseau suffisant pour faire advenir une carrière puis une gloire d’artiste. Il y avait des outsiders riches, des métèques riches, qui n’appartenaient pas aux bonnes cliques, qui pouvaient être ignorés des décennies durant du simple fait d’avoir peu d’amis dans les lieux pivots des hiérarchies d’influence.

Hélène appartenait mollement à cette catégorie ; son père avait un peu d’argent et elle tirait de lui une allocation régulière, plus large qu’elle ne le laissait voir. D’ailleurs personne ne croyait à ce qu’elle racontait de ses finances et elle ne croyait jamais ce que les autres lui disaient des leurs ; assumer un privilège social était encore un faux pas majeur et elle ragotait sur l’argent de poche de ses amis tout comme eux ragotaient sur le sien. Mais même avec le triple de ce que sa famille lui octroyait, elle aurait tout de même manqué d’argent. Elle était chaotique dans sa manière de le dépenser, mais elle avait surtout une intarissable abondance de projets qu’elle payait toujours de sa poche. Dès la faculté, elle avait senti que la panique des fins de mois ne pourrait qu’empirer lorsqu’elle entrerait dans la vie. En réaction, elle, avait rapidement développé un rapport de voyou à l’argent, même à celui qu’elle obtenait de sa famille. Elle avait méthodiquement vendu de nombreux objets qui traînaient en des coins oubliés de la maison, notamment la vaisselle en cristal polychrome du grand-oncle, dont on ne se servait pas chez ses parents parce qu’on préférait ne pas user inutilement des choses de valeur. Elle était régulièrement renflouée par le pater familias, dans la mesure de ses moyens ; pour le reste, elle acceptait toutes sortes d’à-côtés plus ou moins douteux et fraudait les transports. Elle rendait service à ses dealers, couchait occasionnellement avec l’un d’entre eux ; ses amis de meilleure lignée lui payaient des choses, beaucoup de choses, et une fois que la confiance s’était installée elle se mettait à subtiliser une semaine sur deux des objets de la maison, dont l’absence était souvent découverte en retard, quand sa trace s’était déjà dissipée. Il était même arrivé qu’un ami la prît plus ou moins sur le fait ; elle avait répondu à son air effaré avec des yeux froids, apathiques, sans même penser à s’excuser. À terme, cela n’avait engendré que davantage de désir chez la personne concernée. De toute façon, c’était ça ou baiser des vieux, car en effet, qui avait le temps de travailler ?

Une seule de ces amis rencontrés au cours de ses différentes collaborations parvint à garder à peu près le même rythme qu’elle, cette décennie-là. Lucretia di Giovanni avait achevé des études d’ingénierie sans beaucoup de travail. Un semestre qu’elle avait pris un certain plaisir à coucher avec des musiciens, elle s’était mise à confectionner pour ses amants des vêtements qui étaient aussi un peu des machines, des vêtements qui bougeaient, s’ouvraient lentement pour révéler des intérieurs inédits de bibelots et de lumières fondantes. Dans l’année qui suivit, la jeune fille produisit une succession de robes mécaniques, lierres de pistons, de rotors qui s’actionnaient alors même que vous les portiez. Elle savait au besoin rendre la chose assez délicate et menue pour ajouter à l’incongruité du concept la connotation de raffinement des horlogeries fines. Elle avait connu ses premiers accès décisifs de viralité avec un modèle unique qui reproduisait les circonvolutions orbitales d’un astrolabe ; les différents cercles s’entremêlaient dans une succession vertigineuse de rotations purement ornementales (rien que les pièces lui avait coûté si cher qu’elle avait dû y engloutir la moitié d’un héritage récent). Six mois plus tard, sa robe Spirale, plus minimaliste et légère que les autres, était parvenue à se vendre à une cinquantaine d’exemplaires. Une dizaine de lames de laiton de quelques mètres s’enroulait à votre figure et tournait autour de vous le long de vos pavanes. La robe pouvait être éteinte au besoin si la porteuse désirait s’asseoir et les lames pouvaient alors être repliées, épousant sa nouvelle posture. Le modèle était vendu comme une robe mécanique plus pratique que les autres, une alternative à ce que l’atelier Di Giovanni produisait habituellement, mais il était surtout beaucoup plus simple à assembler et donc plus rentable.

L’année suivante, elle proposa chaque modèle en cuivre, en laiton, en aluminium transparent, bien qu’on rêvât même de les produire un jour en des métaux nobles.

Rêvant brièvement d’effleurer, comme ça, le marché du prêt à porter, Lucretia avait aussi confectionné des chaussures qu’un levier transformait en platform shoes et dont la coque extérieure amovible vous permettait de passer par toutes les couleurs que vous vouliez sans avoir à acheter une nouvelle paire. Mais le marché de la haute couture était le seul à pouvoir accommoder la plupart de ses projets, étant le seul à faire monter les prix suffisamment haut pour soutenir le coût de fabrication de toute cette technologie artisanale.

De nos jours, son atelier connaissait une certaine période de creux, ce à quoi elle réagissait avec un calme apparent, commençant une nouvelle rasade de prototypes dont certains venaient d’être dévoilés la semaine où Hélène et elle furent présentées. Parmi eux, certaines robes pouvaient changer radicalement d’aspect, proposant plusieurs coupes dans divers assemblages de leurs parties. La chose s’opérait à l’aide d’une manivelle, ou bien électroniquement, parfois même par Bluetooth, sur l’application de sa marque, LdG. L’avantage était aussi qu’une seule robe pouvait avoir trois, quatre différentes formes, trois ou quatre différentes harmonies de couleur. La plus belle œuvre de cette série, qu’elle avait mis presque un an à concevoir puis assembler, se composait d’une myriade de mécanismes si complexes que leur passage d’une forme à l’autre devenait un spectacle en soi, entre le ruissellement et l’éclosion ; son acquisitrice passa d’ailleurs plus de temps à exhiber aux admirateurs ces mirifiques transitions qu’à se prélasser dans l’une des trois évolutions du vêtement.

C’était encore le début d’une longue période durant laquelle Lucretia di Giovanni s’acharna tous les jours à perfectionner l’art du motif animé, couvant l’ambition de développer chaque figure en des suites de fractales mécaniques de douze ou treize mutations.

Les deux jeunes filles s’étaient rencontrées sur le plateau d’un film où Hélène était consultante scénaristique et Lucretia costumière. L’artiste en charabia visuel avait été requise par le cinéaste Paul Bloomfield pour trouver toutes les idées devant apporter une caution d’absurdité poétique à un scénario pour le moins stylisé de film Arthouse. Parmi les fulgurances qui avaient été retenues se trouvait la notion d’un chapeau terrarium, plein d’insectes lumineux, nourris aux lichens phosphorescents des labos de Columbia, et que Lucretia avait été chargée de confectionner. Il y avait eu de nombreuses heures à huis clos dans les ateliers de l’une et de l’autre pour faire advenir l’étrange couvre-chef. En marge du processus, la couturière en mécanique avait même tenté un prototype de chapeau fontaine, mais Bloomfield ne trouva pas l’idée symboliquement pertinente ; les scènes du film requérant des vignettes allégoriques ne pouvaient, selon lui, se permettre la connotation de pureté dont cet objet s’accompagnait.

Et les deux artistes s’étaient plu dans cette collaboration, plu d’une manière assez atypique car leurs rapports demeurèrent teintés de froideur, car leur satisfaction était toujours soit esthétique, soit inhérente au fait de constater chez l’autre un génie au moins intermittent et doublé de sérieux ; elles s’étaient très tôt mutuellement regardées avec une certaine avidité, sentant chacune le potentiel destinal dans le talent de l’autre. Elles ne partageaient pas leurs intimités comme des amies l’auraient fait ; plutôt chacune se laissait entrer dans la conspiration de l’autre, tentait de rêver des ponts entre leurs deux cotes distinctes comme autant de complots mineurs vers un avancement commun.

En rentrant chez elle, après leur première exposition commune, dans une galerie bas de gamme où l’on était presque gêné d’être exposé (on y acceptait tant d’œuvres dignes d’un motel ou d’un Walmart…), Hélène succomba à la tentation funeste d’héler un taxi, malgré tout l’argent qu’elle n’avait pas, toutes les petites dettes essaimées parmi son entourage et qu’elle n’essayait même pas de recouvrer. Elle avait besoin de cette volupté du siège arrière, laissant défiler les rues archétypales de la métropole, qu’elle connaissait toutes vaguement sans en reconnaître aucune, comme une succession d’espaces qui n’offraient rien à sa compréhension, rien que le déjà-vu des milliers de films qui s’y étaient tournés et ses propres souvenirs insignifiants, émergeant soudain en de rares carrefours plus immédiatement familiers.

C’était là la ville la moins bouddhique imaginable ; toujours la monotonie y était froissée par des micro-événements excentriques, on voyait émerger soudain un protagoniste, un des millions de protagonistes de ces avenues, sortant de l’oubli quelques secondes pour s’accaparer l’attention du trottoir avec une séquence d’actions improbables.

De manière générale, cette métropole des métropoles vous encourageait à vous comporter comme votre propre messie, initiait les gens à la mystique d’eux-mêmes, au culte d’eux-mêmes, comme une source d’énergie morale infinie pour subjuguer le samsara. Et quand la lenteur des nuits dissipait vos impressions d’élan, l’ambition prenait une fadeur qui vous dégoûtait de tout, même du désespoir. Chacune des petites choses qui dénotaient la stagnation avait une insidieuse manière de vous faire comprendre la banalité de vos rêves. On pouvait tout reprocher à quelqu’un qui n’avait pas réussi, trop de risques, pas assez de risques, trop naïf, trop escroc, pas assez sincère, pas assez mesquin. Toute explication d’un succès était forcément une interprétation rétroactive de comportements bénins. La seule manière pour Hélène de tolérer ce niveau d’incertitude et de perpétuelle stagnation était de toujours faire autant de projets qu’elle était physiquement capable d’en endosser, poser des mises dans tous les sens avec l’espoir d’avoir une main gagnante quelque part. Et à ce jour on ne la rappelait jamais sur ses projets à elle ; c’était elle qui relançait.

Elle n’avait pas le culte d’elle-même bien qu’elle enviât ceux qui étaient capables de le développer. Elle se débattait seule, faisait confiance à ses inspirations. Et chaque fois que l’une de ces dernières échouait à retentir dans le monde de l’Art, elle les durcissait, plus par amertume que par calcul, tout en se racontant que la chose était viable comme proposition culturelle. Dans cette ville il y avait une alternative marginale au charisme, un anti-charisme tout aussi envoûtant qui se cultivait comme une sorte de réaction à ses propres échecs, dans le refus catégorique de s’amender pour les erreurs accumulées, les ratés de son parcours. Et c’était avec la même aigreur déjà ressentie sur les bancs de Fordham qu’elle s’acharnait dans cette trajectoire noueuse que personne ne choisit réellement sans être d’abord un redoublant de la voie royale.

Espérant enfin devenir davantage qu’une ombre qui fait vivre les projets des autres, Hélène avait monté pendant un an ou deux des productions graphiques qui mélangeaient la pornographie au contorsionnisme le plus extrême ; elle n’avait pas eu de mal à trouver quelques ballerines ratées, un peu touseuses, souvent assez précaires et assez ridiculement progressistes pour se résoudre à laisser scruter leurs ébats par le judas numérique d’une caméra. À sa demande, les épaules se déboîtaient, l’échine épousait la forme d’une boucle ; le vit du partenaire s’arrangeait avantageusement de ces étranges positions. Le buste complètement plié par derrière, la nuque retroussée jusqu’à caler le haut de la tête entre les fesses et le haut du dos, la jeune femme parvenait admirer le phallus qui ravissait sa vulve, dans une contemplation souvent euphorique. Avec une froideur devenue caractéristique, la plasticienne parvint plusieurs fois à pousser la violence des ébats jusqu’à pouvoir filmer des séquences de fractures, d’entorses, qui se poursuivaient au moins jusqu’à l’épuisement de l’adrénaline chez la blessée, un vague orgasme, un évanouissement. Les plus ravagées de ces filles revenaient toujours pour plus de tournages après leur convalescence.

Dans son film « la mariée se disloque », elle leur faisait souvent porter ses anciens vêtements d’épines, les faisait parfois baiser sur du mobilier entièrement fait de ronces. Une fois même, elle filma une de ses actrices rampant dans un conduit de plantes épineuses, d’orties, de roses, de sumac, de mûriers ; c’était un labyrinthe de sa confection dont sa comédienne faisait mine de s’extirper — le tout après avoir signé deux trois décharges pour s’ôter à elle-même la possibilité d’une quelconque poursuite judiciaire. Elle en était sortie lacérée de lignes, toutes verticales ; la chose était étrangement esthétique, comme les lignes d’une chemise, comme si le jardin zen était sa chair.

Et voyant le peu de réceptivité de la ville, elle obtint aussi d’un chirurgien peu scrupuleux qu’il lui insère de petites caméras et ampoules en diverses parties de son corps, pour un art house film intitulé « A day inside my young, ripe flesh from multiple perspectives » ; toujours les critiques étaient les mêmes ; on trouvait la chose trop facile, on parlait de gimmick, si tant est qu’on en parlait.

Elle commença vite à se lasser de mêler la chair vive aux abstractions de sa pensée. Elle était fatiguée des laborieuses productions qui ne trouvaient jamais d’audience réelle, qui exigeaient toujours d’interagir avec cinq ou six collaborateurs opiniâtres et désagréables. Il fallait toujours en filouter la moitié pour amoindrir les coûts et chaque sous-fifre lésé faisait courir des bruits, presque tous vrais quoiqu’indémontrables, et qu’il fallait nier à présent, sans grande conviction. Les rares fois où elle avait été un peu virale, on s’était surtout moqué. Et puis, rien de cela ne comblait vraiment les aspirations qui mûrissaient depuis déjà tant d’années au long de ses lectures, dans ses écrits autour desquels elle peinait, d’ailleurs, à attirer l’attention de qui que ce soit. Elle se sentait comme quelqu’un qui cherche le sommeil en se retournant une heure entière dans ses draps et qui ne récolte qu’un vague fumet de somnolence entre deux spirales de réflexion.

Et Hélène, dans ces moments de doute, se laissait aller à des projets plus cyniques et plus bêtes. Celui du « Vol à drones armés » développa plus tard une petite réputation ; sept ans après les faits, la soudaine viralité de leur montage vidéo d’alors diffusa rapidement ce crime de leur invention dans plusieurs grandes villes nord-américaines. Avec Lucretia et son colocataire, elle amassa un essaim de six drones que les trois comparses et quelques voisins désœuvrés envoyèrent attaquer des passants lambda dans l’espoir de s’emparer de leurs sacs. Deux des drones de l’escadrille étaient équipés d’un taser au cas où quelqu’un insistât pour se défendre (le grésillement électrique de l’appareil impressionnait particulièrement le chaland) ; les autres avaient des couteaux attachés aux angles qui pouvaient servir à mener quelque estocade approximative, ainsi qu’un bras mécanique essentiel à la dimension préhensive du larcin. Une voix émanait d’un haut-parleur pour sommer l’individu de poser par terre son sac ou ses effets personnels, puis le cercle de drones couverts de lames se resserrait sur lui jusqu’à sa capitulation ou sa fuite. La stratégie avait si bien fonctionné qu’on la reproduisit de nombreuses fois sur des vieilles et des bimbos refaites aux airs de sous-influenceuses ; on avait même pu filmer de nombreux rushs des rackets en question et monter cela en manière de vidéo. Ensuite, pour s’amuser, on avait fait mine de poursuivre des gens dans la rue avec l’essaim mécanique, juste pour les inquiéter ; on avait aussi suivi des filles au ras du sol pour filmer sous leur jupe. Le lendemain, on avait placé une enceinte plus puissante sur un drone et coursé des passants en leur hurlant dessus. Pendant l’une de ces caméras cachées, un chien était pratiquement parvenu à mordre l’engin. Enfin, avant que la bande ait eu le temps de se lasser, une dernière victime eut l’adresse et le courage d’attraper un des drones et de le fracasser sur un mur ; la perte d’argent substantielle que cela représentait refroidit un peu tout le monde. Les trois instigateurs purent malgré tout se partager une demi-douzaine de sacs à main pour à peine trois jours de travail ; les autres participants n’avaient pas osé faire un scandale lorsqu’un silence prolongé leur avait fait comprendre quelques jours plus tard qu’ils ne seraient pas inclus dans le partage de ce butin. Le film des évènements fut montré à l’occasion, en complément d’expositions plus ambitieuses, puis posté sur internet, sans vraiment toucher un grand nombre de personnes avant encore sept longues années.

Illustration : Hyman Bloom, Torso and limbs, 1952